Sélectionner une page

Politique

.

Comment penser le conservatisme contemporain ?

.

.

.

Porter un regard analytique sur les bouillonnements idéologiques qui accompagnent la banalisation du discours des droites est crucial pour déterminer des réponses politiques. C’est ainsi dans un but de connaissance scientifique, mais aussi dans l’impératif normatif de « connaître son adversaire », qu’il faut prendre au sérieux les intellectuels et les idées des droites.

    • .
À la mémoire d’Eleni Varikas (1949-2026)

.

Parler de la banalisation du discours des droites[1], dans un contexte de victoire électorale et idéologique, devient en soi de plus en plus banal. Mais le bouillonnement idéologique qui l’accompagne exprime et dépasse à la fois les reconfigurations des droites et de leurs intellectuels. Le regard analytique porté sur ce bouillonnement est d’autant plus crucial qu’il détermine en partie les réponses politiques à y apporter.

.

Le récent regain d’intérêt pour les idées et les intellectuels des droites, singulièrement depuis le second mandat de Donald Trump à la Maison Blanche, se donne à voir tant dans les champs académique[2] et médiatique qu’au croisement de ceux-ci[3].

Ceci ne va pas sans controverses, comme en a témoigné l’article récemment consacré par Sylvain Bourmeau à la revue Le Grand Continent, et la réponse qu’il a suscitée. Par-delà la controverse, une discussion semble émerger autour de la façon d’étudier les idées et les intellectuels des droites, et sur la place à leur accorder dans l’analyse des bouleversements du monde contemporain, en particulier le processus de fascisation auquel nous assistons[4].

Politistes étudiant depuis plusieurs années les intellectuel.les conservateurs et conservatrices[5], nous souhaitons par ce texte apporter une contribution à cette discussion[6]. Cette contribution consiste en particulier à proposer d’appréhender ce que nous appelons des politiques intellectuelles conservatrices, et à éclairer comment il est possible d’étudier les intellectuels que certains chercheurs et commentateurs nomment réactionnaires, que nous nommons plus spécifiquement conservateurs, pour des raisons qui seront clairement exposées plus bas.

.

Pourquoi et comment étudier les idées et les intellectuels des droites ?

.

.

De quelles idées et de quels intellectuels parle-t-on ? Commençons par un constat. Une nébuleuse de think tanks, de revues et d’universités, en interconnexion croissante depuis une dizaine d’années et de part d’autre de l’Atlantique, donne à voir un ensemble de figures intellectuelles, individuelles ou collectives, qui gravitent autour des principaux dirigeants politiques d’extrême droite.

Des idéologues de la sphère « MAGA », proches de Donald Trump et surtout de son vice-président J. D. Vance ; aux participant.es aux conférences « NatCon » (National Conservatism), organisées depuis 2019 par un réseau de think tanks et revues comprenant la Edmund Burke Foundation de Washington, le Mathias Corvinus Collegium (MCC) de Budapest, la revue The European Conservative ou encore Nazione Futura ; en passant par les intervenant.es à une conférence comme celle intitulée « La bataille pour l’âme de l’Europe », organisée par le think tank bruxellois du MCC, se donne à voir une certaine variété des profils. L’intellectuel conservateur – qui se décline principalement au masculin – peut être un universitaire, un éditorialiste ou essayiste, un think tanker, un militant de la société civile conservatrice engagé dans la défense de la famille « traditionnelle » auprès des organisations internationales, un parlementaire présentant certaines dispositions à l’intellectualité, voire un peu de tout cela à la fois.

.

Nous parlons ici d’« intellectuels » car ces acteurs politiques et sociaux, en dépit de leur diversité de statuts, vouent une part considérable de leur activité à la production et la diffusion d’idées, sous forme de publications, d’interventions médiatiques et publiques, mais aussi bien souvent dans des fonctions de conseillers du prince, participant à l’élaboration de biens symboliques politiques (slogans, mots d’ordres, manifestes, programmes politiques).

