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mercredi 7 janvier 2026

International

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Casse à Caracas

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L’enlèvement de Maduro confirme que la politique étrangère de Trump est celle d’un président-mafieux qui déclare son expansionnisme territorial et du même geste, fait renouer le monde avec des principes coloniaux qu’on croyait révolus. L’Europe, qui devrait défendre le droit international, se couche dans une veulerie moralement répugnante et politiquement suicidaire.

L’enlèvement de Maduro par Trump confirme l’avènement d’un gouvernement mondial des pirates et des gangsters dont le traité philosophique sera non plus le Léviathan de Hobbes, encore moins Vers la paix perpétuelle de Kant, pas même la Théologie politique de Carl Schmitt, mais la pièce de Brecht, Arturo Ui (c’est à dessein que j’ampute le titre complet de son La Résistible ascension car, jusqu’à preuve du contraire…).

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L’impérialisme américain est une vieille affaire, bien connue des Sud-Américains, « si loin de Dieu, si proches des États-Unis », selon la formule mexicaine consacrée. Mais, au XXe siècle, ces derniers intervenaient au nom de la liberté, tout au moins celle du « monde libre », l’endiguement du communisme dût-il passer par l’instauration de régimes autoritaires et tortionnaires à la périphérie du capitalisme. Même un George W. Bush a prétendu envahir l’Afghanistan et l’Irak pour y instaurer la démocratie, en se référant à l’idéologie des néoconservateurs.

Rien de tel dans la bouche de Trump qui en revient à la politique du « gros bâton » de Theodore Roosevelt (président de 1901 à 1909) et se réclame maintenant d’une doctrine Donroe, par référence à celle de son lointain prédécesseur, James Monroe, en 1823, qui entendait garder à distance les deux anciennes puissances coloniales européennes – essentiellement l’Espagne et le Portugal – et contenir l’hégémonie libérale montante du Royaume-Uni, fort de sa livre sterling, de sa City et de sa politique de libre-échange forcené.

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Trump n’a pas attendu vingt-quatre heures pour avouer ce que chacun avait deviné. L’opération a pour but de s’emparer des réserves pétrolières du Venezuela – les premières du monde ! – et de son industrie extractive, complètement délabrée. Il n’a pas plus de gêne à annoncer la colonisation du pays, ou tout au moins l’instauration d’un protectorat si les indigènes se montrent suffisamment dociles. Avec son sens inégalé du tact, il a d’emblée précisé que María Marina Machado, figure de la droite radicale vénézuélienne et prix Nobel de la Paix 2025, n’avait pas l’envergure d’une régente.

Compte tenu des complicités dont ont joui, de toute évidence, les forces américaines au sein de l’appareil de pouvoir vénézuélien pour s’emparer de Maduro, on peut se demander si la capture de celui-ci ne relève pas d’une sorte de révolution de palais qui garantirait le maintien de l’élite néo-chaviste, moyennant un retour des entreprises étatsuniennes. Entre voyous, on peut toujours s’entendre une fois que la fumée des flingues s’est dissipée.

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En tout cas, le prétexte narcotique invoqué pour la perpétration de cet acte de banditisme international ne peut tromper. D’une part, parce que l’administration américaine n’a pas fourni la moindre preuve de l’implication du régime de Maduro dans l’exportation de stupéfiants vers les États-Unis, implication dont doutent la majorité des spécialistes de la région. La filière qui pose problème est plutôt sino-mexicaine.

D’autre part, parce que la militarisation de la lutte contre le commerce de narcotiques en Amérique latine, déclenchée dans les années 1980, s’est révélée être un échec complet. Selon le rapport de 2011 de la Commission mondiale sur la politique des drogues, présidée par Fernando Henrique Cardoso, la consommation d’opiacés, entre 1998 et 2008, avait augmenté de 35,5 %, celle de cocaïne de 27 %, celle de cannabis de 8,5 %. La guerre menée contre la drogue pendant cette période a coûté la bagatelle de 1 000 milliards de dollars à Washington et a plongé la Colombie et le Mexique dans une violence incontrôlable. L’addiction croissante de la société américaine est la vraie question. Ce n’est pas l’offre qui la détermine, mais la demande sur les motivations de laquelle les États-Unis ne s’interrogent pas. Pas plus qu’en Europe la répression ne peut être la solution, surtout si celle-ci se militarise et fait fi du droit international.

