Accords de paix en Ukraine : comment Donald Trump a appris à parler le russe
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Jules Spector, Journaliste
28 novembre 2025
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Alors que Donald Trump jure vouloir arrêter la guerre en Ukraine d’un claquement de doigts, son plan de paix « américain » ressemble étrangement à une liste de courses dictée par le Kremlin. Entre les fautes d’anglais qui trahissent une traduction hâtive du russe et les éléments de langage recrachés tels quels de la propagande de Moscou, la ligne directe Washington-Moscou semble n’avoir jamais été aussi occupée.
Et c’est reparti pour un tour de manège. À force de suivre l’actualité, on aurait l’impression de revivre la même séquence infernale en boucle depuis presque un an. Le schéma est le même : Trump parle aux Russes et veut larguer l’Ukraine, Zelensky s’assoit avec les Américains pour tenter de sauver les meubles ; Kyiv, le couteau sous la gorge, pond un plan de paix que le Kremlin ne lit même pas, Trump retéléphone à Moscou et c’est reparti pour un tour. Actuellement, on est donc revenu à la case départ de ce cycle infini, avec le plan en 28 points proposé la semaine dernière par Washington à l’Ukraine.
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Et c’est peu dire que ce plan est particulièrement honteux, même pour Trump. On y retrouve pêle-mêle l’amputation pure et simple de l’Ukraine qui perd quatre régions et l’interdiction pour Kyiv de rejoindre l’OTAN. L’armée ukrainienne, elle, serait réduite à une force de police municipale incapable de défendre ses frontières, pendant que les bouchers de Moscou obtiendraient une amnistie générale. La centrale nucléaire de Zaporijia serait « partagée » entre l’agresseur et l’agressé. Bref, c’est du Poutine dans le texte. Et pour cause : ce torchon a sans doute été rédigé directement par le Kremlin.
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Un document très probablement traduit du russe
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Tout part d’un article d’Axios, le 18 novembre, qui révèle un plan secret de l’administration Trump pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Dès le 20 novembre, quand le texte intégral commence à circuler, des internautes ukrainiens et russophones repèrent des « russismes » grossiers : des formulations comme « It is expected that », calque direct du bureaucratique russe « Ojidayetsia », ou des passages sur la « dénazification » et la protection des locuteurs russophones repris mot pour mot de la propagande du Kremlin. Le 21 novembre, la Maison Blanche assortit ce document d’un ultimatum adressé à Zelensky : accepter l’accord avant Thanksgiving, faute de quoi l’Oncle Sam coupera les vivres.
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Le lendemain, au sortir d’un briefing confidentiel avec le secrétaire d’État Marco Rubio, les sénateurs Angus King et Mike Rounds reconnaissent devant la presse que ce plan présenté comme américain est en réalité « une liste des demandes russes » . Le surlendemain, Rubio tente de limiter les dégâts en assurant que le texte est d’origine américaine, sans convaincre grand monde. Mais le 25 novembre, Bloomberg publie la transcription d’un appel d’octobre entre Steve Witkoff et Iouri Ouchakov, un proche conseiller de Poutine, où l’émissaire américain conseille littéralement Moscou sur la meilleure manière de présenter ce plan à Trump pour obtenir son feu vert. Selon le négociateur américain, la meilleure tactique consiste à flatter l’ego du président sur sa prétendue « paix » obtenue à Gaza, pour mieux lui vendre ensuite la capitulation ukrainienne comme un nouveau triomphe personnel.
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Longue histoire de traductions douteuses
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Mais au-delà de ce plan précis, le malaise n’est pas nouveau : cela fait des années que la voix de Trump résonne comme un écho mal réglé de celle du Kremlin. Prenez ses sorties géopolitiques : en juillet 2018, alors que le Monténégro est déjà membre de l’Otan depuis un an, Trump remet en cause l’article 5 du traité en qualifiant lors d’une conférence de presse le pays de « petite nation très agressive », capable à elle seule de déclencher la troisième guerre mondiale. Une analyse loufoque vue de Washington, mais qui reprend mot pour mot l’argumentaire utilisé par Moscou pour tenter – en vain – de bloquer l’élargissement de l’Alliance l’année précédente. Rebelote six mois plus tard, quand il décide de réécrire l’histoire de l’invasion de l’Afghanistan en direct à la télévision : selon lui, l’URSS avait « raison d’intervenir pour chasser les terroristes ». Un terme qui a fait s’étrangler tout le Pentagone – qui à l’époque soutenait les moudjahidines contre l’armée rouge – mais qui correspond parfaitement à la version officielle servie dans les manuels d’histoire russes.
