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La Russie selon Vladimir Poutine

Russie : mariée à un prisonnier politique, Maria se bat pour « le faire revenir en vie »

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Plus de 11 000 personnes sont incarcérées en Russie pour des raisons politiques. Pour leurs proches, la vie est un combat quotidien afin de les aider à survivre jusqu’à la fin de leur peine. Des difficultés sciemment orchestrées par le pouvoir à l’égard des « ennemis du peuple ».

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Paul Gogo

6 décembre 2025

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Moscou (Russie).– Les yeux d’Alexandra Popova, 30 ans, respirent le courage et la persévérance. Mais ses cernes marquent une grande fatigue qu’elle traîne depuis le 26 septembre 2022. Ce jour-là, son compagnon, Artiom Kamardine, et plusieurs de ses ami·es se sont réuni·es au pied de la statue de Vladimir Maïakovski, dans le centre de Moscou, pour y déclamer des poèmes.

C’est une tradition héritée de l’URSS. Dans un enthousiasme d’artiste et un style de rappeur, le jeune homme de 33 ans y a récité un texte en opposition à l’occupation du Donbass, intitulé Tue-moi, milicien, devant une dizaine de personnes. Dans la soirée, de retour chez lui, le couple a été arrêté par la police.

Des hommes cagoulés ont investi leur appartement, Artiom a été emmené dans une pièce où il a été tabassé et violé par les agents avec un haltère. Il a ensuite été traîné jusqu’à Alexandra, elle-même tirée par les cheveux, du papier collé à la glu sur le visage. Dans une tradition remise au goût du jour au lendemain de l’offensive russe de 2022, Artiom a ensuite été contraint d’enregistrer une vidéo d’excuses publiques.

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Centre de détention provisoire à Tchita, dans la région de Transbaïkalie, en Russie, le 16 mars 2024.
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Le jeune homme a perdu sa liberté ce jour-là, comme deux autres participants à l’événement. Il a été condamné à sept ans de colonie pénitentiaire. Alexandra, elle, a été libérée. Selon Sergueï Davidis, coprésident du centre de défense des droits humains Memorial, la Russie compterait au moins 11 000 personnes incarcérées « illégalement » et « pour des raisons politiques ».

Au neuvième étage d’un immeuble du centre de Moscou, assise à la table de la cuisine de sa colocation, la jeune femme est enveloppée dans un peignoir blanc. Elle passe du thé à la bière, puis aux cigarettes, dans une détresse permanente seulement apaisée par la présence d’un chat. Être l’épouse d’un prisonnier politique, explique-t-elle, est un travail du quotidien : « Je suis contrainte de prendre toutes les décisions pour Artiom. Je suis sa maman, sa femme, son attachée de presse… Il ne peut rien acheter en prison sans moi. »

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Des sous-citoyens

Artiom et elle, qui se sont marié·es derrière les barreaux pour faciliter les démarches légales, sont désormais traité·es comme des sous-citoyen·nes russes. Aux yeux du Kremlin, ils sont ces « moucherons » que le président russe avait promis de « recracher » lors d’un discours prononcé en mars 2022. Il avait alors appelé à une « purification naturelle de la société », dans une lutte contre une « cinquième colonne ».

Contrairement à nombre de ses ami·es, Alexandra n’a plus pour option de quitter le pays. Elle doit soutenir son mari, presque seule, tout juste aidée par des beaux-parents âgés et dépassés par la situation. La voici à devoir survivre aux conséquences psychologiques de la violence des agents russes, et au cauchemar du déplacement de son mari de sa prison moscovite vers une colonie pénitentiaire – un processus qui implique la disparition du prisonnier des radars de l’administration pénitentiaire pendant plusieurs jours, avec l’angoisse qui l’accompagne.

La nouvelle vie à laquelle Alexandra doit s’adapter est celle d’une « ennemie du peuple »« La répression dépasse le seul cadre de mon mari emprisonné. Il est très courant pour les policiers d’aller voir les employeurs des proches pour les pousser à vous licencier. Je n’ai donc plus d’autre choix que de travailler en indépendante, en prenant garde à ce que mes clients ne sachent rien de ma vie », décrit la jeune femme, qui estime vivre en Russie « comme dans une prison à grande échelle ».

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Calvaire quotidien

La vie d’Alexandra tourne autour de la survie d’Artiom. « Plus la colonie est éloignée, plus ça coûte cher. Je passe mon temps à récolter des dons et à lui acheter des vêtements et de la nourriture », souffle-t-elle.

