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jeudi 15 janvier 2026

Santé

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Pollutions industrielles et cancer : un état de l’ignorance

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Polluants éternels, pesticides, microparticules… La contamination du monde par l’activité industrielle s’accélère depuis le XVIIIe siècle et dégrade les eaux, l’air, les sols et les corps. Les institutions qui contrôlent ces pollutions sont pourtant incapables de dire précisément lesquelles provoquent le cancer, alors que l’incidence de cette maladie augmente en France et à l’échelle mondiale. Comment s’est construite une telle ignorance ?

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Journalistes et activistes dénoncent régulièrement la présence de potentielles causes de cancer dans l’environnement quotidien des populations : on découvre des concentrations alarmantes de polluants dits éternels dans les réserves d’eau potable, des additifs alimentaires augmentent la toxicité de la viande rouge, la Guadeloupe et la Martinique sont dévastées par l’utilisation d’un insecticide dans la culture de bananes, un métal lourd se cache dans les céréales pour enfants, des insecticides toxiques pour le système nerveux sont en passe d’être ré-autorisés après avoir été interdits, etc. Cette visibilité médiatique pourrait laisser penser que les liens entre pollutions industrielles et cancers sont documentés et vont de soi pour le personnel scientifique et politique.

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Il s’agit en fait d’une vision déformante, car ces liens sont considérés comme relativement secondaires par les institutions de santé publique par rapport à d’autres facteurs de la maladie. L’Institut national du cancer français (INCa) et le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence scientifique de l’Organisation mondiale de la santé, estiment que seul 4 % des cancers advenus en 2015 en France sont attribuables aux expositions à des polluants chimiques présents dans l’air, au travail, dans l’eau de consommation ou l’air intérieur. Le chiffre est bas, surtout par rapport aux quelques 28 % imputés à l’alcool et au tabac[1].

Ces statistiques désincarnées ont des effets très concrets sur les personnes, car elles accompagnent les politiques publiques de prévention. Cette moindre part des polluants chimiques dans les estimations pourrait ainsi être confondue avec leur moindre dangerosité pour la santé comparée aux autres causes répertoriées. Ce serait oublier que la majorité des composés industriels avec lesquels les individus pourraient être en contact, et qui pourraient être cancérogènes, ne sont pas pris en compte dans ces calculs. Soit l’étendue des expositions à ces produits est inconnue, soit leur capacité à provoquer le cancer n’est pas documentée.

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Il existe au moins 350 000 composés chimiques sur les marchés mondiaux. Certains sont connus pour leur toxicité ou considérés comme sûrs, beaucoup d’autres sont en revanche extrêmement mal identifiés. Les institutions d’expertise dédiées à ces questions sont incapables de dire quelle est la part exacte de cancérogènes dans cet ensemble. Une tendance des politiques de contrôle des marchandises chimiques est en effet de considérer que ces dernières sont innocentes jusqu’à preuve du contraire. Sur les marchés européens et états-uniens, les exigences à l’entrée sont soit inexistantes, soit suffisamment poreuses pour que les firmes n’aient que rarement à fournir des données poussées permettant de savoir si leurs produits chimiques provoquent la maladie.

Dans l’Union européenne, les obligations pour les industriels en matière d’information dépendent du volume annuel auquel la marchandise est produite ou importée. Les tonnages les plus faibles et intermédiaires ne contraignent soit à aucun test, soit à des tests rapides visant certains indicateurs de cancérogénicité seulement, ce qui peut faire passer des toxiques sous les radars. Seules la fabrication ou l’importation à plus de 1 000 tonnes par an rendent obligatoires des études sur des animaux vertébrés qui permettent d’entrevoir d’éventuels effets cancérogènes sur les humains. Cela représente environ un dixième des substances enregistrées à l’heure actuelle par les autorités européennes. Mais puisque des pans entiers de composés sont exemptés d’enregistrement, ce chiffre est une surestimation par rapport au poids global du marché. En outre, lorsqu’elles sont fournies par les firmes, ces données souvent confidentielles sont en large part appréciées à huis clos.

