«Ce que les entrepreneurs suisses ont fait avec Trump, c’est de la corruption»
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L’historienne américaine spécialiste de l’autocratie remet en question la neutralité suisse. Elle considère les cadeaux offerts à Trump par des entrepreneurs suisses comme des pots-de-vin.
25.12.2025

Montée de l’autocratisme aux États-Unis et en Europe, poursuite de la guerre d’agression russe contre l’Ukraine, menaces de Donald Trump et enjeux commerciaux pour la Suisse: l’année 2025 a été marquée par des tendances inquiétantes et des bouleversements géopolitiques majeurs. L’Américaine Anne Applebaum fait autorité dans l’analyse du pouvoir autocratique.
Cette femme de 61 ans a notamment écrit des livres sur le goulag et sur la guerre de famine menée par Staline contre l’Ukraine dans les années 30, qui a fait plus de 3 millions de victimes. Son ouvrage sur le goulag lui a valu le Prix Pulitzer. Dans son dernier livre, elle décrit la corruption des dirigeants autocratiques et la manière dont les démocraties occidentales favorisent leur enrichissement personnel.
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Anne Applebaum est mariée depuis 1992 à Radosław Sikorski, actuel ministre polonais des Affaires étrangères.
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Madame Applebaum, des entrepreneurs suisses ont récemment offert un lingot d’or et une Rolex au président américain, Donald Trump, lors d’un entretien au bureau ovale portant sur les droits de douane appliqués aux produits d’exportation suisses. Comment qualifieriez-vous cet acte?
C’est de la corruption. Il est évident que des cadeaux d’une telle valeur ne sont offerts qu’en échange d’une contrepartie.
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L’honneur de la Suisse en a-t-il été entaché?
Je ne suis pas sûr qu’on puisse dire que les pays ont un honneur. Je mettrais plutôt la faute sur les Américains qui ont élu Donald Trump, un président dont le comportement donne l’impression qu’il est corruptible. Je comprends que les Suisses cherchent à obtenir le meilleur pour leur pays en utilisant tous les moyens à leur disposition, à l’instar des Saoudiens, des Russes et de tous les autres. Je doute cependant que cette tactique soit efficace sur le long terme. Les nombreuses tentatives européennes pour amadouer Donald Trump ou le flatter n’ont pas vraiment porté leurs fruits.
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Selon vous, la neutralité suisse est-elle encore d’actualité?
Que signifie la neutralité, dans quel sens êtes-vous neutres? La concurrence et la guerre des idées qui se déroulent aujourd’hui en Europe et dans le monde vous concernent directement. Quelle que soit l’attitude de la Suisse, elle finit par choisir un camp. Il ne s’agit plus d’un conflit entre deux blocs comme pendant la guerre froide. L’époque où les bons se trouvaient d’un côté du mur de Berlin et les méchants de l’autre est révolue. Le monde ne fonctionne plus selon cette logique manichéenne.
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Comment fonctionne-t-il alors?
Nous assistons à une guerre d’idées fondamentale: les États doivent-ils être dirigés par des pouvoirs autocratiques, sans contrôle ni transparence? Est-ce vraiment la meilleure façon de gouverner une société? Ou faut-il privilégier les démocraties libérales, où les citoyens jouissent de droits et où le gouvernement agit en toute transparence? Ce débat traverse tous les pays. La Suisse n’y échappe pas, pas plus que l’Allemagne, l’Amérique ou la Russie.
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Depuis bientôt quatre ans, la Russie et l’Ukraine ne mènent pas seulement une guerre des idées, mais aussi un conflit militaire brutal déclenché par Vladimir Poutine. Pour arrêter l’effusion de sang, il semble que l’Ukraine n’a d’autre choix que de céder une partie de son territoire à l’agresseur.