Elle se reprend : « Je n’oublie pas que c’est Artiom qui souffre le plus. Il a de sérieux problèmes de santé et l’accès aux soins lui est très limité. C’est aussi une forme de torture. Il vit un épisode dépressif intense, des difficultés à trouver ses mots, des tremblements constants, des tics nerveux et des crises d’angoisse incessantes, des bourdonnements d’oreilles, il voit flou. »

« Il se réveille au milieu de la nuit parce qu’il n’arrive pas à ignorer un bruit dans sa tête, poursuit-elle. Ces sons deviennent de plus en plus forts, ce qui me fait craindre le pire. Je passe mon temps à écrire à l’administration de la prison pour qu’il ait des soins mais il est volontairement maintenu dans cet état. On lui a récemment refusé un travail à l’atelier de couture parce qu’ils savaient que ça l’aiderait à calmer son angoisse. »

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Je dois aider les autres […]. Ce n’est pas encore illégal d’écrire une lettre, d’envoyer de la nourriture ou de donner des conseils juridiques. Alexandra Popova

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La jeune femme est en colère mais elle a appris à garder son calme depuis qu’elle a un jour envoyé balader une télévision d’État venue la provoquer lors d’un procès. « Ils m’ont surnommée “la femme agressive de Kamardine [le nom de son mari – ndlr]”, j’adore ce surnom ! », sourit-elle. Elle prend sur elle lorsque des militants nationalistes envoient 20 kilos de sel et de vêtements importables pour bloquer le quota bimensuel des prisonniers politiques qu’elle aide.

Son but est de rester sous les radars de la répression. Elle se sait plus utile chez elle qu’en prison. « Je dois aider les autres prisonniers politiques. Ce n’est pas encore illégal d’écrire une lettre, d’envoyer de la nourriture ou de donner des conseils juridiques », affirme-t-elle, estimant que ces trois actions représentent les derniers champs d’action de l’opposition russe.

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Le spectre du « tourniquet »

Alexandra transforme d’autant plus sa colère en militantisme que le sort de deux autres jeunes hommes est lié à celui de son mari. Iegor Chtovba et Nikolaï Daïneko ont écopé de peines de prison ferme pour avoir applaudi la prestation d’Artiom, et « créé un effet de masse ».

Le jugement a été définitivement rendu en octobre 2024, sur la base d’une vidéo de faible qualité et de deux mystérieux témoins qui se sont dits « choqués » par le texte récité place Maïakovski. Ces deux témoins ont très probablement été inventés par la justice russe : ils répondent d’ailleurs, comme une provocation, aux prénoms Jake et Arnold, une référence à l’idée propagée par le pouvoir d’une « cinquième colonne » russe financée par les États-Unis.

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Emmitouflée dans son peignoir, cigarette à la main sur le balcon de son palier, surplombant la gigantesque ville de Moscou, Alexandra alimente régulièrement une discussion sur Telegram, observée de près par les autorités. « Je suis déjà parvenue à obtenir des concessions de la part des autorités par ce moyen. Il faut toujours leur rappeler que le détenu est soutenu, c’est aussi une façon de le protéger », confie-t-elle.

Mais une question demeurera jusqu’à la fin de sa peine, si celle-ci n’est pas allongée entre-temps : et si Artiom ne survivait pas à sa détention ? « Il est au plus bas, il souffre d’une toux chronique dans sa cellule froide et sans eau chaude. Mon combat consiste à le faire revenir en vie. Ce jour-là, j’en rêve parfois sans oser l’envisager, nous partirons pour un long voyage à l’étranger. »

Parfois, même quand les détenu·es sont libéré·es, ils et elles font les frais d’une stratégie vicieuse des autorités, qui ne s’applique qu’aux opposant·es politiques : le tourniquet. Les policiers attendent ainsi la sortie d’une personne devant la porte de la prison pour l’arrêter de nouveau. En octobre, Diana Loginova, musicienne de rue arrêtée pour avoir joué des titres « d’agents de l’étranger », a ainsi été arrêtée trois fois de suite avant de parvenir à quitter le pays, alors que se profilaient des poursuites pénales contre elle.

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Paul Gogo àsuivre sur médiapart

1 Commentaire

  1. Medias Citoyens Diois

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    Eva I.pour MCD

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