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Réflexions autour des alternatives écolo-libertaires dans les mondes ruraux

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Peut-on se passer de l’État pour changer le monde ? Le développement de plus en plus important de pratiques d’engagements politiques du quotidien, à l’écart des institutions dominantes et des villes, pose la question de leur efficacité politique. L’enjeu serait plutôt de combiner ces politiques préfiguratives à d’autres modes d’action en plaidant pour un utopisme réaliste.

 

Les événements liés à la pandémie de Covid-19 et sa gestion étatique coercitive ainsi que la visibilisation croissante de la crise écologique ont contribué ces dernières années à la revalorisation des campagnes françaises dans les débats publics. Un peu comme dans les années 1970[1], les mondes ruraux constitueraient désormais des espaces propices à des modes de vies sobres, écologiques, à l’écart des excès du capitalisme et des dérives gouvernementales en tout genre[2], des lieux d’inventivité et d’autonomisation politique.

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Photo MCD

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Cela s’inscrit d’ailleurs dans un moment historique où la politique institutionnelle semble largement désenchantée : la défiance des populations à l’égard du politique, de ses institutions et de ses élites est à son comble ; l’abstention est croissante (y compris lors des élections de premier ordre et au-delà des seules classes populaires) ; les promoteurs de la démocratie participative n’ont pas tenu leurs promesses ; les organisations politiques comme, dans une moindre mesure, syndicales n’ont pas bonne presse dans nombre de milieux sociaux. Mais ce scepticisme politique ambiant, voire cette résignation, ne signifient pas – il faut le redire – que les citoyennes et les citoyens soient dépolitisé·e·s ou désintéressé·e·s de la chose publique.

C’est dans ce contexte de crise de la représentation politique que se déploient, en France comme dans d’autres démocraties du Nord global, des pratiques politiques dites « préfiguratives »[3], notamment dans les mondes ruraux. Au-delà de leur diversité (expériences communautaires, éco-lieux, coopératives, réseaux d’interconnaissance, etc.), celles-ci consistent à mettre en œuvre diverses formes d’utopies « réelles »[4] ou concrètes, d’expérimentations égalitaires et écolo-libertaires, à travers des modes d’organisation collectifs souvent auto-subsistants et des relations sociales visant à moins d’asymétrie (sociale, de genre, de race, de générations ou autres), à la fois critiques des institutions existantes (économiques comme politiques) et tentant de réaliser un idéal alternatif de vie commune, sans nécessairement être protestataires[5].

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Non réductibles aux néo-résident·e·s des campagnes issus des classes moyennes voire supérieures en quête d’expérimentations écologiques[6], ces initiatives politiques aux marges – à la fois du territoire national et par rapport à d’autres modes d’action parfois dits conventionnels –interrogent sous le rapport des possibles dont elles sont porteuses[7].

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Écologisation des modes de vie, inégalités sociales et visibilisation de certains quotidiens politiques dans les mondes ruraux

Divers commentateurs ont évoqué ces dernières années un « exode urbain » post-Covid du fait d’une prise de conscience de la situation écologique : les départs des villes seraient croissants, en lien avec une quête renouvelée d’alternatives rurales. Si l’éviction tendancielle des classes populaires (liée aux gentrifications et aux fuites des marchés du logement prohibitifs) n’est guère discutable, les sciences sociales nuancent toutefois la thèse d’un effet propre de la pandémie sur les mobilités résidentielles[8]. Les chercheurs montrent plutôt le prolongement de dynamiques préexistantes (par exemple les installations dans des territoires enclavés s’inscrivent dans la « cinquième vague » de néo-ruraux identifiés bien en amont par les spécialistes de ce type d’utopie[9]) et l’accélération de certaines mobilités très inégalitaires socialement, notamment de classes moyennes et supérieures à la recherche de modes de vie singuliers rendus possibles par l’essor du télétravail[10]. Le mythe de l’exode urbain pourrait d’ailleurs bien masquer une forme de respatialisation rurale du capital et de l’investissement[11].

