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Cancer

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« La rhétorique du “cancer backlash (régression)” présente de nombreuses analogies avec le climatoscepticisme »

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Depuis plusieurs mois, des médecins et des scientifiques s’exprimant hors de leur champ d’expertise dénigrent leurs collègues et cautionnent la démolition des normes de protection de l’environnement et de la santé, relate Stéphane Foucart, journaliste dans sa chronique.

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En janvier, dans une tribune au Monde, Marc Billaud et Pierre Sujobert forgeaient l’expression « cancer backlash* » (« retour de bâton sur le cancer ») pour qualifier l’offensive idéologique qui accompagne, ces derniers mois, l’entreprise de démolition des normes de protection de l’environnement et de la santé publique. Comme l’expliquent ce chercheur en cancérologie (CNRS, Centre de recherche en cancérologie de Lyon) et ce professeur de médecine (université Lyon-I, Hospices civils de Lyon), le cancer backlash réduit la maladie aux comportements individuels, et la naturalise en la dépolitisant.

L’augmentation de son incidence serait principalement liée à la consommation de tabac et d’alcool et à l’allongement de l’espérance de vie. Sans oublier ce satané hasard. Tout le reste – les déterminants socio-économiques, la dégradation de l’environnement, les réglementations laxistes ou absentes – ne serait que distraction. Le cancer backlash est le compagnon rêvé des responsables politiques et des industriels à la recherche de cautions scientifiques déculpabilisantes, et ces jours-ci la demande est forte.

 

Ce discours n’a pourtant de la science que l’apparat. A bien des égards, il présente de nombreuses analogies avec la campagne climatosceptique qui s’est déployée après la remise du quatrième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, en 2007. Dans les deux cas, l’accroissement des connaissances déclenche le même genre de contre-discours, souvent porté par des scientifiques ou médecins s’exprimant hors de leur champ d’expertise.

A chaque fois est répercuté dans l’espace public un mélange de contrevérités, d’omissions et de sophismes, le tout accompagné de vibrants plaidoyers pour la rigueur, la science, etc. C’est l’une des singularités de l’époque : le mensonge est commis au nom de la lutte contre le mensonge. Et à chaque fois, les chercheurs spécialistes de leur sujet, qui s’engagent, sont affublés des mêmes qualificatifs : « militants », « marchands de peur », etc. A droite ou à l’extrême droite, les journaux qui propagent aujourd’hui la rhétorique du cancer backlash sont ceux qui alimentaient le climatoscepticisme il y a quinze ans.

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Il est incontestable que le tabac et l’alcool forment un fardeau monstrueux – nul ne le conteste. Mais la rhétorique du cancer backlash omet généralement de préciser qu’ils sont en fort déclin. La consommation moyenne d’alcool des Français a été réduite de plus de moitié depuis les années 1960, et la part des buveurs quotidiens a été divisée par trois depuis 1990. Quant à la part de fumeurs quotidiens, elle est passée de 28,7 % en 2015 à 18,4 % en 2024 – son plancher historique. C’est encore trop, mais agiter systématiquement ces deux fléaux pour faire oublier tout le reste devient de moins en moins justifiable.

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Mal documentés

Selon le dernier calcul d’attribution mené par Santé publique France (sur des données de 2015), 60 % des cancers ne sont pas attribuables à des facteurs de risque suffisamment connus. Pour les artisans du cancer backlash, ce serait la part naturelle et irréductible de la maladie. Le fruit vénéneux du hasard, qu’il faudrait déplorer silencieusement. En réalité, une part sans doute substantielle de ces cancers est liée à des facteurs de risque environnementaux non consentis, et trop mal documentés pour être évalués.

Ainsi, à l’appui de la loi Duplomb, on entend souvent qu’il n’a pas été démontré que l’acétamipride était cancérogène. Certes, mais il faut au minimum les données d’exposition d’une grande cohorte pour établir un lien formel avec la maladie : pourquoi ne pas rappeler que, s’agissant des néonicotinoïdes, ces données n’existent tout simplement pas ? Le premier néonicotinoïde a été commercialisé en 1991 et cette famille de pesticides n’a été incluse dans le programme national de biosurveillance qu’en… 2025. L’impossibilité matérielle d’administrer la preuve n’est jamais une preuve d’absence et le cancer est loin d’être le seul problème de santé publique.

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Autre question toujours contournée par les bateleurs du cancer backlash : en quoi la lutte contre le tabac et l’alcool serait-elle incompatible avec la protection de l’environnement ? En quoi préserver la qualité de l’eau, renforcer l’évaluation des pesticides de synthèse et réduire leur usage, lutter contre la pollution de l’air et réglementer l’alimentation ultratransformée entraveraient-ils la poursuite du combat contre le tabac et l’alcool ?

C’est un autre sophisme du cancer backlash. Selon ses promoteurs, alerter sur les risques environnementaux subis serait, en fait, dangereux : cela relativiserait en creux les effets du tabac et de l’alcool, favorisant les conduites à risque. Un peu comme prétendre qu’il serait dangereux de recommander le port de la ceinture de sécurité, au motif que cela inciterait les automobilistes à rouler trop vite.

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Quelles sont les preuves disponibles à l’appui d’une telle idée ? Si l’argument était fondé, on devrait observer des comportements plus à risque chez les consommateurs d’aliments bio, or les études menées en France, en Allemagne et au Danemark montrent précisément l’inverse.

Le cancer backlash réduit la santé environnementale à une lubie, en ignorant toute l’histoire d’un champ de recherche. Des décennies sont parfois nécessaires pour objectiver et chiffrer les risques d’une exposition à bas bruit de la population. Il a fallu attendre près d’un siècle après son ajout dans l’essence pour documenter les effets du plomb sur la santé. En 2017, une étude publiée par The Lancet Public Health montrait que 18 % de la mortalité annuelle américaine, essentiellement par maladies cardio-vasculaires, soit 412 000 morts, étaient attribuables à ce métal lourd.

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