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Les études publiques poussées sur les effets cancérogènes des toxiques en circulation ne sont donc globalement produites qu’après leur mise en vente, au cas par cas, selon les aléas et les capacités de la recherche scientifique. Étant donnée la période de latence de la maladie, et son caractère multifactoriel, ces effets peuvent dans le meilleur des cas n’être pris en compte que des années, voire des dizaines d’années suivant la commercialisation. Dans l’intervalle, des populations ont pu être exposées, provoquant des cancers chez certains individus sans qu’un lien de causalité formel n’ait pu être établi, ni de politique de prévention mise en place.

Le cas des polluants dits éternels offre un des exemples contemporains les plus spectaculaires de ces mécanismes d’invisibilisation au long terme. Ce groupe de plusieurs milliers de composés chimiques poly et perfluoroalkylés (PFAS) est utilisé depuis la moitié du XXe siècle dans un nombre croissant d’industries pour leurs propriétés thermorésistante, oléophobe et hydrophobe. Mais ces produits n’ont acquis une large visibilité scientifique et politique que depuis les années 2000, à mesure que deux d’entre eux étaient suspectés de provoquer le cancer. Cela ne signifie pas que les milliers d’autres soient sans risque, mais simplement que les données manquent pour évaluer leur toxicité. On en trouve pourtant désormais dans le sang de la quasi-totalité de la population mondiale et dans un nombre toujours plus élevé de nappes phréatiques, en France comme ailleurs.

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Pesticides en France

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Un îlot d’évaluations dans un océan de toxiques

En France et en Europe, une très maigre poignée de ces PFAS fait aujourd’hui l’objet d’une surveillance plus ou moins contraignante de la part des autorités sanitaires. Ce cas de figure, dans lequel des composés cancérogènes jusque là passés inaperçus finissent par être identifiés et contrôlés, est sans doute loin d’être la règle. Dans le domaine du cancer, ces contrôles ne sont la plupart du temps envisagés que si des alertes sont lancées par des institutions qui bénéficient de suffisamment de crédit pour être entendues. Or, il n’existe pas d’institution qui ait un monopole ou une autorité absolue sur l’identification des causes du cancer. Il s’agit d’un espace de controverse et de lutte, où toutes les études et toutes les voix ne se valent pas. Étant donné les limites des barrières avant la mise sur le marché, c’est l’issue de ces luttes après l’autorisation des substances qui détermine en large partie la façon dont elles sont ou non surveillées.

De nombreux comités d’experts concurrents à travers le monde tentent ainsi de constituer des listes de substances cancérogènes ou suspectées de l’être, en agrégeant les études scientifiques disponibles. Certaines de ces listes sont plus consultées et plus autorisées que d’autres par les pouvoirs publics. Celle du « Programme des monographies du CIRC sur les dangers cancérogènes pour les humains » est de celles-là. Comprendre comment une exposition en vient ou non à être évaluée et classée comme « cancérogène » par le CIRC est un bon moyen de saisir toutes les limites de l’identification des substances cancérogènes a posteriori, après leur mise sur le marché. Depuis les années 1970, cette organisation située à Lyon publie des « monographies » scientifiques sur différents types d’exposition. Ces monographies sont des documents écrits qui se présentent sous la forme de synthèses critiques de la littérature savante. Elles sont élaborées par des comités internationaux de scientifiques dont les conflits d’intérêts sont finement contrôlés.

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Les évaluations du CIRC sont considérées comme des plus légitimes d’un point de vue scientifique. Mais elles n’ont pas de pouvoir de contrainte politique formel, c’est-à-dire qu’elles ne produisent pas mécaniquement d’action publique et que leurs effets dépendent des rapports de force en présence. Elles servent à des autorités sanitaires, des cours de justice, des syndicats, des associations, des équipes de recherche, des administrations de protection sociale, etc. En France, les monographies du CIRC permettent par exemple à des salariés d’appuyer des demandes de reconnaissance en maladie professionnelle. Elles alimentent aussi des tensions parlementaires, comme dans le cas de la viande rouge classée « cancérogène probable » en 2015. À l’échelle européenne, elles permettent aux associations, aux syndicats et parfois aux autorités nationales d’exiger des restrictions plus fortes, comme pour les fumées de moteur diesel classées « cancérogène certain » en 2012.