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Au-delà de ces débats, l’écologisation des modes de vie constitue un phénomène désormais bien documenté qui touche, entre autres[12], les mondes ruraux. Les groupes qui y déploient des formes d’engagement écologiques et égalitaires, parfois qualifiés d’alternatifs, ne sont pas toutes et tous d’ancien·ne·s habitant·e·s des villes en migration ; certain·e·s, notamment des milieux populaires, habitent de longue date dans des territoires ruraux[13]. Bien qu’attaché·e·s aux lieux familiers et aux relations de proximité, ils et elles ne vivent pas tous et toutes en communauté. Beaucoup résident en grappes autour de petites villes ou villages, généralement à l’écart des grandes routes, à travers des habitats dispersés (maisons éco-rénovées, yourtes, cabanes, mobil homes, etc.).

La sociologue Geneviève Pruvost a souligné avec intérêt les pratiques économiques et domestiques de cette nébuleuse écolo-libertaire et féministe, qui revendique une forte autonomie (par rapport au capitalisme comme à l’État) et estime que son « mode de vie incarne une forme de politisation[14] ». L’enjeu de ces quotidiens politiques ou de ces politisations « du moindre geste »[15] est notamment de « réduire les échelles d’action jusqu’à la maisonnée », où s’incarneraient prioritairement et concrètement certains idéaux (engagement écologique, égalité de genre, anticapitalisme, etc.) à l’écart des institutions dominantes. La chercheuse note que ces conduites sont socialement situées, généralement pratiquées en couple (hétérosexuels) et par des blancs, les minorités raciales comme de sexualité étant très largement absentes. S’il s’agit assurément d’une forme de politisation du proche – qui n’est pas propre aux alternatifs ruraux[16] – il n’est pas certain que l’on puisse évoquer une « relocalisation »[17] du politique, tant la localisation des engagements politiques (notamment populaires) est un phénomène répandu en France comme ailleurs[18] et dont l’accentuation historique n’est pas démontrée. Le regard des sciences sociales invite plutôt à prendre garde aux excès de vitesse[19], a fortiori dans les matières politiques où les revendications de novation sont légion.

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C’est en fait surtout une visibilisation croissante de certains quotidiens politiques – au détriment d’autres – localisés dans les mondes ruraux qui est observable. Fanny Hughes a démontré combien la focalisation des débats publics (et, jusqu’à son travail, des sciences sociales) sur les néo-ruraux des classes moyennes et supérieures en quête d’une mise au vert contribuait à l’invisibilisation des ménages populaires des campagnes engagés de longue date dans des modes de subsistance et des conduites écologiques qu’elle qualifie de débrouilles rurales[20]. Aussi, si pour certains groupes bien dotés investissant récemment les campagnes, la « lifestyle politics »[21] par l’engagement écolo-libertaire peut constituer une forme d’esthétisation distinctive du quotidien[22] (qui passe par des réappropriations bourgeoises de pratiques populaires rurales ayant des antécédents[23]), le déploiement de conduites populaires incarnant des formes d’écologies morales n’est ni nouveau ni surjoué politiquement.

Cela s’inscrit plutôt dans des modes de vie, souvent anciens, de modestes économes vivant dans des territoires ruraux et/ou montagnards éloignés des centres institutionnels. On comprend donc que la (non) mise en forme politique des conduites écologiques constitue un terrain de luttes sociales (et scientifiques[24]) aujourd’hui particulièrement exacerbé.

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Distance aux institutions et localisation du politique sous contraintes

Outre les inégalités sociales fortes qui traversent ces politisations dans les mondes ruraux, il faut souligner que cette forme de localisation du politique à distance des institutions se fait dans tous les cas sous contraintes. L’installation de formes d’habitat illégal reste par exemple dépendante du laisser-faire des pouvoirs publics[25]. Concernant les classes populaires, Fanny Hughes souligne combien l’autonomie matérielle et symbolique permis par les débrouilles rurales est toujours relative, tant ces groupes restent au moins partiellement dépendants des réformes de l’État social, des systèmes de redistribution et des services publics. Leur engagement au quotidien, peu visible et à distance des normes politiques comme écologiques dominantes, ménage des marges d’adaptation qui restent limitées, d’autant plus que ces milieux tendent moins à s’engager politiquement dans des formes instituées (vote, action collective, engagements dans les institutions publiques) que d’autres groupes sociaux.

