L’Europe et les fantômes de Munich
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29 novembre 2025

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Face à la guerre d’agression russe en Ukraine, les Européens oscillent entre deux cauchemars, celui de l’été 1914, avec l’engrenage qui a conduit à l’embrasement, parfaitement décrit dans Les Somnanbules, le livre de Christopher Clark (2013), et l’abandon de Munich, analysé encore récemment par Mauricio Serra, dans Munich 1938. La paix impossible (2024). La connaissance de ces deux moments d’histoire s’avère indispensable. Mais l’Histoire, si on s’en tient là, peut aussi obscurcir le présent et en masquer la nouveauté. C’est à cette réflexion que se consacre Isabelle Lasserre dans son ouvrage Les Fantômes de Munich. L’Europe face aux défis du monde contemporain. Les lecteurs du Figaro reconnaîtront les articles pertinents de la spécialiste des questions de diplomatie et de géopolitique, ancienne correspondante à Moscou. Mais leur regroupement dans un livre permet de tirer, entres autres analyses, notamment sur le conflit israélo-palestinien, trois enseignements majeurs.
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Les Européens n’ont pas compris, et en partie n’ont pas voulu comprendre, les ambitions de Vladimir Poutine et de son régime. Elles ne sont pas seulement de prendre des morceaux de territoires en Ukraine, mais de rétablir la puissance de la Russie, fortement amoindrie par l’effondrement de l’URSS. Cela passe, certes, par des extensions territoriales, dans les régions russophones proches, mais, également, par l’établissement de gouvernements pro-russes, dans l’ancienne Europe de l’Est et en Asie Centrale, par la constitution d’alliances anti-occidentales dans le monde, avec, au premier chef, la Chine. Le cas géorgien, depuis 2008, a bien montré tout cela, l’occupation de parts de territoires (l’Ossétie et l’Abkasie), la menée ensuite d’une guerre hybride continue, la constitution, enfin, d’un gouvernement proche. C’est dire que l’idée de la prise en compte, principalement, des intérêts économiques n’est pas la clef du conflit. Vladimir Poutine n’est pas non plus irrationnel : il a, au contraire, des ambitions impériales bien dessinées, et annoncées depuis 2007. Les Européens, en tout cas une partie d’entre eux, l’ont maintenant réalisé. Ce qui n’est pas le cas de Donald Trump et de son administration, qui raisonnent en termes de « deal », mais que l’on peut soupçonner de voir, aussi, le monde en termes de zones d’influence – ce qui, au-delà des hypothèses psychologiques, explique les atermoiements avec Vladimir Poutine.
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Ce premier point, tout à fait essentiel, rend compte de la « stratégie d’évitement », qui a été suivie, depuis février 2023, par les États-Unis de Joe Biden, d’abord, et par les gouvernements européens, avec évidemment d’importantes différences selon la proximité avec la Russie et les expériences nationales avec ce pays. Après avoir constaté que les ukrainiens voulaient résister, et résistaient, des armements ont été livrés, mais avec des hésitations, et en quantités mesurées. C’est appliquer, ainsi, le jugement connu du général Douglas Mac Arthur : « Les batailles perdues se résument en peu de mots : trop tard. » Il y a, bien sûr, des raisons à cela. Le chantage nucléaire de Vladimir Poutine ne peut pas être tenu comme quantité négligeable. Les Européens n’avaient pas les stocks suffisants, et ne sont pas entrés dans une économie de guerre, à la différence de la Russie. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump a augmenté les incertitudes.
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C’est là que prend tout son sens le troisième enseignement qui sort de ces réflexions. Isabelle Lasserre mène une interrogation sur ce que seraient les conséquences d’une défaite de l’Ukraine. Le régime de Vladimir Poutine se trouverait conforté, et la Russie accroîtrait son influence, en pesant davantage sur le destin de l’Europe, et en constituant toujours un danger, dans la mesure même où la guerre lui est devenue « une nouvelle normalité ». En tous les cas, les formes de la guerre hybride, cette « guerre pour les opinions » ne cesseront pas. D’une manière générale, c’est l’ordre géopolitique mondial qui en sera affecté. Pensons, seulement, aux leçons qu’en tireront les régimes autoritaires – ce qu’ils ont déjà fait pour plusieurs d’entre eux : seule la possession de l’arme nucléaire est une protection. Son abandon par l’Ukraine, en 1994, pour des garanties illusoires, lui a coûté cher… Les États-Unis pourront, certes, considérer que « cette guerre n’était pas la leur », mais ils apporteront, ainsi, leur contribution à la « désoccidentalisation » du monde…
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Évidemment, aucune situation historique ne ressemble, trait pour trait, à une autre. Mais Isabelle Lasserre a raison de prendre l’expression des « fantômes de Munich ». La différence est que les principaux États européens n’ont pas abandonné l’Ukraine, et ont même renforcé leur détermination au fil des mois. Mais leur faiblesse essentielle est d’être encore trop dépendants des États-Unis de Donald Trump, qui considère l’Ukraine comme un obstacle pour les intérêts des États-Unis tels qu’il les voit et pour sa vision d’un monde fondé sur les seuls rapports de force. Il entraîne ainsi ses « alliés » (mais qui ne le sont plus guère en fait) dans une attitude « munichoise » qu’ils ne voulaient pas. Il est, espérons-le, encore temps de le démentir.