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Le président-mafieux

Samedi, Trump a confirmé que sa politique étrangère est celle d’un mafieux. Sa diplomatie relève de la protection criminelle. Tu me donnes ton pétrole, tes matières premières, tes terres rares, le littoral méditerranéen que tu as détruit, et je te couvre pourvu que tu garantisses mes investissements. Sinon, gare… Il en est ainsi au Congo, en Ukraine, à Gaza, et maintenant au Venezuela. Et pourquoi pas ailleurs ? La planète est si belle, si vaste… Il y a du Aguirre chez Trump. Avec lui, l’extractivisme et l’extorsion débridés prennent une dimension théâtrale remarquable dont metteurs en scène et réalisateurs ne devraient pas tarder à se saisir. Je suis même prêt à leur suggérer quelques tirades sur le chocolat Chuao, curieusement absent du narratif de Mar-a-Lago. Était-il raisonnable de laisser entre les mains de ce régime corrompu l’un des meilleurs crus de la planète ?

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La capture de Maduro ouvre la porte à d’autres kidnappings ou assassinats de dirigeants. Pour sûr, ce genre de pratiques n’est pas inédit sur la scène internationale. La Corée du Nord, la Russie, l’Iran, l’Irak, la Turquie, le Maroc et bien d’autres pays s’y sont livrés. La France a enlevé en Allemagne le colonel Argoud, l’un des dirigeants de l’OAS, en 1963. Mais ces opérations étaient confiées aux services secrets et faisaient l’objet de dénégations. Même Israël, depuis longtemps adepte des exécutions extrajudiciaires, s’est refusé jusqu’à une date récente à reconnaître son implication dans la liquidation à l’étranger de ses adversaires – à l’exception de l’enlèvement d’Eichmann, en 1960, mais il s’agissait de tout autre chose. De même l’invasion de Panama par les États-Unis, en 1989, et l’arrestation de son président Manuel Noriega, en janvier 1990, constituaient plutôt un acte de guerre, mené à partir de bases américaines installées sur le territoire de cette république centre-américaine, voire un règlement de compte interne à la CIA dont le chef d’État déchu était un agent notoire.

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Le kidnapping de Maduro annonce donc d’autres « opérations spéciales » – et c’est à dessein que j’utilise le terme prisé par Vladimir Poutine pour dénommer son invasion de l’Ukraine en 2022. Samedi, dans Air Force One, Trump en a rappelé la liste qu’il avait déjà dressée dans la foulée de son retour à la Maison Blanche : Panama, bis repetita, mais aussi le Canada et le Groenland, et puis, potentiellement, tous les régimes qui ne se plieraient pas à ses vues prédatrices. Financièrement fragilisé par la chute de Maduro, Cuba, dont le potentiel immobilier et touristique est immense, est en tête de gondole. Issu de la diaspora cubaine établie en Floride, le secrétaire d’État Marco Rubio conseille au gouvernement de l’île d’ « être au moins un peu inquiet ».

Le président colombien doit lui aussi « faire attention à ses fesses » (Watch his ass en v.o. trumpienne). Pour la présidente mexicaine, « il va falloir faire quelque chose ». L’Iran, dont les réserves pétrolières et gazières sont elles aussi alléchantes, doit cesser de tirer sur ses manifestants sous peine de déclencher à nouveau l’ire de l’Oncle Sam, même si l’enlèvement du Guide de la Révolution ou du président de la République serait logistiquement problématique et ne résoudrait rien dans un régime aussi collégial.

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Surtout, l’opération de samedi donne un blanc-seing implicite à Poutine si celui-ci veut « buter dans les chiottes » ou ravir le « nazi » Zelenski. Il est assez troublant que le Kremlin ait accusé Kiev d’une tentative de bombardement de la résidence de Poutine une semaine avant le raid de Caracas, sans pouvoir fournir le moindre élément tangible, comme pour légitimer par avance d’éventuelles « représailles ». Poutine avait-il été informé de la décision de Trump, l’a-t-il implicitement entérinée moyennant un retour d’ascenseur ? Après tout, ce serait une façon commode d’accélérer les « négociations de paix »… Depuis la campagne d’assassinats par bipeurs piégés des dirigeants du Hezbollah libanais par Israël, à l’automne 2024, les scénarios les plus abracadabrantesques sont devenus plausibles, en tout cas envisageables.

