« À l’heure de l’intelligence artificielle, à quoi peuvent encore servir les grands-mères ? »
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Parmi les 16–24 ans, 58 % des personnes interrogées dans un sondage (1) préfèrent poser une question à l’outil d’intelligence artificielle ChatGPT plutôt qu’à leurs grands-parents. Ce chiffre effroyable nous invite à nous demander dans quel monde nous sommes en train d’entrer et, surtout, à quoi pourraient encore servir les grands-mères à l’ère de l’intelligence artificielle.
Il est évident que face à l’instantanéité des réponses offertes par l’intelligence artificielle, aucune personne âgée, avec la lenteur inextricablement liée à sa vieillesse, ne peut rivaliser. Sans compter que face à l’efficacité de l’outil, les grands-parents, qui se perdent si souvent dans des tours et des détours les entraînant à nous raconter mille histoires, qui s’entremêlent parfois dans une grande confusion, ne disposent d’aucun avantage concurrentiel. Pire, en comparaison de ChatGPT, ils semblent décalés dans leur maladresse, dans leurs mots d’un autre âge, dans leurs idées d’un autre siècle.
Leur savoir semble obsolète
Alors à quoi servent les grands-mères ? L’intelligence artificielle ne vient-elle pas compiler un nombre incommensurable d’expériences, de connaissances, d’informations, s’apparentant ainsi à un vieux sage nourri de toute la sagesse du monde, de tous les livres du monde, de tous les mots du monde, et nos grands-mères, avec leur seule expérience, avec leur seule connaissance de la vie, avec leur seule singularité, ne font-elles pas pâle figure ?
Sans compter que leur savoir semble obsolète : qui aujourd’hui a besoin de savoir coudre, qui aujourd’hui a besoin de savoir cuisiner quand il suffit de cliquer ? A-t-on besoin que les grands-mères nous racontent des histoires ? Mais nous avons à notre disposition des milliards d’histoires en podcast !
A-t-on besoin que les grands-mères nous chantent une chanson ? Mais nous avons à notre disposition des milliards de comptines, qui n’attendent que nos oreilles pour être entendues ! A-t-on besoin que les grands-mères écoutent nos misères ? Mais nous avons ChatGPT, Le Chat, Deepseek, Copilot et tant d’autres outils de compagnie disponibles 24 heures sur 24 et sept jours sur sept pour nous écouter.
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Aucune expérience n’est véritablement transmissible
On pourra toujours s’entendre rétorquer qu’un outil ne transmettra jamais une expérience inextricablement liée à un concert d’émotions, comme seul peut le faire un être de chair, un être qui l’a vécue. Mais on pourra répliquer que, de toute manière, aucune expérience n’est véritablement transmissible. Les anciens ont beau mettre en garde leur descendance : chacun de nous ne doit-il pas se confronter au feu pour savoir qu’il brûle, à l’amour pour savoir qu’il est vulnérable, à la mort pour savoir que personne n’est immortel ?
Quelles expériences, après tout, pouvons-nous vraiment nous transmettre ? Nous avons beau lire les aphorismes de la vieillesse des philosophes grecs et les Mémoires d’Hadrien, nous ne savons pas mieux vivre pour autant. En matière humaine, rien n’est duplicable. « Quel avantage le sage a-t-il sur l’insensé ? Quel avantage a le malheureux qui sait se conduire en présence des vivants ? », demande l’Écclésiaste (2).
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Une question absurde
Alors à quoi servent nos grands-mères ? D’abord, elles servent à nous rappeler combien cette question est absurde. Se demander à quoi servent les grands-mères est aussi stupide que se demander à quoi servent les enfants, les amis, les amours. Ils ne servent à rien ; ils ne sont pas là pour servir. Nous ne sommes pas là pour nous servir les uns les autres, les uns des autres. Et si ChatGPT sait tout, il y a mille choses qu’il ignore encore et qu’il ignorera toujours.
Ce que nos grands-mères peuvent nous apprendre ? Le réel ! Le réel du corps qui se rappelle à nous et que l’on passe notre vie à ignorer tant qu’il se tait et qu’il ne se fait pas remarquer. Le réel du silence, quand on ne peut plus échanger de paroles – ou si peu – et qu’il faut inventer une autre manière de se parler comme un musicien qui découvrirait de nouvelles gammes. Le réel du temps passé à manger très lentement une madeleine et qu’il faut apprendre à savourer comme si toute la vie s’y était cachée.
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Le réel ; tout ce que le Petit Chaperon rouge a raté, en étant trop bavarde et en laissant sa grand-mère dévorer par le loup. Le réel ; qui permet de comprendre que les morales des Fables de La Fontaine importent peu, l’essentiel est tout le chemin à parcourir main dans la main pour les découvrir. C’est cela que nos grands-mères nous apprennent : que les concepts n’existent pas, qu’il n’y a que du réel, du réel fragile qui n’attend de nous qu’une seule chose : que l’on apprenne à le regarder.
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