Le Capitalisme de l’apocalypse de Quinn Slobodian
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Notre époque des virements instantanés et des placements boursiers aux quatre coins du monde, d’un côté, et du refoulement des immigrés et resserrement des frontières, de l’autre, est celle d’un divorce des forces économiques. D’un côté, une unicité inédite des marchés mondiaux : un mouvement centripète. De l’autre, une fragmentation toujours plus grande des entités politiques et de leurs identités, aux contours toujours plus nets : un mouvement centrifuge. C’est l’évolution de ces dynamiques antagonistes que Quinn Slobodian cherche à réunir sous une commune rationalité, dans son ouvrage Le Capitalisme de l’apocalypse.
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Le livre suit la stratégie matérielle des libertariens et anarcho-capitalistes pour libérer le marché en fissurant ce qu’ils voient comme le principal barrage à son libre cours : la démocratie. C’est bien le sens du titre anglais du livre, Crack-up Capitalism: Market Radicals and the Dream of a World Without Democracy. Pour ces courtisans de la Maison Blanche, professeurs du département d’économie de l’Université de Chicago, blogueurs des « Lumières obscures » et magnats de la Silicon Valley, le marché doit être tout-puissant. Ils cherchent donc à rejeter l’idéologie au nom du marché (une idéologie qui ne dit pas son nom) et la politique au nom du marché (une politique par excellence), par un double mouvement de sécession et de création d’entités politiques.
Tout part de Hong Kong. La ville voit son modèle exporté aux quatre coins du globe. Paradis de Milton Friedman, la cité-État attire les regards par son laisser-faire : la quasi-absence d’impôts (seule est appliquée une flat tax de 15 % pour assurer le fonctionnement minimal de l’État), la confidentialité bancaire, un frein constitutionnel à la dette et une forme d’extraterritorialité juridique où les investisseurs sont régis par leurs tribunaux domestiques. Pour Q. Slobodian, ce modèle de « libéralisme autoritaire » est à la fois « blindé contre les exigences de la population », en étouffant ses revendications vues comme nuisibles à l’économie, parfois par le fer, « mais répondant avec agilité à celles du marché ». Il est donc perçu comme le seul permettant d’atteindre l’idéal d’un marché sans entraves. Le libertarisme économique ainsi décrit ne peut survivre sans autoritarisme.
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L’auteur met ainsi en lumière une singulière transmutation de valeurs opérée par Hayek, Friedman et leurs disciples idéologiques : la liberté, souvent brandie pour les causes démocratiques, doit être celle du marché. Cette liberté du marché est à la fois négative, entendue comme absence d’intervention visant à corriger le marché, et positive, entendue comme une protection par l’État de la propriété, plus généralement des investissements et entreprises privées. Les idéologues de la liberté du marché rêvent d’entités politiques gérées comme des entreprises. En multipliant les juridictions calquées sur Hong Kong par un acte de sécession par le bas, ils ignorent les déterminismes qui ont conduit à sa prospérité, notamment son hinterland. Dans cette fabrication d’un paysage juridique fragmenté, ils parasitent des espaces politiques déjà existants, comme Canary Wharf, Singapour, la Jebel Ali Zone à Dubaï, ou disent en créer ex nihilo, ce qui est rarement le cas – tels les colons qui disaient coloniser une terra nullius en réalité habitée, ils perpétuent un mensonge nullius juris – comme en Somalie, en Afrique du Sud ou dans le metaverse.
Q. Slobodian insiste, au long du livre, sur la vogue d’empire et de féodalité chez ces anarcho-capitalistes. S’inspirant des paysages juridiques polycentriques de l’Europe médiévale et des concessions portuaires de la Chine du xixe siècle, ils mènent une entreprise coloniale renouvelée, à la recherche de la nouvelle richesse du monde : le droit. Ils repoussent la frontier juridique, ils implantent des Hong Kong partout, amenant avec eux quantité de capital. Par les mécanismes de la concurrence, ces zones aux rentabilités capitalistiques accrues – impossibles sans leur autoritarisme, leur modèle « d’embaucher-licencier-et-déporter » la force de travail, comme cela se fait à Singapour, à Dubaï et à Hong Kong – affament les États dans la durée en entraînant des fuites de capitaux.
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Cette proximité avec l’entreprise coloniale ne se restreint point à l’économie politique. La liberté, comme l’entendent les théoriciens néolibéraux, est loin d’être incompatible avec la discrimination. Au contraire, le principe de la sécession économique est le moteur même d’une ségrégation que Q. Slobodian synthétise comme étant « par le bas ». Orania, une enclave juridique créée par des suprémacistes blancs en Afrique du Sud, en est un exemple paradigmatique : son fonctionnement est tout aussi inspiré des Bantoustans, créations de l’apartheid, que du libertarisme qu’on retrouve à Hong Kong. « Dans le modèle libertarien, la séparation et les inégalités raciales créées par les mécanismes des forces économiques ne constituent pas des menaces pour les principes du marché libre. Laisser les citoyens-clients voter avec leurs pieds entraîne un tri organique de la population. »
Dans sa conclusion, le livre revient sur les paradoxes de l’entreprise des libertariens et anarcho-capitalistes. Cette fruition d’un marché affranchi de l’État se fait par l’État ; la domination du droit par le marché se fait par le droit : nul Hong Kong, nul Singapour, sans détourner les juridictions en leur faveur. Puis l’auteur rappelle les leçons de Hegel : nul maître sans esclave. Si ces zones fonctionnent grâce à des fiscalités ultra compétitives et semblent s’extraire de l’économie matérielle du quotidien, elles ne peuvent fonctionner sans leurs travailleurs pour nettoyer, construire et maintenir. Cette mise en concurrence des travailleurs, cette course vers le bas des salaires, sera-t-elle soutenable, ou l’esclave se révoltera-t-il contre le maître ?
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