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Isabelle Lasserre, Les Fantômes de Munich. L’Europe face aux défis du monde contemporain, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2025, 220 pages, 22 euros.
, Historien
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On parle souvent du déshonneur et de l’humiliation de Munich, mais qu’en est il ? MCD
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30 septembre 1938 : Les accords de Munich
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Le 30 septembre 1938, par les accords de Munich, Français et Anglais livrent à Hitler la Tchécoslovaquie. Le dictateur allemand tire de son succès la conviction que tout lui est permis.
Simili : Le 30 septembre 2026, par les accords de Munich, Américains et Européens livrent à Poutine l’Ukraine. Le dictateur russe tire de son succès la conviction que tout lui est permis. MCD
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Conférence de la dernière chance
Après avoir annexé l’Autriche sans coup férir, Hitler réclame en septembre 1938 l’autodétermination pour les 3,2 millions d’Allemands qui peuplent la région des monts Sudètes, en Tchécoslovaquie.
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On commence à entrevoir la guerre pour de bon. Pourtant, beaucoup d’Allemands gardent un souvenir amer du désastre de 1918 et rechignent à un nouveau conflit, y compris dans l’entourage du Führer.
Le Premier ministre britannique Neville Chamberlain multiplie les gestes d’apaisement envers Hitler et lui rend visite le 15 septembre puis le 22, après avoir persuadé les Tchécoslovaques de la nécessité de trouver un arrangement.
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Hitler choisit de surenchérir et exige une cession des Sudètes dès le 1er octobre suivant, menaçant d’envahir le territoire à cette date… Chacun craint le pire.
Le 28 septembre, alors que la guerre est imminente, le Duce italien Mussolini propose une conférence internationale de la dernière chance… en l’absence des principaux intéressés, les Tchécoslovaques.
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Faillite politique
Dès le lendemain 29 septembre, Hitler accueille Mussolini en gare de Munich. Le Britannique Chamberlain et le Français Daladier arrivent chacun de leur côté en avion.
Au bord de l’épuisement, Daladier et Chamberlain finissent par accepter un « compromis » présenté par Mussolini par lequel le gouvernement de Prague est tenu d’évacuer les Sudètes dans les dix jours et de démanteler ses forteresses de la frontière…
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Démantèlement de la Tchécoslovaquie
Dès le lendemain, l’armée allemande pénètre en Tchécoslovaquie et annexe les Sudètes. Hitler rectifie de son propre chef les frontières du pays en attendant de le conquérir tout entier.
Profitant de l’intervention allemande, les Hongrois et les Polonais s’emparent les uns et les autres d’un morceau de la Tchécoslovaquie. Les Slovaques obtiennent que ce qui reste du pays soit transformé en un État fédéral avec d’une part la Bohême-Moravie, peuplée de Tchèques (capitale : Prague), d’autre part la Slovaquie (capitale : Bratislava, autrefois Presbourg) en attendant une « indépendance » complète.
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L’opinion publique des pays démocratiques est à la fois troublée et soulagée par les accords de Munich. À sa descente d’avion, Neville Chamberlain, toujours plein d’illusions, n’hésite pas à affirmer que le Führer « est un homme sur qui l’on peut compter lorsqu’il a engagé sa parole ».
En France, au lendemain des accords de Munich, tous les journaux titrent à la une : La Paix ! Daladier est accueilli à son retour au Bourget par une foule en délire.
Le 5 octobre 1938, Churchill lance : « Nous avons subi une défaite totale et sans mélange (…). Notre peuple doit savoir que nous avons subi une défaite sans guerre, dont les conséquences nous accompagneront longtemps sur notre chemin ». La postérité retiendra ce propos sous une forme plus concise mais qu’il n’a jamais prononcée : « Ils ont accepté le déshonneur pour avoir la paix. Ils auront le déshonneur et la guerre ».
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Dans le détail
Le 29 septembre, à midi et demie, dans cette cité bavaroise vouée au style baroque où, dans les sombres arrière-salles de petits cafés minables, il avait fait ses humbles débuts d’homme politique, où il avait connu l’humiliation lors du putsch manqué de la Brasserie, Adolf Hitler accueillait en vainqueur les chefs de gouvernement de Grande-Bretagne, de France et d’Italie.
De très bonne heure le matin, il était allé à la rencontre de Mussolini jusqu’à Kufstein, sur l’ancienne frontière austro-allemande, afin d’établir avec lui les bases d’une action commune à la conférence. Dans le train qui remontait vers Munich, Hitler, qui était d’une humeur particulièrement belliqueuse, expliquait au Duce, avec cartes à l’appui, comment il comptait « liquider » la Tchécoslovaquie. Ou bien, lui dit-il, les conversations qui allaient commencer réussiraient tout de suite, ou bien il aurait recours aux armes. Ciano, qui assistait à l’entretien, dit que le Führer ajouta : « D’ailleurs, le moment viendra où nous devrons combattre côte à côte contre la France et l’Angleterre. » Mussolini acquiesça.