Cela ne mènera pas à la paix, car la Russie n’a pas abandonné son objectif premier: détruire l’Ukraine en tant que nation indépendante. Tant que Poutine s’accrochera à ce plan, la guerre se poursuivra. Comment les auteurs du fameux plan de paix en 28 points, qu’ils négocient actuellement, peuvent-ils sérieusement croire qu’ils mettront fin à la guerre de cette manière? C’est un mystère pour moi. Nous avons déjà eu un accord similaire en 2014 avec les accords de Minsk. Ils stipulaient que la Russie n’avancerait pas davantage. Pourtant, elle l’a fait. Comment être certain que Poutine ne voit pas dans cette cession de territoire qu’une étape avant d’envahir à nouveau l’an prochain, dans trois ans ou dans cinq ans? Et comment l’Ukraine pourrait-elle, après un tel accord, devenir un pays stable et sûr où les entreprises acceptent d’investir et où les gens souhaitent vivre?
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Peut-être en faisant adhérer l’Ukraine à l’Union européenne?
L’adhésion à l’Union européenne (UE) n’offre aucune garantie de sécurité à l’Ukraine, à moins que l’UE n’envoie des troupes. Mais en l’absence de tels projets, on voit mal comment l’adhésion pourrait résoudre ce problème. L’Union européenne reste avant tout une zone politique et économique, et non une alliance militaire de défense.
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Quelle serait, selon vous, l’alternative?
Cela fait quatre ans que je le répète: la guerre ne peut se terminer que si Poutine conclut qu’il ne peut pas gagner. Depuis son élection, tout ce qu’a entrepris Donald Trump a conforté la Russie dans l’idée qu’elle pouvait l’emporter. Chaque action de Poutine, y compris ces récentes négociations, s’inscrit dans sa stratégie pour remporter cette guerre. Les Russes peinent à conquérir le Donbass depuis quatre ans – en réalité depuis bien plus longtemps, puisqu’ils tentent le coup depuis 2014. Onze ans, donc. Aujourd’hui, ils essaient d’y parvenir en achetant Donald Trump. Il s’agit autant d’une transaction commerciale que d’un accord de paix – les tractations économiques sont probablement même plus cruciales que les négociations diplomatiques. Au final, l’administration américaine actuelle se moque éperdument de l’avenir de la sécurité européenne et de celui de l’Ukraine.
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Encore une fois, que faut-il faire à la place?
Pour arrêter la Russie, il faudrait de véritables sanctions, que l’Occident n’a jamais imposées. Il faudrait aussi poursuivre le soutien militaire à l’Ukraine, que nous ne fournissons pas à la hauteur de nos capacités.
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Et cela ne devrait guère changer dans un avenir proche. Le temps joue en faveur de Poutine.
Je n’en serais pas si sûre. La Russie est à bien des égards beaucoup plus fragile qu’elle ne le paraît. Le pays consacre des sommes énormes à sa défense, ce qui prive d’autres secteurs de ressources cruciales. Comme le reste de l’Europe, la Russie fait face au vieillissement rapide de sa population et à une pénurie croissante de main-d’œuvre. L’armée ukrainienne parvient à frapper ses principales sources de revenus, notamment les installations pétrolières. D’une certaine manière, le pays traverse une période d’instabilité profonde.
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Que voulez-vous dire concrètement?
En Chine, nous savons comment le prochain président du parti est élu. En Russie, c’est différent: si Poutine quitte le pouvoir, fait une chute dans les escaliers ou meurt dans son lit, aucune organisation ni parti communiste n’existe pour organiser la succession selon une procédure établie. Cette absence de mécanisme clair constitue un facteur d’instabilité considérable.
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Les ambitions impériales de la Russie sont-elles uniquement liées à Poutine ou relèvent-elles de facteurs historiques et culturels, donc indépendants de sa personne?
Tous les Russes ne sont pas impérialistes. Certains comprennent le prix terrible que la Russie a payé dans le passé pour ses ambitions impériales. Les Russes ordinaires ne profitent pas de cette guerre. Au contraire, 15’000 à 20’000 personnes meurent chaque mois. Si l’on regarde en arrière, au début des années 90, il y avait en Russie – comme en Chine et en Europe de l’Est – de nombreuses personnes qui aspiraient aux valeurs occidentales et à un État de droit qui fonctionne. Je ne crois pas aux caractères nationaux. Les pays peuvent changer, nous le constatons sans cesse, en ce moment même aux États-Unis. Aucun déterminant historique ou géographique ne fixe définitivement le comportement des pays.
