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Le Japon mine les abysses : bienvenue dans l’ère de la « croissance verte » qui tue les océans
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Parti des côtes japonaises le 12 janvier, le Chikyu, un navire japonais, sera officiellement d’ici quelques jours le premier à miner les abysses océaniques. L’objectif ? Extraire des terres rares et métaux critiques en eaux profondes pour s’affranchir du monopole chinois en surface. Une catastrophe écologique pour les océans et ceux qui y vivent présentée comme le futur de la « transition énergétique ».
La foreuse épaisse doit bientôt tomber au fin fond de l’océan, à 6 000 mètres de profondeur – un sommet népalais. Elle doit tirer de la caillasse de là-bas. On dit qu’elle vaut cher de nos jours. Du cobalt, du nickel, du cuivre, du manganèse et des terres rares pour faire des téléphones, des batteries de voitures électriques, des éoliennes et des armes. Le 12 janvier dernier, le Chikyu, navire scientifique japonais de grandes profondeurs, quittait la côte nippone pour les eaux de l’île du Pacifique Minami Torishima, un triangle isocèle d’1,5 mètres carrés à 2 000 kilomètres au sud de l’archipel. Selon les calculs du quotidien japonais Nikkei, si, d’ici quelques dizaines d’années, la mission parvient à ses fins, le bateau devrait extraire des océans l’équivalent de 730 ans de consommation mondiale de dysprosium – utilisé pour les téléphones et les batteries électriques – et 780 ans d’yttrium – utilisé dans les lasers.
Les angles morts de la guerre
C’est drôle. Jusqu’à il y a peu, lorsqu’on lisait les histoires d’explorateurs marins parvenus jusqu’à ce genre d’îles isolées de toute civilisation, ils racontaient encore leurs aventures comme des explorateurs de la fin du Moyen-Âge. Ils disaient la beauté de la nature autonome, qui n’a pas besoin de l’homme pour prospérer, bien au contraire. « La sensation de la parfaite inutilité de ce que nous sommes », écrivait Olivier de Kersauson dans Promenades en bord de mer et étonnements heureux (Éditions Points) en 2016. Mais qui prononcerait encore un truc pareil aujourd’hui ? Qui poétiserait encore sur les océans à l’heure où le Japon vient d’amorcer officiellement l’ère des mines dans les abysses ?
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Rien de nouveau, au fond : c’est la guerre des matières premières dans laquelle on s’enfonce depuis des décennies de productivisme. La même qui bordélise le Venezuela et l’Amérique du Sud. Qui pourrait faire tomber le Groenland aux mains des Ricains. Et qui fait gonfler les droits de douane en Chine et en Europe. « Pourquoi laisser tranquille l’endroit sur Terre où il y a le moins de vie, le moins d’impact pour la biomasse ? On devrait plutôt faire un moratoire pour la forêt tropicale […] Franchement, c’est l’argument le plus stupide qui soit de dire qu’il faut préserver les plaines abyssales ! », sermonnait, le plus sérieusement du monde, Gérard Barron, enfant de la Silicon Valley et P-DG de The Metals Company (TMC), entreprise canadienne pionnière dans la recherche de minage de fonds marins avant le Japon.
Les guerres sont affaires d’angles morts. Alors si la Chine et les États-Unis se partagent pour l’heure le monopole des terres rares en surface, la bataille d’après se joue déjà en eaux profondes (quand la suivante se prépare dans l’espace). Les fonds sont d’ores et déjà cartographiés et grouillent de formations métalliques convoitées et partagées en trois catégories : les nodules polymétalliques – sortes de galets de métaux de quelques dizaines de centimètres à peine formés en quelques milliers d’années de forces géologiques -, les sulfures hydrométalliques – des dépôts riches présents en zones volcaniques – et les encroûtements cobaltifères – des couvertures locales de quelques centimètres remplies de cobalt et de manganèse. La loi qui y règne est celle des océans : à savoir que les eaux territoriales sont sous la responsabilité des États (c’est le cas du Japon dans le triangle de Minami Torishima) et que les eaux internationales sont considérées comme un « bien public mondial » répondant à la convention de l’ONU sur le droit de la mer.
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« L’oxygène noir »
Or, l’une des régions les plus convoitées pour ses millions de tonnes de nodules, la zone dite de « Clarion-Clipperton », est aujourd’hui située en plein Pacifique, au milieu de ces eaux partagées. Pour l’heure, un permis d’exploration y est nécessaire pour les recherches. Dix-neuf pays en disposent, dont les États-Unis, la Chine et la Russie. Puis, depuis 2020, l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) se presse. Avant que la guerre des nodules ne s’enlise, elle doit rédiger un code minier pour réguler voire empêcher l’extraction des sous-sols océaniques. Seulement, depuis plus de cinq ans que les discussions sont lancées, aucun accord n’a encore pu être trouvé et il y a une faille de taille : les États-Unis ne sont pas membres de l’AIFM. Gérard Barron et sa « Metals Company » (TMC) comptent ainsi amplement en profiter pour piller les fonds en toute liberté.
Pourtant, il n’a jamais été aussi certain que l’idée était mauvaise, même archi-mauvaise. Les émissions de CO2 monstrueuses émises lors de l’étape indispensable de raffinage, on ne les connaît que trop bien. Onze tonnes de dioxyde de carbone pour une tonne de nickel extraite par exemple. Aussi, dans Libération, on a entendu tonner Raphaël Seguin, chercheur en biologie marine à l’Université de Montpellier : « Le sable en suspension qui est produit peut étouffer les poissons. » Sur France 24, c’était Pierre-Antoine Dessander, biologiste marin à l’IFREMER (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) : « Les nodules polymétalliques mettent plusieurs millions d’années à se former et il y a des organismes qui vivent fixés sur ces nodules. Or c’est précisément la présence de ce substrat dur qui permet à la vie de se fixer dans un endroit où normalement elle ne le pourrait pas. » Puis, il y a eu cette découverte très sérieuse d’Andrew Sweetman et de l’Association écossaise des sciences marines : « l’oxygène noir ». Là-bas, tout au fond de l’eau, dans l’obscurité parfaite, une tension électrique a été détectée à la surface des nodules polymétalliques. Seule hypothèse pour le moment : ces petits cailloux participent à la production précieuse d’oxygène dans les océans, celui qui permet d’absorber le CO2 que l’on émet en surface.
Tout est là, devant nous, mais Craig Shesky, le directeur financier de TMC ose encore exploiter l’argument écolo pour vendre son pillage organisé au monde entier. « Dans les zones que nous explorons, il y a assez de cuivre, de nickel, de cobalt, de manganèse pour électrifier le quart de la flotte mondiale de voiture, on va avoir besoin de ces ressources pour décarboner l’économie », fantasmait-il sur la chaîne YouTube de l’entreprise en août dernier. La croissance « verte » a encore de belles années devant elle.
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