En s’inscrivant dans une filiation scientifique qui va de la sociologie des idées à la théorie politique et à l’histoire intellectuelle, en s’appuyant sur des auteurs comme Pierre Bourdieu et Quentin Skinner, on peut appréhender ces intellectuels et les idées qu’ils contribuent à produire et à mettre en circulation dans une perspective non-héroïque, en évacuant les jugements de valeur (Qu’est-ce qu’un « vrai » intellectuel ? Une « vraie » idée ?), pour s’intéresser à cet objet de recherche en tant que révélateur de dynamiques plus larges.

.

Que peut-on ainsi apprendre et comprendre ? Un processus de reconfiguration idéologique des droites, qui contribue à l’affaissement du « cordon sanitaire » et à la normalisation de l’extrême droite.

Prendre au sérieux les intellectuels et les idées des droites, c’est donc se donner les moyens de comprendre ce processus, dans un but de connaissance scientifique, qui n’est pas pour nous détaché d’un impératif normatif : apprendre à « connaître son adversaire ».

.

Le faire dans une perspective non-héroïque, c’est aussi pour nous s’interroger sur les canaux de circulation et d’influence des idées (Sont-elles appropriées par les dirigeants politiques ? Si oui, comment ?), mais aussi appréhender les intellectuels et leur travail comme relevant également d’autres considérations : la défense d’intérêts matériels (si on pense par exemple à Peter Thiel, « capital-risker » et entrepreneur) ; l’accumulation de capital symbolique et culturel, par l’obtention d’une reconnaissance comme « penseur » ou « théoricien » ; la mobilisation politique et l’enrôlement électoral.

Sur le plan de l’analyse, il s’agit d’appréhender le travail intellectuel à l’intersection entre différents espaces sociaux.

.

Politiques intellectuelles conservatrices

Nous proposons d’appréhender le succès (éditorial, médiatique) des intellectuels conservateurs non pas comme le fruit de leur seul talent, mais comme le produit de transformations (partiellement autonomes) des espaces de production culturelle et idéologique, qu’il s’agisse de l’université, des médias ou de l’édition. Si le « gramscisme de droite » et la stratégie métapolitique apparaissent comme des invariants bien partagés entre la France, les États-Unis, l’Italie ou encore la Pologne, ces pays, qui font l’objet de nos analyses comparatives en cours, ont également en commun d’avoir connu, à des degrés et selon des modalités diverses, des évolutions de leurs espaces médiatiques marquées par un accroissement significatif de la disponibilité de contenus d’extrême droite, qu’il s’agisse de médias privés idéologiquement marqués (CNews, Fox News) ; de l’essor de médias alternatifs ou de « réinformation », notamment en ligne ; ou de la prise de contrôle de l’audiovisuel public par le pouvoir exécutif, comme en Pologne entre 2015 et 2023. La pression exercée sur la RAI, l’audiovisuel public italien, depuis l’arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni, s’inscrit dans un mouvement similaire.

.

La concentration de la propriété des médias et de l’édition, parallèlement à l’établissement de think tanks et de revues, a offert à ces intellectuels une caisse de résonance, et propulsé certains d’entre eux dans des carrières d’intellectuel public de premier plan. On peut penser à Éric Zemmour, qui a pu s’appuyer sur son succès en tant que chroniqueur, éditorialiste et essayiste pour se lancer dans la course à l’élection présidentielle de 2022 ; ou à Curtis Yarvin, passé du statut d’obscur blogueur sous pseudonyme (Mencius Moldbug) à celui d’idéologue influent à la Maison Blanche, après plusieurs passages remarqués dans les émissions audiovisuelles animées par des brocanteurs d’idées d’extrême droite comme Tucker Carlson et Charlie Kirk.