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Chamberlain, lui, ne se donna pas la même peine pour rencontrer Daladier et élaborer avec lui une stratégie commune aux deux démocraties occidentales avant d’affronter les deux dictateurs fascistes. En fait, à mesure que la journée s’avançait, la plupart des journalistes qui se trouvaient comme moi en contact avec les délégations britannique et française acquirent la certitude que Chamberlain était venu à Munich absolument décidé à ce que personne (certainement pas les Tchèques et pas même les Français) ne l’empêchât de parvenir rapidement à un accord avec Hitler.
En ce qui concernait Daladier, qu’on vit circuler toute la journée comme frappé de stupeur, aucune précaution n’était nécessaire, mais le Premier Ministre, bien résolu à aboutir, ne voulait courir aucun risque.
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Les conversations qui débutèrent à douze heures quarante-cinq dans le bâtiment appelé Führerhaus, sur la Koenigsplatz, ne revêtirent pas un caractère dramatique et ne furent pour ainsi dire qu’une simple formalité, permettant de livrer à Hitler exactement tout ce qu’il voudrait, quand il voudrait. Le docteur Schmidt, l’infatigable interprète, à qui l’on demandait d’opérer en trois langues : allemand, français et anglais, remarqua que, dès le début, il régna « une atmosphère de bonne volonté générale ». L’ambassadeur Henderson se souvint plus tard « qu’à aucun moment la conversation ne prit un tour violent ». Personne ne présidait. Les débats se déroulèrent sans cérémonie et, à en juger par les minutes allemandes de la rencontre, les premiers Ministres britannique et français s’évertuèrent réellement à entrer dans les vues d’Hitler..
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Les membres de la conférence se mirent vraiment au travail quand Mussolini, prenant la parole le troisième (Daladier parla en dernier), déclara « qu’afin de parvenir à une solution pratique du problème » il avait apporté une proposition écrite précise. L’origine de ce document est curieuse et demeura inconnue de Chamberlain jusqu’à sa mort. Il ressort des mémoires de François-Poncet et de Henderson que les deux ambassadeurs l’ignoraient également. En fait l’histoire fut rendue publique longtemps après la mort violente de Mussolini et d’Hitler.
Ce que le Duce faisait alors passer pour un projet de compromis émanant de lui avait, en fait, été rédigé la veille à la hâte aux Affaires étrangères de Berlin par Goering, Neurath et Weizsaecker, à l’insu de Ribbentrop, car les trois autres ne se fiaient pas à son jugement.
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Goering le porta à Hitler, qui l’approuva, puis il le fit rapidement traduire en français par le docteur Schmidt et le passa à l’ambassadeur italien, Attolico, qui téléphona le texte au dictateur italien, au moment où celui-ci se préparait à prendre le train pour Munich. C’est ainsi que les « propositions italiennes » qui fournirent à cette conférence quasi improvisée non seulement son ordre du jour, mais les conditions essentielles de ce qui devint par la suite l’accord de Munich, étaient en réalité des propositions allemandes élaborées à Berlin.
Cela devait pourtant sauter aux yeux, puisque le texte reproduisait presque exactement les exigences d’Hitler rejetées à Godesberg; mais cette évidence n’apparut pas à Daladier et à Chamberlain, ni aux ambassadeurs qui cette fois les assistaient. Selon les minutes allemandes, le président du Conseil français « accueillit avec faveur la proposition du Duce, rédigée dans un esprit objectif et réaliste ». Le Premier Ministre britannique « l’approuva aussi et déclara qu’il avait pour sa part envisagé une solution tout à fait semblable ».
Puisque les propositions « italiennes » étaient si chaleureusement accueillies par tous les assistants, il ne restait plus que quelques détails à mettre au point. Comme on aurait peut-être dû s’y attendre de la part d’un ancien homme d’affaires, ex-chancelier de l’Échiquier, Chamberlain voulut savoir qui dédommagerait le gouvernement tchèque de la perte des propriétés publiques qui passeraient à l’Allemagne dans les Sudètes.
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Hitler, qui, d’après François-Poncet, semblait pâle et tourmenté, et s’irritait d’autre part de ne pouvoir suivre, comme le faisait Mussolini, les propos échangés en français et en anglais répondit sur un ton de colère qu’aucun dédommagement n’était prévu. Quand le Premier Ministre s’éleva contre la clause stipulant que les Tchèques, en quittant le pays des Sudètes, ne pourraient même pas emmener leur bétail (cette condition figurait déjà dans les propositions de Godesberg) et s’écria : « Cela signifie-t-il que les fermiers seront expulsés mais que leur bétail sera confisqué ? » Hitler explosa : « Notre temps est trop précieux pour que nous le perdions à discuter de pareilles bagatelles », cria-t-il à Chamberlain. Le Premier Ministre n’insista pas.
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