De leur côté, les populations néo-rurales, mieux dotées et plus diplômées, insistant sur les dimensions « anti-institutionnelles » de leurs engagements écologiques, sont souvent en quête d’alternatives[26] politiques et sociales, faute de mieux et parfois suite à des déceptions militantes ailleurs. Leurs manières de s’engager politiquement peut alors être alors partie prenante de modes de distinction[27], à la fois par rapports à d’autres fractions des classes moyennes-supérieures (urbaines ou même de la petite bourgeoisie locale) et par rapport aux classes populaires. Elles et ils s’efforcent de mettre en cohérence leurs conduites avec leurs dispositions écologiques[28], ce que leur localisation au sein d’espaces territoriaux partiellement soustraits aux logiques marchandes et politiques dominantes favorise.

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Pour les bergers étudiés par Gaspard Sénéchal par exemple, il s’agit de reconversion professionnelle permettant d’entretenir des dispositions contestataires qui ne trouvent pas d’autres espaces de réalisation[29]. Les enquêtes de Jérôme Tournadre dans des milieux utopistes ruraux français suggèrent aussi combien ces engagements permettent de critiquer l’ordre existant, de refuser de jouer le jeu et d’ignorer localement l’influence de certaines normes économiques[30].

Mon enquête longitudinale de plus de dix ans et comparée entre différents milieux sociaux, dont des « alternatifs » vivant en marge d’un village isolé (ce qui permet de les observer relationnellement), m’a aussi donné à voir à de multiples reprises combien l’engagement politique au quotidien – à travers des pratiques écologiques, culturelles, économiques, de production, de consommation, de travail, d’éducation, sanitaire, etc. parfois illégales – pouvait pour elles et eux constituer une manière de « faire avancer les choses » autrement que par des mobilisations politiques conventionnelles comme le militantisme dans une organisation, le vote ou encore la pénétration des institutions publiques. Autant de modes d’action qu’ils et elles ne pratiquent guère régulièrement, à tout le moins avec une fréquence inférieure à celle des autres groupes sociaux.

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Dans nos échanges, les railleries concernant ces formes d’investissements politiques plus visibles, attendues ou « légitimes » n’ont d’ailleurs jamais manqué, comme s’il fallait s’en distinguer ou, au moins, mettre à distance des conduites classantes renvoyant à celles déployées par des cadres urbains ou encore « à Paris ». La récurrente référence territoriale n’est pas anodine : c’est bien la localisation au sein d’espaces relativement soustraits au regard et à distance des autorités (économiques et politiques) qui favorise le déploiement collectif de conduites « alternatives » ou « contre-culturelles » susceptibles ailleurs d’être sanctionnées. Le non-respect généralisé et localement revendiqué de la politique de confinement en 2020 en constitue une illustration[31] : ce type de résistance collective au pouvoir n’est possible que parce qu’elle n’est, du point de vue des gouvernant·e·s au moins, guère visible ou susceptible de remettre en cause leur domination.

Ces tactiques, incarnant une quête multiforme d’autonomie et permettant de ménager des marges de manœuvre, sont le produit de socialisations spécifiques et ne doivent assurément pas être négligées. L’extension en jeu de la définition de la politisation permet d’élargir la focale à des pratiques (économiques, domestiques, intimes, etc.) qui, pendant trop longtemps, n’ont pas été considérées comme relevant du politique. Néanmoins, on ne saurait céder à des interprétations résistocentristes[32].

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Ces engagements politiques du quotidien sont en effet loin des comportements escapistes et résistants face au pouvoir étudiés par James C. Scott dans des sociétés des années 1970 en Asie du Sud-Est encore non étatisées[33]. Précisément car les différences contextuelles sont énormes : les groupes sociaux peuplant aujourd’hui les campagnes françaises ne sauraient échapper complètement ni à l’État, ni au marché. L’ordre politique comme l’ordre économique s’imposent à eux et, dans ce contexte, leurs quotidiens politiques constituent des « arts de faire avec » au sens de Michel de Certeau[34], c’est-à-dire des pratiques par lesquelles les individus se ménagent un espace propre sans altérer la relation inégalitaire dans laquelle ils et elles sont pris. Cela a des implications sur la capacité transformatrice de ces conduites : faire avec la domination au quotidien est une chose, la remettre en cause par des résistances généralisées en est une autre.

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Quelle portée transformatrice ?