Le degré de proximité de ces intellectuels aux partis politiques de droite varie considérablement d’un pays à l’autre. En Pologne, le philosophe Ryszard Legutko, figure importante du conservatisme intellectuel après 1989, a siégé pendant 15 années au Parlement européen pour le parti Droit et justice (PiS), dont il a été une figure importante. En Italie, la porosité entre les espaces politique et intellectuel a permis tant à Francesco Giubilei, un très jeune intellectuel prétendant implanter un conservatisme radical, et devenu une figure de l’Internationale conservatrice, qu’à Eugenia Roccella, une ancienne figure de gauche, ancienne féministe, journaliste, déjà ministre sous Berlusconi, de participer au gouvernement Meloni : le premier comme éphémère conseiller du ministre de la culture, la seconde comme ministre de la famille (depuis 2022).

.

Par contraste, et en dépit de l’influence qui leur est prêtée, les intellectuels de la sphère MAGA, qu’il s’agisse des néo-réactionnaires comme Curtis Yarvin ou Peter Thiel, des post-libéraux comme Patrick Deneen ou Adrian Vermeule, ou encore des nationaux-conservateurs comme Yoram Hazony, n’occupent pas de positions de pouvoir dans le parti républicain, au Congrès ou à la Maison Blanche. En comparaison, les intellectuel.le.s français.e.s inscrit.e.s dans des réseaux conservateurs européens, comme Chantal Delsol ou Rémi Brague, apparaissent encore plus éloignés des sphères du pouvoir. Cela n’empêche pas tous ces gens de se lire, de se citer, voire de se retrouver régulièrement dans des rencontres internationales du type de celles que nous avons mentionnées plus haut, y compris à l’initiative de partis politiques représentés au Parlement européen.

Par « politiques intellectuelles conservatrices », nous désignons donc un ensemble d’organisations et d’acteurs, évoluant à l’intersection d’espaces sociaux relativement autonomes, qui contribuent à définir les enjeux et les biens symboliques légitimes des droites. Ces organisations et acteurs sont pluriels et peuvent entrer en concurrence pour la définition de ces enjeux et biens symboliques légitimes. Il en va ainsi de l’idéologie conservatrice elle-même, qui fait l’objet d’une (ré)appropriation et d’une lutte entre intellectuels conservateurs. Ce n’est pas un hasard si Yoram Hazony, initiateur des conférences « NatCon », a choisi Edmund Burke pour patron de la fondation qu’il a créée dans le sillage de la première élection de Trump en 2016, alors qu’il était lui-même investi dans un travail de dissociation du conservatisme et du libéralisme.

.

Contrer le libéralisme en se servant d’une figure qui, par-delà le « conservatisme libéral », a pu être présentée comme une incarnation de la pensée libérale, révèle non seulement des lectures différenciées, parce que situées, mais aussi une volonté de redéfinir le conservatisme, dans une logique à la fois conforme à ses fondements et à son histoire, qui opèrent, par-delà les tentatives de légitimation que l’endossement du concept permet.

L’étude de ces politiques intellectuelles conservatrices requiert une approche de recherche attentive non seulement aux idées mais aussi aux contextes et aux espaces sociaux dans lesquels ces politiques sont élaborées, ainsi qu’à leur dimension transnationale et comparative, compte tenu de l’interconnexion croissante entre les droites.

.

