Face à la généralisation de l’IA, faut-il appuyer sur pause ?
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Présentés comme inéluctables, le déploiement des intelligences artificielles (IA) et la numérisation de la société s’imposent à marche forcée. Face à cette accélération et ses impacts délétères, certains appellent d’urgence à une « désescalade numérique ». En premier lieu, dénoncer une injonction politique construite de toute pièce et esquisser les contours d’une nouvelle politique du refus.
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«L’IA nous aide à être plus humain », martelait le 5 novembre sur France Culture l’entrepreneur Charles Gorintin, ex-data scientist chez Facebook, cofondateur de Mistral AI et d’Alan, une start-up de l’assurance santé dopée à l’intelligence artificielle, sans qu’aucune contradiction ne lui soit apportée ni que l’on comprenne très bien ce que « plus humain » pouvait vouloir dire.
Cette prise de parole du start-upper s’inscrit en effet dans une rhétorique diffuse, présentant l’intelligence artificielle comme « inéluctable », « révolutionnaire », « incontournable », et qui participe selon le philosophe Éric Sadin d’un « tournant injonctif » de la technologie. Cette forme de fondamentalisme technologique empêche de penser et favorise l’inertie des régulateurs, alors que l’IA se déploie massivement et rapidement. « Le propre de la vitesse absolue, c’est d’être aussi le pouvoir absolu », alertait dès 1996 le philosophe et architecte technocritique Paul Virilio(1).
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Certes, on peut concevoir que les IA fassent fantasmer. Ces systèmes informatiques automatisés sont capables d’accomplir des tâches impliquant normalement l’intelligence humaine, comme la parole, l’analyse d’images ou encore l’élaboration des stratégies dans des jeux(2). La possibilité d’avoir accès à de larges bases de données et l’augmentation de la vitesse de calcul ont permis ces dernières années à ces programmes de « générer » désormais du texte, des images ou du son, ce qu’on nomme l’intelligence artificielle générative (IAG).
Si certains tendent à relativiser ces nouveaux usages, en ramenant l’IA à un simple outil, les critiques rappellent que les « conditions d’existence » de ces systèmes informatiques, qui dépendent de l’exploitation environnementale et humaine, ne sont pas exactement les mêmes que celles d’un marteau(3). Plusieurs études sérieuses pointent aussi les craintes du grand public et d’experts en IA face à un usage débridé et non démocratique de cette technologie, notamment aux États-Unis ou au Royaume-Uni où, selon les chiffres de l’association Control AI, 73 % des personnes interrogées étaient en faveur d’une pause et 87 % souhaitaient une régulation.
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« Quel est l’intérêt de sauver l’IA ? Demandons-nous d’abord à quoi elle nous sert vraiment. L’IA est un amplificateur de problèmes existants, elle ne résout rien. »
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Au diable les rabat-joie, « maintenant, nous voulons clairement accélérer, accélérer l’adoption de l’IA », martelait au contraire Emmanuel Macron, fébrile, lors d’un nouveau sommet de l’IA organisé au Grand Palais à Paris mardi 25 novembre, le second en quelques mois. Se faisant le porte-voix des industries du numérique qui l’ont largement lancé en politique(4), le président français avait déjà annoncé, lors d’un sommet en février, 109 milliards d’euros d’investissements privés français et étrangers d’ici à 2031.
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S’il invoque la « souveraineté » de la French tech tel un mantra, le chef de l’État accueille pourtant sans ciller les milliards canadiens et émiratis et semble assez poreux aux propos de ceux que le chercheur Egveny Morozov nomme les « rois-philosophes de la Silicon Valley »(5), comme Elon Musk, l’investisseur Peter Thiel (Palantir), Sam Altman (OpenAI, à qui appartient ChatGPT) ou encore Marc Andreessen, baron des cryptomonnaies et investisseur de la tech. Par un savant « empilement de plateformes de serveurs distants, de modèles d’intelligence artificielle (IA), de rails de paiement, de réseaux de drones et de constellations de satellites », leurs entreprises se rendent peu à peu indispensables aux infrastructures critiques des États, écrit l’économiste Francesca Bria dans Le Monde diplomatique (novembre 2025), qui décrit une forme de « coup d’État de la tech autoritaire ».
Le Royaume-Uni teste par exemple un projet pilote d’IA développé par Palantir pour son système de santé public. En Albanie, le premier ministre Edi Rama a carrément annoncé que sa nouvelle ministre des marchés publics serait une IA générative du nom de Diella. Entraînée selon des modèles de langage opaques – possiblement avec le concours d’OpenAI, cette IA doit lutter contre la corruption endémique du pays. Un usage qui témoigne d’une forme de gouvernance dérangeante, voire dangereuse, hors de tout contrôle démocratique.
