Journaliste suisse et canadienne, Maurine Mercier est correspondante permanente à Kyiv depuis 2022 où elle raconte la façon dont la société ukrainienne traverse la guerre avec la Russie. 

En février 2024, Maurine Mercier lance le podcast Carnets d’Ukraine pour la RTS (Radio télévision suisse), dans lequel elle raconte le quotidien, les trajectoires individuelles et l’intime du peuple ukrainien. Lauréate de plusieurs prix internationaux, elle remporte pour la troisième fois le prix Bayeux Calvados-Normandie en octobre 2025 pour son reportage Deux fleurs dans les ruines de Pokrovsk..

La guerre en Ukraine est souvent médiatisée sous l’angle militaire ou géopolitique. Vous, vous parlez du quotidien, des émotions, de l’intime. Pourquoi ce choix ?

Je fais moi-même beaucoup d’analyses, de géopolitique, de suivi militaire – ce sont des faits et on doit les traiter. Mais j’avais à cœur, avec Carnets d’Ukraine, de raconter aussi la vie, le quotidien. Tout simplement parce que, lorsqu’une guerre éclate, ce sont des êtres humains qui sont frappés. Et plus une guerre dure, plus elle se désincarne. Le paysage médiatique y contribue : les chaînes d’info, par exemple, font appel à des experts installés en plateau, à Paris. Depuis la capitale française, on analyse, on commente et on se distancie de ceux qui subissent la guerre. Résultat : les récits deviennent froids. Sur le terrain, c’est très différent. Après un bombardement, on assiste aux fouilles des décombres par les pompiers, on voit les familles attendre puis comprendre que l’espoir de retrouver leurs proches s’amenuise. C’est ce décalage que je veux combler.

J’avais aussi envie de parler de la vie, parce que, dans un pays en guerre, elle est d’une intensité incroyable. Si on ne raconte que le tragique, on ne rend pas justice à la réalité, et on finit par fatiguer voire anesthésier le public. Montrer qu’il reste de la vie, c’est donner une image plus conforme, et aussi une forme d’espoir. Et puis l’intime compte énormément pour comprendre un pays en guerre. Ce sont les histoires individuelles qui m’ont toujours permis de saisir les dynamiques pro- fondes et l’impact réel d’un conflit. Les « petites » histoires font la grande histoire. Le quotidien n’est jamais anodin, surtout pas en temps de guerre.

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Comment choisissez-vous les fragments de vie que vous racontez ? Vous avez récemment été primée pour votre reportage sur la sexualité et le désir féminin en temps de guerre…

L’actu pour l’actu ne me parle pas, surtout en temps de guerre. Je couvre évidemment l’actualité et, pour me tromper le moins possible, je me plie à un exercice redoutable : l’immersion. Je veux prendre la réalité en pleine figure et la raconter telle qu’elle me parvient. Avant de partir à Pokrovsk, dans le Donbass, j’avais en tête les récits de la Seconde Guerre mondiale, notamment celui de Joseph Kessel, où, sous les bombardements, on danse davantage, on boit davantage, on fait l’amour davantage. La guerre crée cette intensité : on sait qu’il faut vivre avant qu’il ne soit trop tard. Dans cette ville, après avoir fini les reportages sur les derniers civils qui évacuaient, je sentais qu’il restait quelque chose à raconter, un éclat de vie. Je suis tombée par hasard sur deux femmes. Elles m’ont parlé parce que je vis là et parce que la radio permet une intimité, une complicité unique.

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Maurine Mercier
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Leur récit est un hymne féministe magistral, un hymne à la vie. Elles sont ces Deux fleurs dans les ruines de Pokrovsk. Ce titre dit toute la beauté, mais aussi toute la tragédie derrière. Ces femmes avaient enterré leur désir sexuel, et il renaît uniquement parce qu’elles ont compris l’urgence de vivre avant de ne plus être de ce monde. Il y a des résiliences, des courages, des libertés que l’on saisit, mais qui ne sont dus qu’à la précarité de ce moment terrible qu’est la guerre. Recevoir un prix pour ce reportage m’a beaucoup touchée. Pourtant, j’ai longtemps hésité à le présenter : je me demandais si un tel reportage était décent. Et en réalité, ça l’est profondément. Si nous, journalistes, nous ne racontons que la mort, alors on fait mourir ces gens une seconde fois, quand bien même ils se battent plus que quiconque pour vivre.

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Qu’est-ce que signifie « vivre » aujourd’hui pour les Ukrainiennes et Ukrainiens que vous côtoyez ?

En Ukraine, les gens vivent avec la conscience que des missiles ou des drones peuvent tomber à tout moment. C’est la définition même de la guerre. Alors chaque seconde devient une seconde arrachée à la mort, un morceau de vie que l’on chérit. Parce que vivre, ici, c’est survivre tout en vivant deux fois plus intensément. Cette urgence-là, nous ne la connaissons plus en Occident. On vit entouré de confort – et tant mieux, je ne le condamne pas, mais on oublie que vivre signifie aussi mourir un jour. Et cette évidence, en Ukraine, personne ne peut l’ignorer. La guerre oblige tout le monde à la saisir : on finira tous par mourir, alors autant essayer de vivre au mieux entre-temps et de faire en sorte que les générations suivantes puissent vivre correctement.

Et puis vivre, dans ce pays, c’est aussi défendre quelque chose. Je vois des jeunes de 18 ou 19 ans manifester contre la corruption. C’est beau, parce que protester contre la corruption, c’est défendre la démocratie. Ils savent que ce combat est immense, que le chemin sera très long et qu’ils ne réussiront probablement pas eux-mêmes à libérer leur pays de ses dérives. Mais ils se battent quand même. Ils ont ce sens des responsabilités né de la conscience aiguë que la vie est courte.

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Comment les enfants réussissent-ils à grandir et à étudier dans un pays en guerre ?

Ce n’est pas facile du tout : ils sont passés de trois ans de pandémie, avec l’école à la maison, à la guerre. Leur situation dépend surtout de l’endroit où ils se situent dans le pays. Dans toutes les villes de l’est de l’Ukraine et de la bande sud, les élèves ne peuvent plus se rendre en classe puisque leur établissement scolaire est trop exposé, trop proche des lignes de front. Par exemple, à Kherson, les enfants subissent une grande solitude à cause de la menace constante des drones russes : quasiment aucune sociabilisation n’est possible. Ce sont des enfants cloîtrés. En résumé, ne peuvent aller à l’école que ceux qui bénéficient d’un abri au sein de la structure. Et à chaque alerte, les enfants s’y rendent.

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Les Ukrainiens et Ukrainiennes continuent-ils de se projeter dans l’avenir et d’évoquer des projets concrets ?

C’est une question complexe, parce que se projeter est devenu presque impossible. Penser sa vie à long terme relève de l’illusion pour les Ukrainiens et Ukrainiennes. Tout est imprévisible. Cette incertitude permanente est une source d’angoisse immense, et beaucoup de gens vivent avec des antidépresseurs ou des anxiolytiques pour la supporter. Mais malgré cela – et c’est ce qui me frappe toujours –, les gens continuent de tomber amoureux, de se marier, de faire des enfants, avec une lucidité glaçante sur les difficultés : une grande partie des hommes est au front, donc la simple possibilité de fonder une famille est entravée par la séparation. Certains couples vont jusqu’à recourir à l’insémination lorsque l’homme est au front, pour pouvoir avoir un enfant malgré la distance. Ici, faire un enfant a aussi une portée symbolique très forte. Alors que la Russie cherche à effacer la population ukrainienne, répondre par la naissance est une manière de résister par la vie, d’affirmer l’existence.

Et puis il y a un phénomène tangible : les villes deviennent des villes de femmes. Beaucoup d’hommes disparaissent : ils sont sur les lignes de front, meurent ou se cachent pour éviter la mobilisation. Alors comment se projeter quand les hommes se raréfient ? Comment imaginer une famille ? Ces questions disent beaucoup de ce que la guerre transforme en profondeur.

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Y a-t-il des moments qui vous ont particulièrement marquée ?

Il existe des moments de joie inouïe, souvent en petit comité, et ils sont d’autant plus précieux qu’ils surgissent en dépit de tout. À Kherson, par exemple, quand j’ai rassemblé toutes les personnes que j’avais interrogées autour d’une table pour partager un repas, l’émotion était immense : on était simplement heureux de se voir toujours en vie. On a tenté de raviver un peu d’insouciance – même si elle ne revient jamais complètement. Je pense aussi à un épisode qui m’a profondément marquée à Kyiv. Je suis allée à un concert d’un groupe de rock pop très populaire originaire de Kharkiv, une ville du Nord-Est ravagée par le conflit. Me retrouver dans une salle remplie de milliers de personnes semblait être une anomalie dans un pays en guerre. Et c’était déjà bouleversant. À un moment, une alerte a retenti : tout le monde a dû sortir et se protéger dans une bouche de métro. Puis, une fois l’alerte passée, le concert a repris. Et voir ces gens danser, rire, chanter, s’offrir un instant festif, se laisser emporter par la musique… C’était magnifique ! Ces moments prouvent que, même au cœur de la guerre, les Ukrainiens continuent de revendiquer leur capacité à célébrer, à se rassembler.

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Quelle évolution remarquez-vous dans les discours des Ukrainiens que vous rencontrez entre 2022 et aujourd’hui ?

Établir un discours général est compliqué, chaque histoire est individuelle. Mais il y a tout de même une évolution très nette dans la manière dont les Ukrainiens et Ukrainiennes envisagent la guerre. Depuis 2023, une chose est entrée dans toutes les têtes : l’Ukraine n’a plus regagné de territoire depuis l’automne 2022. Aujourd’hui, elle tente surtout de se défendre des avancées russes, au prix de pertes humaines absolument effroyables. Quand on regarde une carte, on a l’impression que les Russes avancent peu. Mais ils massacrent énormément d’individus – et parmi ceux qui meurent, il n’y a pas que des soldats de profession : ce sont des infirmiers, des électriciens, des professeurs, des gens aux métiers communs. Le coût humain est immense.

À partir de 2023, un basculement s’est produit : même les jeunes de 20 ans sont à présent convaincus qu’ils connaîtront cette guerre toute leur vie. Plus personne ne voit le conflit prendre fin demain. Et l’arrivée de Donald Trump au pouvoir a accentué ce sentiment. Les premières semaines de son mandat, certains ont espéré un cessez-le-feu, au moins une accalmie – pas tout le monde, mais une partie de la population voulait y croire. Cet espoir s’est éteint très vite. Les gens ont compris qu’ils seraient quasiment seuls face à la détermination russe. Aujourd’hui, les Ukrainiennes et Ukrainiens se préparent à un par- cours d’endurance terrible. C’est devenu un dénominateur commun, silencieux mais omniprésent.

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Image à la Une : Lors d’une rencontre du président Zelensky avec l’armée ukrainienne, en octobre 2024 . WKM/Flickr