On peut en ce sens poser la question des effets de ces engagements politiques du quotidien, non seulement sur celles et ceux qui les vivent mais aussi à une échelle plus générale. Les travaux relatifs aux entreprises politiques « préfiguratives » montrent volontiers les transformations du monde à portée des personnes qui s’y investissent. Dans la maisonnée comme au niveau des réseaux localisés d’interconnaissance, les implications peuvent être grandes ; certains rapports de domination (par exemple économiques ou de genre[35]) déjoués ; des pratiques émancipatrices inventées ; et, à l’échelle de ces groupes, des trajectoires infléchies. C’est un acquis important, peut-être porteur de potentialités plus larges, surtout si l’on considère les possibles circulations (entre territoires ruraux comme urbains, entre causes, etc.) des manières de se mobiliser.

Toutefois, ces formes de politisations locales et quotidiennes tendent aussi à reposer sur une conception singulière du changement, selon laquelle les transformations macroscopiques de la société découleraient de l’agrégation exponentielle de transformations microscopiques dispersées. Or, au-delà de l’idéalisation philosophique[36], une telle modalité de changement est inobservable empiriquement dans les sociétés contemporaines comme la France[37]. Précisément car ces pratiques éparses et peu coordonnées à une échelle nationale et/ou internationale – aussi investies politiquement puissent-elles être – ne trouvent guère de débouchés dans l’ordre politique. Faute de changement d’échelle et de portage auprès des institutions (auxquelles, on l’a dit, les personnes engagées dans ces utopies rurales n’accordent souvent guère de légitimité), elles restent en l’état actuel des choses condamnées à des effets localisés, aux marges, c’est-à-dire, aussi, incapables d’enclencher par elle-même[38] une dynamique transformatrice d’ampleur. Il faut pour le mesurer prendre appui sur les acquis des travaux de sociologie politique – des mobilisations, de l’État comme des crises[39] – qui soulignent avec régularité combien l’extension des contestations ne va jamais de soi et requiert des intermédiations[40] entre espace sociaux qui, en l’espèce et pour le moment, font défaut.

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Autrement dit, cette forme de politisation alternative et écologique de la vie quotidienne qui semble en plein essor dans les mondes ruraux n’est le plus souvent pas convertie en forme de politisation instituée susceptible de pénétrer, quels que soient les canaux (institutionnels, électoraux, protestataires ou autres), dans des mondes politiques et bureaucratiques qui sont en outre de plus en plus autonomisés[41].

Durant mon terrain ethnographique d’une dizaine d’années, les intérêts sociaux des milieux alternatifs n’ont que très rarement été représentés dans les institutions politiques existantes, y compris locales[42], du fait même de leur évitement. Il arrive parfois aux autorités publiques de fermer les yeux sur les tactiques et arrangements avec les règles des écologistes libertaires (par exemples les directeurs d’écoles savent que, bien avant le Covid-19, de faux certificats de vaccination des enfants circulent localement), mais leur tolérance aux marges n’implique pas transformation au-delà.

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Lorsque certains des intérêts sociaux des milieux alternatifs ont, pendant mon enquête, été pris en charge par des politiques locales (à l’instar de décisions communales de refus d’entrer dans un parc naturel qui auraient contraints les formes d’habitats), c’est uniquement du fait de la mobilisation d’autres groupes sociaux dans l’espace local (en l’espèce des agriculteurs et des retraité·e·s de la fonction publique). Le plus souvent, leurs points de vue n’ont pas été énoncés publiquement, ils sont restés cantonnés à des discussions dans l’entre-soi.

Aussi, dans bien des cas à l’image de certains observés dans ma recherche, on peut se demander si l’auto-restriction localiste des aspirations politiques n’est pas le produit d’une socialisation politique soit par l’échec[43] soit, surtout, par l’anticipation de l’échec. Erving Goffman a d’ailleurs souligné combien la réduction des aspirations constituait une modalité classique d’adaptation à l’échec[44]. Et les recherches relatives aux mobilisations politiques ont établi que les causalités du probable et de l’improbable sont parmi les plus décisives lorsqu’il s’agit de restituer les conditions d’extension multisectorielle des contestations[45].

