« Les tenants de l’agriculture intensive veulent sanctuariser le droit à pomper sans limites et à polluer les ressources d’eau potable »
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Les syndicats agricoles productivistes souhaitent déroger aux prescriptions des pouvoirs publics en matière de préservation des ressources hydriques et de gestion des quantités prélevables pour l’irrigation, observe, dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste.
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Le 12 décembre 2025, des centaines de tracteurs aux couleurs des Jeunes Agriculteurs, de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et de la Coordination rurale convergeaient de toute l’Ille-et-Vilaine, du Morbihan, de la Mayenne et de la Loire-Atlantique vers un endroit minuscule : la salle communale la Clé des champs, dans la petite ville de Châteaubourg (Ille-et-Vilaine). Cette grande procession a reçu bien moins d’attention que celle qui s’est achevée, jeudi 8 janvier, sous la tour Eiffel, à Paris, marquant l’opposition du monde agricole à l’accord de libre-échange avec le Mercosur.
Que se passait-il à Châteaubourg, ce fameux 12 décembre ? La commission locale de l’eau devait se réunir pour parachever ses travaux visant à établir un nouveau schéma d’aménagement et de gestion de l’eau du bassin de la Vilaine. Bloquée par les tracteurs, la réunion n’a pu se tenir. Bien qu’issu de trois années de travail et de concertations au sein d’une commission réunissant toutes les parties prenantes, le schéma n’a pu être adopté : victoire pour les syndicats productivistes, « déni de démocratie » pour les autres acteurs – Confédération paysanne, société civile, collectivités, etc.
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Les agriculteurs protestataires mettaient notamment en cause l’une des mesures du schéma d’aménagement et de gestion de l’eau, à savoir l’interdiction, d’ici à 2029, de traiter les surfaces de maïs en forte pente et proches des points de captage d’eau potable. Cette restriction ne concernerait guère que 160 des quelque 11 000 kilomètres carrés du bassin-versant, soit 1,4 % de ce territoire et environ 1,8 % de sa superficie agricole utile. Mais pour les syndicats productivistes, c’est déjà trop.
L’escarmouche de Châteaubourg n’est que l’une des pièces d’un puzzle qui s’assemble ces jours-ci discrètement. A l’échelle nationale, les discussions du groupe national captage, tenues sous la tutelle du ministère de la transition écologique, ont été interrompues brutalement : les représentants des chambres d’agriculture, de la FNSEA et de la Coordination rurale ont claqué la porte de la réunion du 16 décembre. Là encore, les discussions visent à définir le seuil de pollution d’un captage au-delà duquel des mesures de restriction d’usage des pesticides sur son aire d’alimentation seraient édictées. Eviter de polluer l’eau que l’on consommera in fine : il est difficile d’imaginer objectif plus consensuel pour tout humain qui a pris conscience des impératifs biologiques de son espèce, à savoir qu’il est nécessaire de boire de l’eau à peu près chaque jour de sa vie.
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Soutien de nombreux parlementaires
Mais, pour la FNSEA, ce n’est pas si simple. Interrogé, le syndicat explique que les mesures envisagées par le groupe national captage conduiraient à mettre sous contrainte ou à convertir en agriculture biologique « plus de 20 % de la superficie agricole utile ». Insupportable pour le syndicat. Il y a un hic : Le Monde s’est procuré la diapositive présentée par les autorités au groupe national captage sur la question et celle-ci ne mentionne pas le chiffre de 20 %, mais 3 % à 4 % de la superficie agricole utile éventuellement concernée par des restrictions. Interrogé par Le Monde, l’un des porte-parole de la FNSEA dit « ne pas croire » aux estimations de l’administration et assure qu’« il est possible de concilier des objectifs de production et de qualité de l’eau ».
Quant à la gestion des quantités prélevables pour l’irrigation, les syndicats productivistes souhaitent là encore déroger aux prescriptions des pouvoirs publics. Comme l’a raconté ma collègue Léa Sanchez dans une enquête publiée le 2 janvier par Le Monde, la loi Duplomb risque de rendre inopérantes les conclusions des études fixant les volumes prélevables par les irrigants. Ces études, commanditées sur chaque territoire par les autorités, seront en effet assujetties à des études d’impact économique sur les productions agricoles, ce qui pourrait permettre de poursuivre des pratiques de prélèvement d’eau insoutenables pour les écosystèmes.
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Les tenants de l’agriculture intensive veulent ainsi, par tous les moyens, sanctuariser leur droit à pomper sans limites et à polluer – souvent de manière irrémédiable – les ressources d’eau potable. Ils peuvent, à cette fin, compter sur de nombreux parlementaires de la droite et du centre. Dans une enquête publiée le 18 décembre, Reporterre a identifié 783 amendements rédigés par la FNSEA et endossés par des députés depuis les législatives de 2024. Dans plus de 60 % des cas, la provenance réelle de ces textes (la FNSEA, donc) n’était pas mentionnée.
En particulier, relève le média de l’écologie, un amendement destiné à supprimer un article de la loi Duplomb, visant à interdire les pesticides dans les aires de captage d’eau potable a été déposé par les députés Stéphane Travert (Renaissance), Guillaume Kasbarian (Renaissance) et Danielle Brulebois (Renaissance), Sylvie Bonnet (Les Républicains, LR), Christelle Petex (LR), Valérie Bazin-Malgras (LR), Fabrice Brun (LR) et Corentin Le Fur (LR), Charles de Courson (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires, LIOT) et Lionel Vuibert (non inscrit).
Deux de ces députés ont répondu à nos sollicitations. Mme Bazin-Malgras assure que l’amendement déposé « n’avait pas vocation à imposer une position définitive, mais à ouvrir le dialogue sur une interdiction envisagée sans concertation ni mesures de conciliation » et dit « avoir fait le choix de le retirer ». M. Vuibert, lui, dit avoir suivi une « logique de cohérence et de concertation avec la profession ». La mesure d’interdiction « aurait pu concerner jusqu’à 25 % de la surface agricole utile française », ajoute le parlementaire. D’où vient ce chiffre, six à huit fois plus élevé que les estimations de l’administration, de l’ordre de 3 % à 4 % ? Mystère.
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