Réaction et révolution

Cette interconnexion se joue autour d’une logique commune : la réaction. Si certains ont pu avancer que la distinction entre conservatisme et réaction était primordiale, en dépit d’une certaine confusion entre les deux termes dans l’histoire des idées ou la théorie politique[7], une telle proposition pose à son tour le problème d’ignorer les origines du conservatisme. Cette idéologie ne possède pas de nature autonome, au sens où elle ne se définit que dans un rapport mimétique, symétrique et inverse, par rapport aux autres idéologies[8]. Par-delà ses variantes, le conservatisme porte déjà, toujours, la marque d’un monde hiérarchisé en voie d’effacement, impossible à accepter et dont il s ‘agit d’enrayer la chute. Il existe certes des réactionnaires, au sens plus couramment donné à ce qualificatif, c’est-à-dire prétendant au retour à un passé fantasmé, qui n’entendent rien « conserver » ou préserver. Mais ce rejet, qui se réclame aussi d’une perspective révolutionnaire, caractérise également les conservateurs dans le moment illibéral que nous connaissons, et qui révèle les dispositions antilibérales de nombre de conservateurs, au sens où ils rejettent l’ensemble des formes du libéralisme : politique, culturel, comme économique. La « révolution » ne s’oppose alors pas à la réaction, ni comme logique oppositionnelle, ni comme volonté de renversement.

.

L’histoire de l’entre-deux guerres et de la montée des fascismes historiques nous enseigne également que la réaction peut se revendiquer de la révolution. Johann Chapoutot a bien montré que le nazisme en tant que vision du monde s’inscrit dans une histoire longue, celle « des contre-révolutions nées dès les années 1790[9] », caractérisées par leur remise en cause de l’universalisme. Le nazisme apparaît ainsi comme une réaction visant à « effacer 1789 de l’histoire ». Il est à cet égard significatif qu’Armin Mohler, un ancien nazi soucieux de redonner quelques lettres de noblesse à ces idées après 1945, ait choisi le label de « révolution conservatrice » pour réunir une galerie d’auteurs supposément non compromis avec les fascismes historiques, en dépit des sympathies évidentes et du compagnonnage de certains d’entre eux (Martin Heidegger, Carl Schmitt, Oswald Spengler)[10].

S’il est indéniable que des acteurs et des mouvements conservateurs ont pu soutenir la démocratie libérale, notamment de manière massive après la seconde guerre mondiale, la radicalisation conservatrice et l’interconnexion croissante entre les droites devraient amener à considérer cette période comme une parenthèse relativement circonscrite dans l’histoire longue du conservatisme.

.

Contre le libéralisme

L’interconnexion croissante entre les intellectuels conservateurs semble se jouer autour d’un ennemi commun : le libéralisme. La logique de l’ennemi, dans une perspective schmittienne, avant que celle-ci ne devienne explicitement revendiquée, a en réalité caractérisé le conservatisme. Le grand ennemi structurant du XXe siècle, ce fut bien sûr le communisme. Avec son effondrement, il a fallu trouver de nouvelles justifications, conçues comme autant de raisons d’exister. Il y eut, par exemple, le marxisme culturel, puis ladite « idéologie du genre », le dernier avatar de cette logique étant le « wokisme ». Avec ces nouveaux ennemis, c’est aussi la veine dite « libérale » du conservatisme qui en est venue à s’effriter. Plutôt que de s’en prémunir, le souci de la tradition n’a pas évité la perte de sens. Le totalitarisme en est ainsi venu à ne constituer qu’une étiquette vide, dans une logique d’inversion sémantique susceptible d’affubler tout ce qui semble contraire à, et mettant en porte-à-faux l’orthodoxie conservatrice.

À travers différents échanges, nous avons pu constater que d’aucuns peuvent se lamenter que Sir Roger Scruton, figure d’un conservatisme libéral bon teint, soit aujourd’hui une figure obsolète du conservatisme. Il faut se rappeler ce que lui-même a pu exprimer et incarner dans les dernières années de sa vie : qu’un prétendu repenti du néofascisme comme Alain de Benoist, pensant la possibilité du conservatisme dans le moment illibéral, en arrive à voir chez Scruton un éloignement du libéralisme[11], ne traduit pas tant, (dans le premier comme dans le second cas) les errances d’hommes en fin de vie, mais bien plutôt une pensée de la hiérarchie et de l’exclusion, appelant à combattre une « Europe émasculée[12] ». Mais la réelle nouveauté réside dans le fait pour Scruton d’embrasser politiquement son temps, quand sa critique de l’art a toujours exprimé un rejet de la modernité, une verticalité traduisible politiquement, pas au temps de Thatcher, mais bien dans celui d’Orbán[13].