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Les techno-oligarques en ordre de marche
Publié en juillet 2025, le « plan d’action IA » de l’administration Trump, désormais allié avec les géants de la tech, compte bien imposer l’algorithmisation de la vie partout et sans entrave. Une « task force » pourrait ainsi poursuivre en justice les États américains envisageant une quelconque régulation.
« Si les Républicains du Sénat votent aujourd’hui pour interdire aux États de réglementer l’intelligence artificielle, l’impunité de la Silicon Valley sera inscrite dans la loi, consolidant ainsi le statut d’empire de ces entreprises, » écrivait le 30 mai 2025 la journaliste spécialisée Karen Hao(6) dans le New York Times. Un projet aux accents expansionnistes assumés et qui ne connaît pas de frontières. À la suite de Musk et de ses attaques répétées contre l’ancien commissaire européen Thierry Breton, favorable à une réglementation européenne du numérique, Marc Andreessen dénonce avec virulence l’« hostilité » de l’Union européenne(7).
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Évalué à 150 millions d’euros en 2025(8), l’inlassable lobbying des « tech bros » à Bruxelles porte ses fruits. La réforme dite « Digital Omnibus »(9), proposée mi-novembre par la Commission européenne et applaudie par la droite, vise à « simplifier » les régulations européennes en matière de numérique. Le texte devrait être examiné dans les prochaines semaines par le Parlement européen.
En ligne de mire se trouvent le règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act), qui concerne notamment les modèles d’IA dits « à haut risque » (utilisés dans le recrutement, la notation sociale, etc.) et le règlement général sur la protection des données (RGPD, introduit en 2016) qui, détricoté, permettrait aux système d’IA d’accéder plus facilement aux données personnelles. Cet « omnibus numérique » et son impact sur les débats en cours pour réglementer l’IA ont été dénoncés par 127 associations et ONG. Leur alerte prolonge une série d’appels à mettre l’IA sur « pause » et la réglementer.
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Établir des lignes rouges ?
En septembre 2025, l’ONG Centre pour la sécurité de l’IA (Cesia, lancée en 2024) avait, lors de l’Assemblée générale de l’ONU, appelé à tracer des lignes rouges au niveau mondial pour contenir cette technologie, avec le soutien de plusieurs personnalités – dont les pionniers de l’IA Yoshua Bengio et Geoffrey Hinton, et le « prix Nobel » d’économie Joseph Stiglitz. « On pourrait imaginer des accords sur le modèle du traité de non-prolifération nucléaire ou de celui sur les armes biologiques, sur des points précis, tels que le refus d’employer l’IA pour les armes autonomes, la notation sociale, la création d’IA qui pourraient s’autorépliquer ou que les humains ne pourraient désactiver… », précise Arthur Grimonpont, responsable éditorial au Cesia.
L’ONG espère la mise en place d’une sorte de « GIEC » de l’IA à l’été 2027. Mais, souligne Arthur Grimonpont, « nous sommes bien conscients des délais extrêmement serrés au vu de l’avancement toujours plus rapide des modèles d’IA ». Pause IA, branche française d’un mouvement(10) lancé aux Pays-Bas en 2023 par des experts de l’IA, critique de son côté la vision « dangereusement anachronique et incomplète sur laquelle repose la stratégie de la France », dont témoigne selon l’association un rapport de la Cour des comptes paru le 19 novembre 2025 et qui se prononce en faveur d’une massification et d’une accélération de cette technologie dans les entreprises et le secteur public pour les cinq prochaines années. Et ce, malgré des constats alarmants : l’IA pourrait, selon ce document « créer une bombe à retardement environnementale » et avoir « des incidences majeures sur environ 60 % des emplois ». En France, « 13 millions de travailleurs » pourraient être concernés.
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Quand bien même ces appels à la régulation seraient-ils suivis, la question de leur application ou de leur utilité demeure en suspens.
À gauche, les débats sont vifs entre les partisans de la souveraineté numérique, les opposants déterminés à la numérisation ou encore certains techno-optimistes comme Cédric Durand, qui imagine un possible « cyber-écosocialisme ». « Quel est l’intérêt de sauver l’IA ? », assène Dan McQuillan, chercheur à l’université Goldsmith à Londres, partisan d’une approche convivialiste et minimale(11) de la technologie. « Demandons-nous d’abord à quoi elle nous sert vraiment. L’IA est un amplificateur de problèmes existants, elle ne résout rien, puisque son système fonctionne par corrélation d’idées ou de termes, et elle est globalement peu efficace. Nous devrions plutôt privilégier une approche collective, humaine des problèmes auxquels nous devons faire face ».