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Pour un utopisme réaliste

L’argument ne consiste aucunement à critiquer ou à stigmatiser la part politique des engagements quotidiens dans les mondes ruraux comme ailleurs, par exemple dans les banlieues populaires, dans les mondes professionnels ou autres. Ce serait faire preuve d’une posture en surplomb toujours susceptible de se muer en un insupportable mépris intellectualiste. L’enjeu politique serait plutôt de plaider pour une combinaison de ces politisations du quotidien (et d’autres) avec des modes d’action prenant au sérieux la différenciation des espaces de gouvernement des sociétés. L’enjeu scientifique consiste lui à souligner que dans l’état actuel des structures politiques – que l’on est par ailleurs en droit de déplorer en tant que citoyen·ne – l’abandon d’autres échelles de mobilisation, lié au souci de se tenir à distance des institutions et de l’État, peut conduire à une panne tendancielle de la transformation du monde, sauf à se satisfaire d’arrangements localistes, de faible ampleur et pas nécessairement durables ou, pire, à s’en remettre exclusivement à des imaginaires.

Pour précieuse qu’elle puisse être, la politisation du moindre geste à distance de l’ordre politique constitue, qu’on le veuille ou non, une modalité d’engagement moins rentable que d’autres du point de vue des chances de transformer l’ordre social. Ce n’est pas ici mon opinion personnelle ou militante, mais un résultat de recherche ressortant de la comparaison, pendant dix ans, des manières par lesquelles des groupes sociaux très différents, localisés en ville comme à la campagne, font valoir politiquement leurs intérêts dans la France contemporaine.

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Il est vrai que les résistances cachées, feutrées ou à bas bruit ne sauraient être sous-estimées, qu’elles se situent à l’écart ou même au cœur des institutions. Comme l’écrit James C. Scott, « dans des conditions appropriées, l’accumulation de petits actes peut, comme des flocons de neige sur le flanc d’une montagne escarpée, déclencher une avalanche »[46]. La perspective peut assurément donner de l’espoir politique. Néanmoins le chercheur en sciences sociales ne doit pas négliger les contrastes contextuels. En ce sens et pour poursuivre la métaphore de l’anthropologue anarchiste, ma recherche suggère que l’avalanche est d’autant moins probable que l’on se situe actuellement dans un désert chaud ; ce qui n’exclut rien pour l’avenir car le refroidissement climatique reste possible…

Ce que l’on nomme l’État aujourd’hui en France constitue une technologie sophistiquée d’exercice du pouvoir, auquel nul ne peut échapper pleinement dès lors qu’il vit dans son ressort territorial, relativement autonomisée et dont les groupes sociaux les mieux dotés parviennent le mieux à tirer parti[47]. Aussi, prétendre s’en passer pour changer le monde induit de fait un rétrécissement des possibles. Peut-être est-ce parfois souhaitable un temps, mais la question du portage, du changement d’échelle et de ses supports se posera nécessairement. Car les espaces territoriaux, ruraux ou autres, où se déploient des formes de politisation anti-institutionnelle et des résistances aux marges comme ces quotidiens politiques « préfiguratifs » et autres utopies néo-rurales pourraient aussi constituer ce que Michel Foucault nomme des hétérotopies de déviation[48]. Soit des lieux où sont placés et, nouvel esprit du capitalisme oblige, où se placent activement des individus « déviant[s] par rapport à la moyenne », lieux qui sont alors gouvernés autrement, par du laisser-faire situé et toujours circonscrit par les détenteurs du pouvoir (les évacuations ponctuellement violentes des ZAD par les forces de l’ordre le rappellent). Ce qui pourrait bien permettre de cantonner la critique à des espaces marginalisés.

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Un tel diagnostic depuis les sciences sociales du politique peut-il être considéré comme défaitiste, étouffeur de possibles et, in fine, conservateur ? Il n’en est rien. De longue date, les intellectuel·le·s se plaisent à analyser voire à réenchanter la démocratie[49], par exemple en pointant les possibilités émancipatrices latérales, déjà-là ou occultées. Bien que l’objectif soit louable politiquement, le risque est d’exalter à l’excès les capacités subversives des groupes dominés et, pour le cas qui nous intéresse, de contribuer, bon gré, mal gré, à faire croire aux classes populaires et autres groupes minorisés que « tout devient possible » ou, variante libertaire, que « la révolution est au bout du chemin ». L’ennui est que les livres ne font jamais seuls les révolutions[50]. Le soutien symbolique à des formes d’utopisme romantique (qui en l’espèce dénient les acquis des sciences sociales quant aux articulations entre ordre politique et ordre social[51], que la recherche a pourtant maintes fois corroborées) peut constituer une manière d’entretenir la domination culturelle des subalternes et d’alimenter la reproduction de l’ordre social. Aussi, à rebours de l’idéologie dominante à laquelle les intellectuel·le·s ne sont jamais totalement extérieurs, les sciences sociales peuvent plaider pour un utopisme réaliste s’appuyant, selon les mots de Pierre Bourdieu et de Luc Boltanski, sur la connaissance du probable pour renforcer les chances du possible[52]. Cela implique il est vrai des engagements théoriques et empiriques à parts égales, soit une manière de produire des savoirs scientifiques inégalement distribuée. Ce n’est pourtant qu’à ce prix que l’on peut tenter de concourir par le travail de recherche à l’élaboration de stratégies politiques d’émancipation potentiellement à succès et, peut-être, enrayer la panne transformatrice qui guette aujourd’hui le progressisme.