Cette surveillance post mise sur le marché peut donc avoir certains effets. La classification de l’herbicide glyphosate en 2015 comme « probablement cancérogène » et les condamnations judiciaires qu’elle a accompagnées sont là pour le rappeler. Mais ces cas ne doivent pas faire oublier l’écart entre le nombre d’évaluations réalisées et le nombre de composés industriels qui existent. La majorité de la liste du CIRC concerne de tels composés, même si elle ne s’y restreint pas. Or, en plus de cinquante ans, cette institution a ajouté à peine quelques 1 050 expositions sur sa liste, qui interpellent au regard des 350 000 chimiques en circulation.

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Ce système de surveillance des marchés a posteriori se révèle en fait structurellement incapable de suivre le rythme des milliers de nouvelles substances commercialisées année après année. La pratique dominante au CIRC comme ailleurs est d’évaluer les composés chimiques un par un plutôt que par groupe, ce qui ne peut que condamner les comités d’experts à la saturation de leurs agendas. Alors que le nombre de marchandises mises sur le marché n’a cessé d’augmenter ces dernières décennies, le rythme des évaluations du CIRC n’a de son côté cessé de diminuer. De 400 expositions différentes expertisées dans les années 1970, l’institution est passée à moins d’une centaine dans les années 2010. La liste du CIRC apparaît avant tout composée de vieux dossiers, dont 70 % ont été intégrés avant les années 1990, comme l’amiante, le benzène ou encore le pesticide DDT.

Ces vieux dossiers ne cessent par ailleurs d’être réévalués. Il y a longtemps maintenant que le nombre de mises à jour a surpassé au CIRC le nombre de nouveaux ajouts, captant du temps et des moyens humains qui ne sont pas alloués à d’autres dossiers dont aucune évaluation n’a été faite. En outre, parmi les 1 050 expositions évaluées, près de la moitié ont été considérées comme « inclassables » quant à leur cancérogénicité, actant une incapacité des comités d’expertise à apprécier le niveau des preuves disponibles. Cela équivaut à autant de coups d’épée dans l’eau, indépendamment de l’assise scientifique de l’institution, puisque ces classifications ne permettent pas d’alerter les autorités sanitaires.

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Intérêts industriels et routines scientifiques

Comment expliquer cet état de fait ? Le rôle des industriels est souvent invoqué sur ces questions. Toutefois, pour véritablement saisir le poids de ces acteurs parfois puissants, il faut comprendre comment ils tirent profit de mécanismes dont ils ne sont pas les seuls contributeurs. La force des firmes privées repose moins sur la corruption du jeu scientifique et politique que sur l’insertion dans les routines ordinaires de ce jeu et sur une capacité à en exploiter ou à en infléchir les règles. Ces acteurs économiques prennent part à un système de surveillance des produits toxiques qui exige d’attendre une preuve considérée comme robuste par les standards savants pour déclencher une politique publique. Or, ce fondement du système de contrôle indexe l’action politique à des logiques scientifiques dont la lenteur et le rapport au doute favorisent le statu quo.

Un premier problème, massif, est le manque de données. Même si elles le souhaitaient, les agences d’expertise sanitaire ne pourraient pas évaluer l’ensemble des composés en circulation, puisqu’elles se retrouveraient la plupart du temps face à une situation de science non faite. Les raisons sont multiples. Elles vont de lignes budgétaires qui ne sont jamais ouvertes pour entreprendre une étude, à l’intimidation de scientifiques, comme cela a été documenté dans le cas du glyphosate et de l’entreprise Monsanto. Plus généralement, le manque d’étude sur les produits chimiques affecte la recherche privée comme publique. Entre 2008 et 2023, près de 90 % des projets de recherche financés par l’Institut national du cancer étaient dédiés aux effets du tabac, de l’alcool ou encore de l’équilibre alimentaire. Les produits chimiques industriels présents dans l’environnement étaient seulement étudiés dans les quelque 6 % de projets financés s’intéressant aux expositions sur le lieu de travail[2].

