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Jeanne Etelain : « Renoncer à un projet politique commun pour l’humanité »

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Dans un monde découpé en centres de profits par le capitalisme mondialisé, est-il encore possible de faire sécession ? C’est le pari de la philosophe Jeanne Etelain, qui défend l’idée de créer des zones d’émancipation pour faire coexister des mondes différents, et parfois conflictuels.

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Jade Lindgaard

27 décembre 2025

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Docteure en philosophie, Jeanne Etelain a publié en 2025 un livre d’une grande originalité : Zones. Terre, sexes et science-fiction (Flammarion). Elle y développe une pensée qui s’inspire autant des expériences politiques autonomes, à l’image des ZAD, que des œuvres d’art, et qui circule entre le féminisme et l’écologie.

Elle propose une vision politique revigorante de la géographie, qui dépoussière la notion galvaudée de « territoire » pour défendre celle de « zone », mouvante et rebelle à certaines conditions.

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 Vous avez consacré un livre à l’idée de « zones », qu’il s’agisse des ZAD, des zones critiques en sciences du vivant ou de la zone interdite dans « Stalker », le film de 1979 d’Andreï Tarkovski. Quels enseignements en tirez-vous sur le potentiel de transformation sociale de la zone ?  

Jeanne Etelain : La particularité du concept de zone, par rapport à d’autres concepts spatiaux, est qu’il a trait à la transformation. Par exemple, la notion de « territoire », lui, connote l’identité, la stabilité. Mais le sens de cette transformation de et par l’espace diffère selon où l’on se positionne. Si je suis Peter Thiel [milliardaire états-unien libertarien – ndlr] ou Donald Trump, la création de zones répond à un projet social radicalement opposé à celui, par exemple, des zadistes qui s’appuient sur la zone pour mettre en place des politiques d’émancipation sociales et écologiques.

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Pourquoi la zone est-elle un concept de transformation ?

Parce que la zone, c’est une certaine manière de découper et d’organiser l’espace en isolant une portion afin de la mettre sous un régime d’exceptionnalité, et donc de dérogation aux normes et aux règles. Ça peut être des exemptions fiscales, dans le cas des zones spéciales économiques. Mais ça peut être aussi soustraire cet espace aux logiques du marché ou de l’État, comme dans le cas des ZAD.

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Illustration 1

Jeanne Etelain.
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Dans les deux cas, on prend un bout d’espace, on le soustrait à la logique générale, aux règles dominantes, pour ensuite en faire un laboratoire d’expérimentation de nouvelles normes sociales, économiques, politiques, juridiques, écologiques.

En créant une exception, on table sur le fait qu’on va pouvoir transformer le reste de l’espace comme dans l’adage « l’exception devient la règle ». La partie vise à transformer le tout. Au lieu que ce soit le tout, par exemple l’organisation sociale, qui détermine la fonction de chaque espace particulier, là, c’est un espace qui se soustrait à la logique du tout pour le transformer par ce qui lui échappe.

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Les zones ont été un outil très important de planification urbaine, d’aménagement du territoire, et de modernisation. C’est par là qu’on crée des grands projets d’infrastructures, qui visent chaque fois à soutenir des logiques dynamiques de développement socio-économique. C’est par la création de zones que l’État chinois se convertit à l’économie de marché. Et inversement, des collectifs de la mouvance autonome proposent de changer le monde par le bas, par le local, par la partie. Et non pas par le haut, l’État.

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Puisque le concept de zone est un outil étatique fort et une modalité du capitalisme autoritaire, dans quelle mesure est-il réappropriable dans une perspective émancipatrice et protectrice ?

On ne peut pas dire qu’en soi la zone soit émancipatrice. Puisqu’on voit très bien que c’est aussi un outil de gouvernementalité, et même d’utopie technolibertarienne. En revanche, la zone, c’est une modalité de l’espace qui autorise certains usages, certaines pratiques de l’espace, en vue de le transformer. C’est parce que le pouvoir prend une forme zonale qu’y résister, c’est lui opposer une géographie zonale. C’est en fait retourner les armes de l’ennemi contre lui. Ou s’appuyer sur le fait que ce pouvoir génère lui-même sa propre faillibilité et son potentiel de résistance.

Par ailleurs, je ne pense pas que ce soit un outil de transformation sociale pertinent dans n’importe quel contexte. Par exemple, dans les luttes autochtones en Amérique du Sud, le concept de territoire est beaucoup plus pertinent. Parce qu’il s’agit d’acquérir une souveraineté, de reconnaître ses droits sur un lieu, d’avoir une reconnaissance juridique.

La zone peut faire Musk, qui veut quitter la Terre et aller sur Mars. Mais peut-elle aussi faire des anti-Musk ?

Tout dépend de comment la zone est pensée et pratiquée. Dans les expériences comme celle du Chiapas au Mexique ou du Rojava en Syrie, il y a l’idée que faire monde, c’est toujours faire plusieurs mondes. Et donc la zone échappe à toute forme de totalisation. Car s’il y a de la zone, c’est qu’il y a autre chose – le territoire, la région, l’espace – dont elle est soustraite.

Et puis il y a toujours plusieurs zones. La zone se conjugue au pluriel. C’est un monde forcément hétérogène. On crée des mondes différents. Ils peuvent être compatibles, divergents, conflictuels, s’annihiler. Mais dans tous les cas, les zones sont un moyen de faire coexister les mondes, dans une démultiplication, plutôt que division, de l’espace.

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Est-ce un renoncement à tout modifier dans son ensemble ?

C’est ce que j’appelle une totalité partielle. Mais cela va avec une sorte de mélancolie vis-à-vis des anciennes totalités : vouloir transformer par les zones implique de renoncer à un projet politique qui serait commun pour l’humanité. Les politiques des zones sont en tension avec une tradition hegelo-marxiste d’une philosophie dialectique de l’histoire. Dans la zone, il y a de la friction permanente. Elle ne cherche pas à unifier, ni à harmoniser. Mais en même temps, elle permet de faire place à l’événement, à l’imprévisible, et au changement.

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Jade Lindgaard à suivre sur Mediapart

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