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Cet article a été publié pour la première fois le 22 septembre 2025 dans le quotidien AOC.

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Lorenzo Barrault-Stella, Sociologue et politiste, chargé de recherche en sciences sociales du politique au CNRS, chercheur au sein du CSU-CRESPPA.

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Notes

[1] Bernard Lacroix, L’utopie communautaire. Histoire sociale d’une révolte, PUF, 1981.

[2] Bertrand Hervieu, Danièle Hervieu-Léger, Le retour à la nature en prévision des temps difficiles. L’utopie néo-rurale en France, Éditions de l’Aube, 2023.

[3] Selon la catégorie de désignation en vigueur dans les travaux anglo-saxons à la suite des écrits de Carl Boggs, « Marxism, Prefigurative Communism, and the Problem of Workers’ Control », Radical America, vol. 11, n° 6, 1977.

[4] Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017.

[5] Marianne Maeckelberg, « The prefigurative turn: The time and place of social movement practice », in Ana C. Dinerstein, Social Sciences for an Other Politics, London, Palgrave, 2016, p. 121-134.

[6] On sait que les mouvements politiques écologistes recrutent principalement parmi les classes moyennes blanches et diplômées, notamment des femmes, et tendent à ignorer l’écologie populaire : Sylvie Ollitrault, Militer pour la planète, Presses universitaires de Rennes, 2008.

[7] Je m’appuie sur un travail de lecture interdisciplinaire et sur une enquête longitudinale autour des (non) usages sociaux des institutions bureaucratiques et politiques dans la France contemporaine : Lorenzo Barrault-Stella, Faire avec l’État. Étatisations, résistances et conformations des gouverné·e·s à l’ordre politique dans les sociétés différenciées, Habilitation à diriger des recherches, Sciences Po, 2023.

[8] Anaïs Collet, Aurélie Delage, Max Rousseau, Mobilités résidentielles post-Covid, rapport pour le PUCA et le Réseau Rural Français, septembre 2022.

[9] Catherine Rouvière, Retourner à la terre. L’utopie néo-rurale en Ardèche depuis les années 1960, Presses universitaires de Rennes, 2015.

[10] Anaïs Collet, « Trois registres de l’écologie cultivée. Quand la bourgeoisie culturelle parisienne part vivre à la campagne », Genèses, n°139, 2025, p. 7-30.

[11] Aurélie Delage, Max Rousseau, « L’« exode urbain », extension du domaine de la rente », Métropolitiques, 2022.

[12] Voir par exemple Sarah Dooling, « Ecological Gentrification : A Research Agenda Exploring Justice in the City », International Journal of Urban and Regional Research, 33(3), 2009, p. 621-639 ; Océane Sipan, L’écologie domestiquée. Zéro déchet, engagement féminin et écologisation du quotidien, Thèse de Sociologie, EHESS, 2025.

[13] Bien que cela varie évidemment selon les territoires, les classes populaires restent très majoritaires dans les mondes ruraux français contemporains : Ivan Bruneau, Gilles Laferté, Julia Mischi, Nicolas Renahy (dir.), Mondes ruraux et classes sociales, Éditions de l’EHESS, 2018.

[14] Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, La Découverte, 2021, p. 19. La citation suivante figure p. 27.

[15] Qui ne sont pas nouvelles pour les sociologues des mouvements sociaux, comme l’illustrent les recherches sur les grèves de la faim : Johanna Siméant-Germanos, La cause des sans-papiers, Presses Sciences Po, 1998.

[16] Stéphanie Decheyzelles, Maurice Olive (dir.), La politisation du proche. Les lieux familiers comme espace de mobilisation, PUR, 2019.