Autre détail troublant : il semble parfois que sa langue fourche, comme piégée par une mauvaise traduction. À force de répéter ce qu’on lui souffle, Trump finit par sortir des curiosités linguistiques qui laissent les traducteurs perplexes. Souvenez-vous de son conseil lunaire aux Californiens lors des incendies de 2018 : il fallait, selon lui, « ratisser les forêts » (« raking the forests ») comme les Finlandais pour éviter les feux. Une expression incongrue en anglais – le président finlandais, que Trump citait comme source, a d’ailleurs démenti avoir jamais parlé de râteaux. En revanche, elle colle étrangement à la traduction littérale du verbe russe Ubirat’, (« nettoyer/enlever »), couramment utilisé pour parler de l’entretien des forêts.
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Mais l’indice le plus sérieux date de juin 2025. Au lendemain d’une frappe de drones ukrainiens contre des bases aériennes russes, Trump s’entretient pendant 75 minutes avec Vladimir Poutine. À peine raccroché, il publie un message sur son réseau Truth Social où il déplore la destruction par Kyiv d’« avions amarrés » (« docked airplanes »). Mais en anglais, le mot docked s’applique aux bateaux, jamais aux avions. Sauf si l’on traduit mot à mot le terme russe Prishvartovanniy, qui peut s’employer pour la marine mais aussi, dans certains contextes, l’aviation. La chronologie est là : une conversation avec le Kremlin, suivie immédiatement d’une faute d’anglais calquée sur la grammaire russe.
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Convergence idéologique et financière
De là à penser que le président américain lit un script écrit à Moscou, il n’y a qu’un pas. Mais rangez vos fantasmes de kompromat à base de vidéo avec une prostituée dans un hôtel moscovite : la source de son obéissance est plus comptable que sexuelle. L’affaire de la villa en Floride, en 2008, vaut tous les aveux du monde. Un oligarque russe, Dmitri Rybolovlev, rachète alors pour 95 millions de dollars une baraque que Trump avait payée 41 millions quatre ans plus tôt, alors même que le marché est en plein effondrement. Pour le journaliste spécialiste de l’espace post-soviétique et auteur de Notre homme à Washington (Grasset, 2024) Régis Genté, « l‘argent qu’on vient mettre sur une personne comme ça, c’est une manière de l’aider à faire sa carrière et à le rendre redevable ». Bien sûr, impossible de savoir l’implication précise du Kremlin dans cette affaire, mais la loyauté de Trump ressemble étrangement à celle d’un homme d’affaires qui connaît ses créanciers.
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Mais à vrai dire, le milliardaire n’a pas besoin qu’on l’arrose de billets pour s’aligner sur le Kremlin, tant il en partage l’agenda politique. Pour Régis Genté, il existe même entre les deux hommes une compatibilité naturelle, fondée sur « une relation basée sur le rapport de force, une politique vidée de toute considération morale, et peu de sympathie pour la démocratie ». Ce qui explique donc son alignement politique, mais aussi peut-être une perméabilité aux documents russes, qu’il semble reprendre parfois mot pour mot sans même prendre la peine de les traduire correctement.
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La paix comme anesthésiant politique
Mais ces alignements apparents sur Moscou ne doivent pas faire oublier les quelques coups de menton publics. Il arrive certes que Trump hausse le ton ou annonce des sanctions, mais ces sursauts sont bien rares et éphémères. Le président américain est surtout contraint de donner des gages à sa propre majorité et à sa base : il doit calmer les sénateurs républicains historiques, comme Mitch McConnell, qui refusent de voir les États-Unis se coucher devant Moscou, et rassurer une partie de son électorat encore attachée à la puissance américaine. Mais ces postures ne durent jamais, et surtout ne sont jamais suivies d’effets concrets. Comme le note Régis Genté, « il n’a jamais été vraiment virulent vis-à-vis de la Russie. Il a fait semblant de l’être et à chaque fois il s’est retourné souvent dans la journée ou dans les deux jours ». Sur le fond, la ligne reste inchangée : malgré les zigzags imposés par la politique intérieure, la boussole de Trump indique toujours l’est.
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Reste encore et toujours la question de la paix. Trump veut en imposer une à l’Ukraine sous forme de capitulation, pour pouvoir ensuite se gargariser devant le public américain d’être l’homme qui a arrêté neuf guerres sans tirer un coup de feu. Tout ça pour ensuite, au nom de la tranquillité publique, installer progressivement un régime de plus en plus autoritaire. Selon le journaliste, « Trump fait comme Néron : il promet une relative paix et utilise cela pour réorganiser la société de manière non démocratique et oligarchique ». Néron qui, en 66, avait célébré en grande pompe la paix nouvellement signée avec les Parthes, puis utilisé la popularité qui en découlait pour liquider discrètement toute forme d’opposition sénatoriale. Mais ici, la redite pourrait ne pas fonctionner tant elle tourne à la farce : à force de se coucher devant Poutine, cela fait un an que les États-Unis s’acharnent à vouloir capituler dans une guerre où ils n’ont même pas envoyé un soldat.
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Jules Spector, Journaliste à suivre sur Charlie
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Eva I. pour MCD
L’anonymat sur les réseaux sociaux est-il le stade suprême de lâcheté ?
Journal la Croix ce 12/12/2025