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Mais il est indéniable que…
En Russie, de nombreuses personnes tirent profit d’un système autocratique. Une fois qu’elles contrôlent les ressources naturelles comme le pétrole, elles accumulent richesse et pouvoir, ce qui leur permet d’opprimer autrui. Cette dynamique forme un cercle vicieux difficile à rompre. Pourtant, à certains moments de son histoire, la Russie a semblé pouvoir emprunter une autre voie.
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Quand, par exemple?
Après la démission d’Eltsine, ce dernier aurait pu choisir un autre successeur, comme Boris Nemtsov, un homme politique russe libéral. Je ne prétends pas qu’il aurait été un président parfait, mais il est peu probable qu’il aurait entraîné la Russie dans la guerre et l’impérialisme. Une Russie complètement différente aurait très bien pu émerger dans les années 2000.
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Tout en condamnant la guerre d’agression russe contre l’Ukraine, ne devrait-on pas reconnaître que l’élargissement de l’OTAN pouvait être perçu comme une menace par Moscou?
L’OTAN a toujours été une alliance défensive, et la Russie le sait. Revenons sur le déroulement des événements. Pourquoi l’OTAN s’est-elle élargie?
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Oui, pourquoi?
La réponse est simple: les pays d’Europe de l’Est se sentaient menacés par la Russie. La rhétorique impérialiste russe du passé restait gravée dans la mémoire collective de ces États, même sous le gouvernement Eltsine. L’élargissement de l’OTAN s’est produit parce que des pays démocratiquement gouvernés souhaitaient rejoindre l’alliance. Les États-Unis et l’Europe ont donné leur accord, estimant que cette crainte de la Russie était fondée. Comment expliquer que la Russie ait inspiré une telle peur à la Pologne, aux États baltes, à la République tchèque et à la Roumanie? Au point qu’ils aient jugé nécessaire d’adhérer à l’OTAN et d’investir massivement dans leurs armées? La Pologne consacre aujourd’hui 4% de son produit intérieur brut à l’armement chaque année. Est-ce un choix délibéré de la Pologne? Non. Alors pourquoi agit-elle ainsi? Parce que les Polonais ont peur de la Russie.
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En Allemagne, l’AfD – premier ou deuxième parti du pays selon les sondages – soutient de facto Poutine. En France, le Rassemblement national de Marine Le Pen adopte la même position. Cette sympathie pour le dirigeant russe dans certains milieux européens vous surprend-elle?
Non, cela ne me surprend pas. Certes, les Russes et l’extrême droite européenne ont des intérêts différents, mais ils collaborent depuis deux décennies. Ce n’est pas le fruit du hasard, mais d’un processus de longue haleine. L’extrême droite cherche à saper l’État de droit démocratique libéral, et le gouvernement russe l’y encourage.
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L’Occident a longtemps cru, avec arrogance, devoir exporter ses valeurs dans le monde entier: individualisme, État de droit. Pourtant, nous n’avons souvent pas respecté ces mêmes principes.
L’Europe de l’Est démontre que diffuser les valeurs occidentales n’est pas systématiquement impossible, insensé ou arrogant. Au début de cette année, j’ai séjourné quelque temps au Soudan. J’y ai rencontré de nombreuses personnes persuadées qu’il n’est possible de mettre fin durablement à la guerre civile que dans le cadre d’un système libéral. Souvent, les habitants de pays autocratiques ou ravagés par la guerre saisissent mieux que nous la valeur des principes libéraux occidentaux. Une chose demeure toutefois indéniable.
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À savoir?
Nous sommes devenus complaisants envers notre propre système. Nous avons continué à tenir son bon fonctionnement pour acquis, même quand les signaux d’alarme se sont multipliés. Nous avons banalisé dans nos pays des pratiques venues du monde autocratique, en permettant par exemple à certaines personnes de dissimuler leurs avoirs dans des comptes bancaires offshore et de les transférer en toute discrétion. C’était une grave erreur.
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Peut-on revenir sur cette erreur?