[17] La formule est de Laurent Jeanpierre dans son essai sur les Gilets jaunes : In Girum. Les leçons politiques des ronds-points, La Découverte, 2019, p. 97.

[18] Voir par exemple les recherches relatives aux politisations populaires en Argentine : Denis Merklen, « Le quartier et la barricade : Le local comme lieu de repli et base du rapport au politique dans la révolte populaire en Argentine », L’homme et la société, n°143-144, 2002, p. 143-164. La mobilisation des expériences locales est aussi un mode de production des opinions mis en exergue par la sociologie politique dès les années 1970 : Daniel Gaxie, Le Cens Caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Le Seuil, 1978, chapitre 6.

[19] Jean-Claude Passeron, « Attention aux excès de vitesse : le « nouveau » comme concept sociologique », Esprit, 125 (4), 1987, p. 129-134.

[20] Fanny Hughes, « Les débrouilles rurales. Enquête sur des modes de vie populaires invisibilisés », AOC, 30 juin 2025 ; Fanny Hughes, Débrouilles rurales Les modestes économes au prisme de l’ethnographie ethnocomptable de leurs espaces domestiques, Thèse de Sociologie, EHESS, 2024.

[21] Si l’on souhaite reprendre l’expression en usage dans la théorie politique internationale : Joost de Moor, « Lifestyle Politics and the concept of political participation », Acta Politica, 52(2), 2017, p. 179-197.

[22] Dont Pierre Bourdieu a souligné de longue date combien elle était régulièrement assortie d’un discours moral permettant de marquer une distance vis-à-vis d’autres groupes : La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Seuil, 1979, p. 193.

[23] Jean-Claude Chamboredon, « Les usages urbains de l’espace rural : du moyen de production au lieu de récréation », Revue française de sociologie, 21-1, 1980, p. 97-119.

[24] Gilles Laferté et Nicolas Renahy ont souligné combien certain·e·s chercheur·euse·s sont parfois partie prenante de la construction d’alternatives romantiques ou de visions enchantées des mondes ruraux : « Campagnes de tous nos désirs… d’ethnologues », L’homme, n°166, 2003, p. 225-234.

[25] Comme évoqué par Geneviève Pruvost, Quotidien politique.

[26] Sur les agriculteurs néo-ruraux : Ivan Bruneau, La Confédération Paysanne : s’engager à « juste » distance, Thèse de Science politique, Université Paris X, 2006, p. 232-250 ; Jean-Baptiste Paranthoen, « Déplacement social et entrées en agriculture », Sociétés contemporaines, n°96, 2014, p. 51-76.

[27] Voir Jean-Baptiste Paranthoen, « Processus de distinction d’une petite bourgeoisie rurale. Le cas d’une « association pour le maintien de l’agriculture paysanne » », Agone, n°51, 2013, p. 117-130 ; Mario Bilella, « Prôner la participation, chercher la distinction. Petite bourgeoisie culturelle et innovation politique », Études rurales, n°204, 2019, p. 146-167.

[28] Julie Blanc, « Vivre et lutter en écologiste : la socialisation à la mise en cohérence de soi au sein de l’espace de la cause environnementale », 147, Politix, 2024, p. 105-128. Le phénomène rappelle le travail sur soi des intermédiaires du « capitalisme vert » étudiés par Jean-Baptiste Comby, « Un éthos pondérateur », Actes de la recherche en sciences sociales, n°241, 2022, p. 74-91.

[29] Gaspard Sénéchal, « Devenir berger pour rester anarchiste ? Conditions de maintien dans le temps d’un engagement militant dans et par le travail agricole », 147, Politix, 2024, p. 155-177.

[30] Jérome Tournadre, « Refusal as a critique of the order of things: bifurcations and utopian longings in contemporary rural France », European Societies, 27 (1), 2025, p. 115-143.

[31] Lorenzo Barrault-Stella, « Résister à l’État en conjoncture critique ? Le confinement du printemps 2020 dans un village rural et montagnard », Sociologie, n°2, 2023, p. 241-258.

[32] La formule est de l’anthropologue Jean-Pierre Olivier de Sardan, « La politique du terrain », Enquête, no 1, 1995, p. 71‑109.

[33] James C. Scott, The Art of Not Being Governed: An Anarchist History of Upland Southeast Asia, Yale University Press, 2009.