Un collectif d’une trentaine d’associations (Lève les Yeux, Point de M.I.R, Technologos) et de personnalités (Philippe Bihouix, Corinne Morel Darleux) porte ainsi pour les municipales de 2026 un programme pour une « désescalade numérique » à l’échelle locale. Elles avancent dix propositions, en insistant notamment sur le renfort des services publics physiques (guichets humains, services essentiels hors réseau, école sans IA, etc.) et la possibilité d’appliquer un droit au « non-numérique », tel qu’expérimenté actuellement par la commune de Villeurbanne, près de Lyon.
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Frapper là où ça fait mal
Comme le soulignent ces différents acteurs, la dénumérisation passe aussi par une résistance à l’emprise bien physique de cette industrie tentaculaire. Par exemple en s’opposant aux opérations de séduction des entreprises de la tech, actuellement déployées sur un certain nombre de territoires en France pour acquérir du foncier à bas prix où construire centres de données et usines logistiques en échange de nouveaux trottoirs (Campus AI à Fouju, en Seine-et-Marne, 50 milliards d’euros) ou de salle municipale rénovée et d’hypothétiques emplois (Microsoft, à Petit-Landau en Alsace, 4 milliards d’euros). En France, 65 sites ont été identifiés par le gouvernement pour attirer les géants de la tech(12).
Citoyens, collectifs et syndicats peuvent aussi exiger des entreprises et des administrations qu’elles détaillent leur stratégie IA et ses conséquences pour l’emploi et l’environnement, comme l’ont récemment fait les syndicats de journalistes (SNJ), de traducteurs mais aussi Sud Solidaires Informatique.
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Questionner le recours systématique à cette technologie permettrait d’éviter le « devenir robot » qui guette un certain nombre de métiers, ou que son épicerie de quartier soit opérée à distance par un ouvrier philippin sous-payé au nom du progrès. Sans doute est-il temps de « formuler une nouvelle politique du refus »(13) en se concentrant sur la défense de véritables progrès émancipateurs, menacés de toute part : des services publics et égalitaires, la liberté et la démocratie dans le respect des limites planétaires. Et de se souvenir, comme le formulait joliment Paul Virilio, que peut-être « la Terre est trop petite pour le progrès ».
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Notes :
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1. David Dufresne, « Virilio cyberésistant », Libération, 10 mai 1996.
2. Selon la définition du spécialiste en grands modèles de langage Thierry Poibeau, The Conversation, 21 janvier 2024.
3.Olivier Lefebvre, « “ChatGPT, c’est juste un outil !” » : les impensés de la vision instrumentale de la technique », Terrestres, 28 juin 2025.
4. La start up Liegey Muller Pons - qui a accompagné en 2012 le candidat Hollande - a lancé la campagne d’EM. Les trois fondateurs ont depuis lancé Explain, entreprise de « solutions » au service d’une IA de la donnée publique.
5.Evgeny Morozov, « Les intellectuels-oligarques, nouveaux législateurs de la Silicon Valley », Silicon Circus, Les blogs du Diplo.
6. Elle a consacré un livre-enquête à l’empire d’OpenAi : Empire of IA: Dreams and Nightmares in Sam Altman’s OpenAI(Penguin, 2025).
7. Podcast « Matter of opinion » avec Ross Douthat, The New York Times, 17 janvier 2025.
8. Soit une hausse de 33,6 % par rapport à 2023, rapporte Corporate Europe Observatory, qui note que Meta et Amazon sont les premiers lobbyistes.
9. Les principaux garde-fous remis en question ou fragilisés par le Digital Omnibus aujourd’hui sont l’AI Act, le Digital Markets Act, le Data Act, le DSA et le RGPD.
10. Pause IA est liée à l’association Future of Life Institute fondée par des personnalités et chercheurs de la tech.
11. Auteur de Resisting AI. An Anti-Fascist Approach to Artificial Intelligence, Bristol University Press, 2022.
12. La Direction générale des entreprises a publié un guide et une liste concernant les principaux projets de data centers en France, 28 novembre 2025.
13. Kate Crawford, Contre-atlas de l’intelligence artificielle, Zulma, 2022.
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