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Pour autant, l’existence de données ne garantit en rien la mise en place de contrôles ou même d’une classification comme cancérogène. Au CIRC, une partie des expositions considérées comme « inclassables » quant à leur cancérogénicité le sont non par manque de données, mais bien à cause d’un trop-plein de données contradictoires. Dans ce type de situation, les scientifiques qui peuplent ce genre de commission préfèrent souvent ne pas prendre le risque d’incriminer le produit. Il leur semble alors préférable de commettre un faux négatif (le produit n’est pas classé alors qu’il aurait dû l’être) plutôt qu’un faux positif (le produit est classé alors qu’il n’aurait pas dû l’être). C’est sur ces pratiques que se greffent les stratégies de fabrique du doute, qui consiste pour des industriels à inonder le champ scientifique d’études afin de créer des controverses à propos d’une connaissance en cours de stabilisation.

Ces acteurs peuvent compter sur le temps long des expertises pour maintenir leur marchandise sous les radars réglementaires. L’une des raisons pour lesquelles une institution comme le CIRC évalue de moins en moins de composés chimiques tient en effet au fait que les normes académiques sont de plus en plus strictes et exigeantes. Il faut considérablement plus de temps à un comité d’expertise aujourd’hui qu’il y a vingt ans pour faire le tour de l’ensemble des critères permettant d’apprécier la qualité des études disponibles. Même lorsque des études existent, c’est donc le processus d’expertise en tant que tel qui contribue à invisibiliser la toxicité d’un produit.

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Si une de ces substances parvient malgré tout à se frayer un chemin et à être classée comme cancérogène, cela ne garantit pas son interdiction. La multiplicité des comités d’experts nationaux et internationaux permet aux évaluations d’être mises en concurrence les unes avec les autres. Quand bien même les propriétés cancérogènes d’un produit feraient consensus, d’autres controverses peuvent être ensuite ouvertes sur les circonstances dans lesquelles ces propriétés peuvent se réaliser. Une distinction peut alors être avancée entre le « danger » intrinsèque d’une substance et le « risque » que ce danger advienne.

Cette distinction entre danger et risque ne va pas de soi et est le fruit de conflits institutionnels dont il est possible de retracer les contingences historiques. Elle est pourtant présentée comme une évidence par certaines firmes et autorités sanitaires. Cette façon de prendre le problème centre la discussion sur les seuils auxquels il serait possible d’exposer sans risque les personnes. C’est ainsi via des seuils fixés par décrets que le contrôle des PFAS est structuré en France. Une approche dont la pertinence est contestée à l’intérieur même des communautés scientifiques. D’une part, la grande variabilité de ces seuils entre juridictions nationales ou internationales interroge quant à leur pertinence. D’autre part, certaines expositions peuvent aussi s’avérer nocives à très faibles doses. On sait, après les drames provoqués par l’amiante, que la fixation de ces seuils repose souvent sur des compromis sociaux permettant de poursuivre l’activité productive, plutôt que sur des certitudes scientifiques.

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Aujourd’hui avec les PFAS, hier avec la loi Duplomb et les insecticides néonicotinoïdes, demain peut-être avec des composés qui ne font pas encore la une médiatique, les mobilisations contre les pollutions chimiques s’efforcent de mettre en avant les quelques connaissances disponibles sur les effets sanitaires délétères de ces chimiques. Tout se passe comme s’il y avait une réticence à mettre l’accent sur le manque de connaissance, peut-être par crainte qu’y porter trop attention ne fragilise la critique. Or, la construction et l’usage politique de ce non-savoir et de cette incertitude sont des questions en soi. Il existe tout un art de ne pas savoir, et prendre la construction de cette ignorance comme un objet politique permettrait de se réapproprier une partie du débat sur ces questions contemporaines centrales.

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NDLR : Thomas Valentin a récemment publié Classé cancérogène. Enquête sur un processus entravé aux Presses de Science Po

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Valentin Thomas, Sociologue, Sociologue au CNRS

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Notes

[1] Centre international de recherche sur le cancer, « Les cancers attribuables au mode de vie et à l’environnement en France métropolitaine », 2018.

[2] Institut national du Cancer, « Panorama des cancers en France », 2023.

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