Le gouvernement américain actuel, dont les membres cherchent avant tout à s’enrichir, ne fait pas partie de la solution, mais du problème. Je peux toutefois imaginer une coalition de pays européens et même de certains pays non européens qui constatent les dégâts causés par la corruption dans leurs sociétés. J’espère qu’à l’avenir de nouvelles alliances internationales de défense verront le jour, mais aussi des coalitions transnationales pour lutter contre la corruption, dans un monde où les anciens systèmes commerciaux s’effondrent.
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Les pays européens devront consentir d’énormes dépenses militaires. Les sociétés vieillissantes, qualifiées de posthéroïques, sont-elles prêtes à franchir le pas?
Ce sera difficile et amer, mais malheureusement inéluctable. Si les pays européens refusent de faire cet effort, ils risquent de compromettre leur souveraineté. Le choix qui s’offre à eux est existentiel.
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Quelle est la force ou la faiblesse de Donald Trump et du mouvement MAGA?
En tant que président, Donald Trump dispose certes d’un pouvoir considérable. Mais nombre de ses initiatives suscitent l’opposition, ce qui explique sa perte de popularité. Cette chute dans les sondages pourrait inciter d’autres élus républicains à prendre leurs distances avec lui, par crainte pour leur propre avenir politique. Le mouvement MAGA se compose de plusieurs factions aux objectifs distincts qui s’affrontent ouvertement. L’aile techno-autoritaire ne partage pas les mêmes ambitions que les nationalistes chrétiens. Sans dire que le mouvement MAGA est au bord de l’implosion, sa volonté de transformer le fonctionnement du système politique rencontre des résistances majeures.
Les opposants de Donald Trump le qualifient souvent de fasciste ou de dictateur. Pourtant, deux femmes démocrates viennent d’être élues gouverneures et un homme résolument de gauche a été élu maire de New York. Dans une autocratie ou une dictature, de telles victoires seraient impensables. La crainte d’une dictature Trump paraît donc exagérée.
Tout d’abord, il n’y a jamais eu de danger que les États-Unis deviennent du jour au lendemain une deuxième Russie ou un nouveau régime nazi. Le risque était plutôt que Donald Trump sape les institutions américaines pour accumuler autant de pouvoir et d’argent que possible pour lui et sa famille. C’est exactement ce qui se passe. Bien qu’il tente de s’arroger un pouvoir autoritaire, il est loin d’avoir renversé le système électoral américain. Donald Trump peut encore être battu dans les urnes. Cependant, pour la première fois dans l’histoire américaine, nous voyons le gouvernement fédéral tenter de manipuler les résultats des élections de mi-mandat avant même qu’elles n’aient eu lieu.
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Êtes-vous parfois désespérée?
Il se passe effectivement des choses très inquiétantes. Poutine reprend aujourd’hui les mêmes tactiques d’occupation et de destruction d’une civilisation que l’Union soviétique avait employées après 1945 en Europe de l’Est ou en 1930 en Ukraine. Assister au retour d’une idéologie destructrice est déprimant. Si j’ai écrit sur les crimes staliniens, c’est aussi parce que j’ai toujours gardé à l’esprit qu’une situation similaire pouvait se reproduire. Et parce qu’il faut savoir la reconnaître à temps. Il reste néanmoins possible de demeurer optimiste tout en gardant les pieds sur terre.
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Comment?
En expliquant aux gens ce qui se passe. Quand ils saisissent la gravité des problèmes, ils commencent à les résoudre – comme les pays européens qui ont enfin pris conscience des dangers que représente la Russie, qu’ils soient militaires ou non. Toute action provoque une réaction. Quand les gens comprennent la situation, ils réagissent souvent positivement. Et cela me rend optimiste.
Dans l’un de vos livres, vous décrivez en détail comment Staline a orchestré un génocide dans les années 30, affamant des millions d’Ukrainiens. N’avez-vous jamais pensé que la nature humaine pourrait être fondamentalement mauvaise?
Oui, la nature humaine est mauvaise, mais elle est aussi merveilleuse.
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Traduit de l’allemand par Olivia Beuchat.
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