Produire plus de légumes et moins de viande? L’idée qui fâche
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En attendant la votation, l’initiative populaire sur l’alimentation sera dézinguée au parlement mercredi. Tant par la droite que par la gauche.
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Publié: 09.12.2025, 12h02

En bref:
- L’initiative sur l’alimentation sera rejetée au parlement tant par la droite que par la gauche.
- Le texte vise 70% d’autoapprovisionnement en favorisant les aliments végétaux.
- La droite ne veut pas contraindre les Suisses dans leur alimentation.
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Lorsqu’elle a été annoncée, tout le monde y voyait déjà les prémices d’un futur clash entre paysans et écologistes . Mais à quelques heures du premier débat au parlement – le Conseil national se penche sur le texte ce mercredi – c’est une déconfiture qui attend l’initiative sur l’alimentation. Elle est en passe d’être rejetée aussi bien par la droite que par la gauche.
Cela ne dit rien encore de la campagne qui entourera la future votation ou des chances de succès du texte. Mais sans aucun soutien politique, les initiants auront de la peine de percer d’abord et de convaincre ensuite. Il suffit de penser à l’échec mortifiant du service citoyen le 30 novembre dernier.
Mais reprenons depuis le début. L’initiative, dont il est question , ambitionne de révolutionner notre alimentation. Elle veut renforcer la production indigène et durable. Le texte vise ainsi un taux net d’autoapprovisionnement de 70%, alors qu’il n’est que de 46% aujourd’hui. Pour ce faire, il s’agit de promouvoir davantage d’aliments d’origine végétale, et donc de limiter la production de viande. Le tout en préservant la fertilité des sol, la biodiversité et une eau potable propre.
Ce dernier point n’est pas anodin. Car derrière l’initiative se trouve Franziska Herren. Si son nom ne vous dit rien, vous vous souvenez sans doute de son dernier combat. Cette Bernoise était à l’origine de l’une des deux initiatives antipesticides – celle intitulée «eau propre» qui avait été rejetée en 2021, après une campagne houleuse sur fond de clivage ville-campagne.
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Pas étonnant du coup que l’initiative ait suscité dès son lancement une levée de boucliers du côté des paysans. «Sur le fond, ce que veut cette initiative, c’est dicter aux gens ce qu’ils mettent dans leur assiette. Même si l’agriculture peut encore plus diversifier sa production, sur ce simple constat-là déjà, on ne peut pas la soutenir», fustigeait à l’époque Jacques Nicolet (UDC/VD), lui-même agriculteur.
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Dix ans: un délai impossible pour l’agriculture
Cet été, le Conseil fédéral n’a donné aucune chance au texte en le rejetant sans contre-projet. «Le Conseil fédéral estime que les délais prescrits pour atteindre les objectifs de l’initiative (ndlr: 10 ans) ne sont pas réalistes, notamment celui visant à accroître le taux d’autosuffisance pour le faire passer de 46 à 70% au moins, tout en respectant les objectifs environnementaux de l’agriculture.» Pour y parvenir, il faudrait réduire considérablement la consommation de viande et fortement augmenter la production végétale destinée à l’alimentation humaine. Un changement impossible.
Mais le coup de grâce est venu de la Commission de l’économie (CER) du National. En octobre dernier, l’initiative y a été balayée à l’unanimité avec deux abstentions. «Certes, la commission partage le souci d’un haut degré d’autosuffisance et d’une agriculture durable. Toutefois, l’acceptation de l’initiative entraînerait une intervention massive de l’État dans la production et la consommation et limiterait drastiquement la liberté de choix de la population», précise la CER dans un communiqué .
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Le défi de l’autoapprovisionnement
Que le texte n’ait réussi à convaincre dans aucun des groupes politiques qui siègent sous la Coupole fédérale est étonnant. Car sur le fond, l’initiative a de quoi susciter des sympathies à gauche, puisqu’elle évoque une alimentation moins carnée – ce qui serait bénéfique pour les émissions de CO₂ – et défend la fertilité des sols, la biodiversité ou encore la limitation des pesticides.
Pourquoi un tel rejet? Nous avons posé la question aux représentants des Verts et du PS. «Si nous pouvons adhérer aux objectifs du texte, les moyens d’y parvenir et les délais fixés sont totalement irréalistes», réagit le conseiller national Emmanuel Amoos (PS/VS). Et ce dernier de regretter que les initiants n’aient pas été plus ouverts au dialogue pour tenter de trouver – avec les ONG – une solution plus consensuelle. Il faut dire qu’à Berne, on perçoit aussi une forme de lassitude de la population à devoir se prononcer sur des thématiques trop clivantes.
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Un avis que partage Sophie Michaud Gigon (Verts/VD). «Les thèmes abordés par l’initiative sont fondamentaux. Mais le chemin proposé pour les atteindre cumule trop d’oppositions.» Elle cite deux exemples: «Pour atteindre 70%, il faudrait transformer certaines zones protégées en culture ou du moins intensifier la production agricole. Un taux d’autoapprovisionnement aussi élevé renvoie aussi à une forme de repli sur soi du pays.»
N’y a-t-il pas un risque de classer toute discussion sur l’intérêt écologique de manger moins de viande et plus de végétaux en refusant l’initiative? «Ces demandes doivent absolument avoir leur place dans la politique agricole à venir, répond la conseillère nationale. Il y a un risque aussi que les adversaires utilisent un refus du peuple en votation comme le signe de ne plus rien faire dans ce domaine.»
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Un objectif d’autoapprovisionnement jugé irréaliste
Mais Sophie Michaud Gigon n’abordera pas le débat parlementaire de mercredi les mains vides. Elle va défendre un contre-projet qui reprend certains concepts généraux de l’initiative. S’il est accepté, il serait aussi précisé dans la Constitution que l’agriculture respecte les «objectifs environnementaux essentiels pour la qualité des eaux, la fertilité du sol et la biodiversité fixés par les offices fédéraux compétents».
Un contre-projet qui n’a guère plus de chances que l’initiative, estime-t-on à droite. «Je ne pense pas qu’il faille élever au rang constitutionnel certaines recommandations d’office», réagit Olivier Feller (PLR/VD), qui sera rapporteur de commission.
Quant aux refus de la gauche de soutenir l’initiative sur l’alimentation, il ne l’étonne pas forcément. «Tous les partis se rendent bien compte que l’objectif de 70% est inatteignable», précise Olivier Feller. Avant d’intervenir mercredi, le Vaudois a fait ses recherches: «Au temps du plan Wahlen en 1940, la Suisse n’avait atteint que 60 à 65% d’autosuffisance. Or, il y avait des pommes de terre jusque sur les terrains de foot.»
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09.12.2025
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