.

La matrice inégalitaire

Avec cette remise en cause de la modernité libérale, c’est aussi, par-delà les potentielles lignes de fracture et les incohérences de la constellation des intellectuels conservateurs contemporains, une vision commune du monde que cette nébuleuse donne à voir. Des néo-réactionnaires de la Silicon Valley aux nationaux-conservateurs, des catholiques traditionalistes aux juifs orthodoxes, en passant par les antilibéraux, illibéraux, ou postlibéraux, tous ont un point commun : une vision du monde profondément inégalitaire.

Cette célébration de l’inégalité[14], qui la place au cœur du projet politique des droites, valorise la hiérarchie et la reproduction des structures d’accumulation et de domination. Qu’il s’agisse de célébrer les différences entre les sexes, les races, les cultures ou les religions, c’est l’inégalité qui fait tenir ensemble ces différents acteurs : païens ou athées et intégralistes ; nationalistes et patriotes se posant en défenseurs la civilisation occidentale ; partisans de l’État fort et thuriféraires de sa destruction.

.

À travers cette matrice inégalitaire, c’est in fine la démocratie qui est remise en cause, non seulement par les néo-réactionnaires, mais aussi par les nationaux-conservateurs comme Legutko[15], ou les post-libéraux comme Vermeule[16], qui ont aussi en commun de légitimer et de plaider pour des solutions autoritaires, bien qu’elles puissent prendre des formes différentes. La remise en cause de la démocratie et de ses valeurs, exemplifiée par la matrice inégalitaire du conservatisme et sa réactivation sans apparat, amène à ce constat : nier ou minimiser la continuité entre conservatisme, réaction et fascisme, n’aide pas à la compréhension du moment présent. Cette continuité nous paraît observable tant d’un point de vue théorique qu’empirique.

Comment comprendre autrement la célébration du suprémaciste blanc Charlie Kirk en martyr de la liberté d’expression par The European Conservative et plusieurs figures intellectuelles en apparence moins radicales ?

.

L’appel (résigné) de David Engels aux extrêmes droites européennes à se ranger (au moins provisoirement) derrière la bannière de Donald Trump ?

L’invitation de Peter Thiel par Chantal Delsol à l’Académie des sciences morales et politiques ?

.

Certes, Curtis Yarvin, Peter Thiel, Patrick Deneen, Adrian Vermeule, Yoram Hazony, ne forment pas un groupe homogène. Tous sont pourtant des habitués des conférences « NatCon », qui ont également servi de plateforme de lancement pour la carrière politique de J.D. Vance. Ces rassemblements, organisés en alternance aux États-Unis et en Europe, ont permis à ces intellectuels et à leurs homologues européens de côtoyer des personnalités politiques de premier plan, dont certaines sont aujourd’hui à la Maison Blanche. Plusieurs dirigeants des droites européennes y ont également participé : Nigel Farage, Giorgia Meloni, Mateusz Morawiecki, Viktor Orbán, Marion Maréchal, Éric Zemmour, entre autres.

Si la question de l’influence réelle de ces intellectuels sur les dirigeants politiques se pose, on peut aussi inverser la question et chercher à cerner leur idéologie à partir de leurs prises de position vis-à-vis de la politique courante et partisane. À cet égard, le ralliement, bien que parfois sceptique, à des dirigeants comme Donald Trump ou Viktor Orbán, l’approbation de leurs pratiques de gouvernement autoritaires avec les attaques systématiques contre les contre-pouvoirs (les savoirs, les médias, les cours de justice), l’absence de critique face aux violences infligées aux immigrés ou à ceux qui sont perçus comme tels, constituent des marqueurs tout aussi éclairants que l’analyse fine de leur pensée politique.