[34] Michel De Certeau, L’invention du quotidien, Volume 1 : Les arts de faire, Paris, Union Générale d’Éditions, 1980, p. 35-36.

[35] Ce qui n’a rien d’automatique tant les entreprises de ce type sont aussi sujettes à des formes d’entretien de la domination, par exemple de genre : Julie Pagis, Le Prophète Rouge. Enquête sur la révolution, le charisme et la domination, La Découverte, 2024.

[36] Dont on trouve une illustration récente dans les réflexions de Jacques Rancière.

[37] Voir Madeg Leblay, La Préfiguration écologique. Comparaison des installations néorurales collectives en France, en Espagne et au Royaume-Uni, Thèse de Science politique, Université de Rennes, 2025.

[38] Ce qui ne signifie pas que la diffusion d’idées et de pratiques par capillarité ne puissent avoir des effets, parfois importants, sur les trajectoires des personnes engagées et, si le contexte politique change comme dans le cas de la cause des femmes, sur les possibilités de leur conversion au sein de l’ordre politique : Catherine Achin, Delphine Naudier, « La libération par tupperware ? Diffusion des idées et pratiques féministes dans de nouveaux espaces de sociabilité féminine », Clio, n°29, 2009, p. 131-143.

[39] Par exemple Olivier Fillieule, « Émergence et développement des mobilisations », dans Antonin Cohen, Bernard Lacroix, Philippe Riutort, Nouveau Manuel de science politique, La Découverte, 2024, p. 528-543 ; Michel Dobry, « La fragilité d’un mouvement auto-limité », Politix, n°1, 1988, p. 35-40.

[40] Lorenzo Barrault-Stella, Sébastien Michon, Intermédiations politiques, Bruxelles, Peter Lang, 2024.

[41] Julien Boelaert, Sébastien Michon, Étienne Ollion, Métier : député. Enquête sur la professionnalisation de la politique en France, Raisons d’agir, 2017 ; Delphine Dulong, Brigitte Gaiti, Natacha Gall, « Back to governement : pour une sociologie des décisions gouvernementales », Gouvernement et action publique, n°3, 2024.

[42] Sur ces questions : Lorenzo Barrault-Stella, Camille François, Anne-France Taiclet, « La conversion politique des intérêts sociaux : ordre politique et division sociale de l’espace local », Politix, n°143, 2024, p. 7-25.

[43] Johan Gaventa, Power and Powerlessness Quiescence and Rebellion in an Appalachian Valley, University of Illinois Press, 1982.

[44] Erving Goffman, « Calmer le jobard : quelques aspects de l’adaptation à l’échec », dans Robert Castel, Jacques Cosnier, Isaac Jacob, Le Parler frais d’Erving Goffman, Minuit, 1989, p. 277-300.

[45] Michel Dobry, « Les causalités du probable et de l’improbable : notes à propos des manifestations de 1989 en Europe centrale et orientale », Culture et conflits, n°17, 1995, p. 111-136.

[46] James C. Scott, Domination and the Arts of Resistances. Hidden Transcripts, Yale University Press, 1990, p. 191-192, je traduis.

[47] C’est pourquoi ces initiatives alternatives peuvent parfois être réappropriées par les organisations dominantes et leur permettre d’intégrer la critique en se présentant comme « écolo », à l’instar des circuits courts : Jean-Baptiste Paranthoen, Les Circuits courts alimentaires. Des marchés de proximité incertains, Éditions du Croquant, 2022.

[48] Michel Foucault, « Des espaces autres », Conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967, dans Architecture, Mouvement, Continuité, 5, 1984, p. 46-49.

[49] Émile Durkheim, « L’élite intellectuelle et la démocratie », Revue bleue, 5e série, t. l, 1904, p. 705-706.

[50] Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 1990, chapitre 4.

[51] Bernard Lacroix, « Ordre politique et ordre social », dans Madeleine Grawitz, Jean Leca (dir.), Traité de Science Politique. Tome 1. La science politique comme science sociale, PUF, 1985, p. 469-565.

[52] Pierre Bourdieu, Luc Boltanski, La production de l’idéologie dominante, Raisons d’agir- Demopolis, 2008 [1976], p. 100 : « la science des tendances inhérentes à la structure est la condition de la réussite des actions politiques qui doivent jouer avec la structure pour faire advenir des possibles moins probables ».

 

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