Quoi qu’il en soit, c’est désormais open bar pour qui veut se débarrasser des gêneurs. Ces derniers seraient avisés de passer à la caisse en temps utile. Depuis l’invasion ouverte de l’Ukraine, en 2022, le système régional d’États est retourné au régime de la loi du plus fort qui avait caractérisé l’entre-deux guerres en Europe et en Asie, mais que les États-Unis avaient inauguré en Amérique dès la fin du XIXe siècle, en intervenant à Cuba, puis en plaçant l’île sous son protectorat. Le monde renoue même avec le principe colonial que l’on pensait à tort révolu, sinon sous forme de résidus mémoriels et traumatiques, et qui avait accompagné, dans la violence, l’expansion globale du capitalisme lorsque celui-ci se heurtait à la résistance des sociétés ultramarines.

La leçon trumpienne sera entendue urbi et orbi. Louis Dupeux, spécialiste de la révolution conservatrice dans l’Allemagne des années 1920-1930, parlait à son sujet d’une « pensée sans frein », notamment d’ordre religieux ou juridique. L’on peut en dire autant de la révolution conservatrice étatsunienne dont Trump est le fondé de pouvoir (faut-il ajouter « talentueux » ?), mais dont la seconde ligne s’est plus encore affranchie de toute forme d’inhibition morale ou politique, au point de confesser un racisme et un néonazisme sans retenue.

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La « paix par la force »

Bravache, le secrétaire américain à la Défense, Pete Heghseth, promet « la paix par la force ». Foi d’Afghanistan, d’Irak, de Palestine, d’Ukraine, de Sahel – mais aussi d’Indochine et d’Algérie, parmi d’autres exemples de colonisation – la force n’apporte jamais la paix en tant que telle. Tout au plus peut-on envisager qu’elle y contraigne parfois, mais à condition qu’elle soit porteuse d’une solution politique. Or, ce qui frappe dans les « opérations militaires extérieures » (OPEX, dans le jargon professionnel), c’est précisément leur échec politique dramatique.

Sauf à reconduire le régime néo-chaviste plus ou moins ravaudé, les États-Unis n’ont pas de solution à proposer. Contrairement à l’administration de George W. Bush en Afghanistan et en Irak, dans les années 2000, l’administration Trump semble au moins avoir l’intelligence de le comprendre et de ne pas mettre un liard sur l’opposition vénézuélienne. Espérons que la même lucidité prévaut au sujet de l’Iran dont l’opposition monarchiste est dans les bonnes grâces d’une partie de l’establishment MAGA mais n’a sans doute aucune représentativité en Iran même. En tout cas, les bombardements israéliens et américains de ses installations militaires et nucléaires en juillet ont plutôt ragaillardi la République islamique, en butte à des mouvements de protestation récurrents depuis plusieurs années, et que la dépréciation du rial par rapport au dollar vient de raviver.

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Le nationalisme iranien est à fleur de peau, et à dire vrai il a été le véritable moteur de la révolution de 1979, bien plus que l’islam qui l’a capturée idéologiquement sous la houlette de la faction khomeyniste, un peu comme les bolcheviks l’avaient fait de la révolution russe en octobre 1917. Le risque d’enlisement politique ou militaire du nouvel interventionnisme étatsunien est donc élevé, ce que l’électorat MAGA semble comprendre intuitivement en s’inquiétant de l’aventurisme de son héros présidentiel et de ce qui paraît être, de plus en plus, une tromperie sur la marchandise électorale « America First ! ».

Pour autant les chiens sont lâchés. « Le nationalisme, c’est la guerre », avait averti François Mitterrand. L’opération de Caracas jette une nouvelle pelletée de terre sur le droit international, et malheureusement peu de gens verseront des larmes de par le monde, tant le souverainisme débridé de la révolution conservatrice s’en est emparé. En Chine, au Japon, en Inde, dans l’espace improprement qualifié d’« arabo-musulman », en Afrique et en Amérique du Sud ou centrale, l’exaltation nationaliste règne en maîtresse, qui piétine la sécurité collective et le multilatéralisme.

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La veulerie de l’Europe

Parce qu’elle est directement menacée par les instincts carnassiers de deux grands prédateurs, la Russie et désormais les États-Unis, et parce qu’elle a tant souffert de la guerre au XXe siècle, l’Europe devrait être à la pointe de la défense du droit international dont elle a été l’une des grandes sources d’inspiration. Las ! Elle se couche. À dire vrai, elle a déjà trahi son œuvre en s’affranchissant des textes internationaux dont elle est signataire, au fil de sa politique anti-migratoire, aussi inhumaine et criminelle que celle de Trump, et en laissant Israël poursuivre sa stratégie de purification ethnique en Cisjordanie et à Gaza, dans le plus profond mépris du droit international relatif aux crimes contre l’humanité et à l’occupation militaire de territoires étrangers.

L’Europe est même incapable de défendre ses ressortissants juges à La Haye, ou diplomates dans les instances multilatérales, des attaques de l’administration Trump. Laquelle non seulement interdit à ceux-ci l’entrée aux États-Unis, mais se livre à des actions secrètes de déstabilisation à leur encontre sur le territoire européen et les évince du système bancaire dans leur propre pays, en menaçant de mesures de rétorsion les établissements dont ils sont les clients.

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Aujourd’hui, l’Europe est explicitement attaquée par l’administration Trump. Celle-ci veut démanteler toutes les lois de régulation de son espace numérique et toutes ses protections commerciales ou environnementales. En début d’année 2025, le vice-président J. D. Vance est venu dire à Munich tout le mal qu’il pensait de son modèle démocratique et social, et la nouvelle doctrine stratégique de la Maison Blanche a confirmé cette malveillance. L’administration Trump a même des revendications sur un territoire de l’Union européenne, le Groënland, qui de jure est sous souveraineté danoise, quoi que l’on pense de ce statut postcolonial. Elle a commencé à y déployer des modes d’intervention qui ne sont pas sans évoquer la guerre hybride de Poutine en Crimée, en prélude de son invasion, en 2014. Elle s’ingère sans complexe dans les consultations électorales du Royaume-Uni et de l’Union européenne en soutenant publiquement l’extrême droite.

Face à cette politique explicite et agressive, que fait l’Europe ? Elle rampe. Ursula von der Leyen se rend dans la propriété privée de Trump en Brexitland pour essayer d’amadouer la Bête, comme jadis Dubcek à Moscou, en 1968 – mais celui-ci avait une bonne excuse, celle d’être sous la pression des chars de l’Armée rouge et d’essayer de sauver les meubles de son peuple. Le secrétaire général de l’OTAN s’adresse à Trump en lui donnant du daddy. La Commission ne réagit pas quand l’un de ses anciens commissaires, Thierry Breton, est interdit de séjour par Washington parce qu’il a eu le front de vouloir garantir les droits des citoyens européens face aux appétits des Gafam quand il était en fonction – prise de position qui lui avait valu d’être contraint à la démission par Ursula von der Leyen, avec l’accord d’Emmanuel Macron, désireux de recaser l’un de ses proches à Bruxelles.

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Les dirigeants européens continuent de tapoter leur communication publique sur leur iPhone grâce à l’intermédiation du réseau X, friand de pornographie et de pédophilie numériques, dont le propriétaire est Elon Musk, bien décidé à leur faire la peau.

C’est précisément par ce truchement qu’Emmanuel Macron samedi soir, a exprimé sa satisfaction de voir le peuple vénézuélien libéré de la dictature de Maduro, sans un seul mot sur la violation flagrante du droit international ni la moindre réflexion sur les dangers que comporte cette dernière pour ce qui reste de paix dans le monde, pour le futur de l’Ukraine et donc de notre propre sécurité, pour le maintien de la démocratie sur notre continent que taraudent les vilains démons de la révolution conservatrice.

Cette veulerie générale est moralement répugnante et politiquement suicidaire. Comme si nous n’avions rien appris de la démission de nos aïeux aux prises avec la « paix par la force » que leur promettait Hitler. Épargnons-nous le « On ne peut pas comparer » de rigueur, qui nous évite de voir les choses en face. Bien sûr, Trump n’est pas Hitler, mais il n’est plus non plus un président de fibre démocratique, et son expansionnisme territorial est déclaré. De toute façon, quand un chien veut vous mordre, il n’est pas avisé de partir en courant ni de vous agenouiller.

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Jean-François Bayart, Politiste, Professeur à l’IHEID de Genève titulaire de la chaire Yves Oltramare « Religion et politique dans le monde contemporain »

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