.

« Know your enemy »… mais pour quoi faire ?

Étudier les idées et les intellectuel.le.s de(s) droites est un défi et assurément une tâche collective. Nous ne sommes pas les premier.es à tenter de penser, pour mieux l’affronter, ce contexte de fascisation. Théorie ou philosophie et sociologie politiques se sont de ce point de vue rejoints, assumant la portée normative de leur discours, bien que l’exprimant différemment. La différence a tendu à se poser sous la place à accorder au « que faire » : constitutive de l’analyse ou découlant nécessairement de celle-ci. Cette distinction même est en réalité une construction disciplinaire, historique, nationale, voire discursive.

Le grand sociologue allemand Karl Mannheim a fait de ce rapport entre science et politique la base de sa pensée – mais aussi de la sociologie, telle qu’il en a relaté les origines, telle qu’il voulait la promouvoir : une attention aux formes de domination et de renvoi à l’altérité des minoré.es ; une domination renvoyant à la situation précaire même de l’intellectuel.le, en tant que catégorie, à la fois estimé.e et rejeté.e dans le monde social – situation conscientisée par sa propre situation, en tant que juif, par les rapports de pouvoir, ce que ses nombreuses étudiant.es, de Norbert Elias à Viola Klein, la sociologue pionnière de ce que l’on ne nomme alors pas encore le genre[17], ont prolongé à partir de leur propre expérience en tant que figures de l’altérité.

.

Une telle situation dessine un souci d’intervenir, à partir de la connaissance, dans les débats de son temps, à l’intersection des champs intellectuel et politique. Dans ce prolongement, nous assumons, à la fois communément et différemment, singulièrement, cette position fondamentalement instable, mais par là-même prolifique, de l’intellectuel.le. Nous assumons la pensée et l’impératif d’émancipation qui à la fois l’anime et qu’elle appelle.

La façon dont les chercheurs, journalistes et autres commentateurs rendent compte des intellectuels et des idées des droites n’est pas neutre en ce qu’elle peut participer, y compris inconsciemment, au succès de stratégies politiques, individuelles et collectives. Insister sur la dimension inégalitaire qui rassemble les conservateurs, plutôt que sur la singularité des réactionnaires, c’est éviter de construire des épouvantails menaçant la démocratie libérale, pour poser plus profondément la question des conditions de l’émancipation politique et sociale dans nos démocraties contemporaines.

.

Penser les conditions de possibilité de la connaissance, et par-là même de l’action, c’est aussi éviter la sidération, la fascination et le voyeurisme dans l’étude de cet objet de recherche, et participer, à notre façon, à la constitution d’un front antifasciste. Non pas simplement pour réagir, à notre tour, mais pour réinventer, réimaginer un horizon politique commun. Face à une Internationale conservatrice ayant placé l’inégalité au cœur de son programme politique, il s’agit de faire place à un Internationalisme de l’émancipation, qui cherche à pousser plus loin les idéaux hérités des Lumières et de la Révolution, c’est-à-dire l’égale condition des Hommes, par-delà leurs différences de classe, de race et de genre. Bref, de plaider pour l’intersectionnalité et la convergence des luttes. Cela paraîtra à coup sûr incantatoire. Mais en contexte de fascisation, il est important de se doter d’une boussole.

.

Valentin Behr, Politiste, Chargé de recherche CNRS au Centre européen de sociologie et de science politique

Eve Gianoncelli, Politiste, chercheuse associée au Centre Européen de Sociologie et de Science Politique

.

Notes : 

.

[1] Nous parlons d’« intellectuels des droites/de droites », lorsque nous nous référons spécifiquement à l’espace intellectuel ; de partis ou figures d’extrême droite lorsque nous nous référons à l’espace politique ; enfin de partis et figures des droites lorsque nous évoquons des processus de recomposition/reconfiguration tels que celui de l’ « union des droites ».

[2] Voir notamment Corey Robin, The Reactionary Mind: Conservatism from Edmund Burke to Donald Trump, Oxford University Press, 2017 ; Laura K. Field, Furious Minds: The Making of the MAGA New Right, Princeton University Press, 2025 ; David L. Swartz, The Academic Trumpists. Radicals Against Liberal Diversity, Routledge, 2024.

[3] Arnaud Miranda, Les Lumières sombres : comprendre la pensée néoréactionnaire, Gallimard, 2026 ; Marlène Laruelle, Jean-Yves Pranchère, Arnaud Miranda, La Pensée réactionnaire est-elle de retour ?, Presses de Sciences Po, 2025 ; Thomas Charrayre, « Où sont passés les conservateurs ? », La Vie des idées, 20 janvier 2026.

[4] Parmi une littérature foisonnante, on renverra ici à Alberto Toscano, Fascisme tardif. Généalogies des extrêmes droites contemporaines, Éditions La Tempête, 2024 ; ainsi qu’au podcast « Minuit dans le siècle » animé par Ugo Palheta.

[5] L’intellectuel conservateur se déclinant cependant essentiellement au masculin, nous faisons un usage limité de l’écriture inclusive. Les intellectuelles conservatrices sont rares en tant qu’idéologues (ou entrepreneures idéologiques) dans les cercles dominants.

[6] Nous animons notamment le séminaire « Mobilisations conservatrices » à l’EHESS, et préparons un ouvrage provisoirement intitulé Vues de droite. Politiques intellectuelles conservatrices (à paraître aux éditions Amsterdam). Voir aussi l’atelier « Mobilisations conservatrices et réactionnaires » sur Politika.

[7] Thomas Charrayre, « Où sont passés les conservateurs ? », La Vie des idées, 20 janvier 2026 ; « La première histoire des Lumières sombres, une conversation avec Arnaud Miranda », Le Grand Continent, 21 janvier 2026.

[8] Michael Freeden, Ideologies and Political Theory, Oxford University Press, 1996 ; Corey Robin, The Reactionary Mind ; Eve Gianoncelli, « Les fantasmes de l’anti-wokisme : discours, idéologie, et métapolitique », dans Martin Deleixhe et David Paternotte (dir.), Anatomie de l’anti-wokisme, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2026 (à paraître).

[9] Johann Chapoutot, Christian Ingrao, Nicolas Patin, Le Monde nazi. 1919-1945, Tallandier, 2024, p. 25.

[10] « Comprendre la révolution conservatrice : enquête avec Jean-François Bayart », Le Grand Continent, 15 janvier 2026.

[11] Alain De Benoist, « Conserve What? The Equivocations of Conservatism », Telos, n° 183, 2018.

[12] Roger Scruton, « Europe and the Italian nation », The European Conservative, 13, 2016.

[13] Valentin Behr et Eve Gianoncelli, « The Radicalization of “Intellectual Conservatism” in the Illiberal Moment: The Case of The European Conservative », Journal of Illiberalism Studies, 2025, vol. 5, n° 3.

[14] Pierre-Yves Néron, Seeing Like a Firm: Social Justice, Corporations, and the Conservative Order, Oxford University Press, 2024.

[15] Valentin Behr, « Towards a transnational and social history of anti-liberalism. Insights from the trajectory of Ryszard Legutko », European Politics and Society, vol. 24, n° 3, 2023.

[16] Marie Goupy, « La dictature et l’autoritarisme en tant que spectres. Retour sur la théorie des pouvoirs de crise d’Eric Posner et d’Adrian Vermeule », Droit et société, vol. 114-115, n° 2, 2023.

[17] Voir Eve Gianoncelli et Eleni Varikas (dir.), « Viola Klein, une pionnière », Cahiers du Genre, vol. 2, n° 61, 2016.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *