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Agriculture & Alimentation

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Dominique Méda : « Un autre système agroalimentaire est urgent »

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Les pouvoirs publics soutiennent un système alimentaire très coûteux, à l’origine d’un grand nombre d’impacts négatifs et dont les principaux bénéficiaires sont les industries de transformation, les enseignes de distribution, la restauration commerciale et collective au lieu des agriculteurs, constate Dominique Méda, dans sa chronique.

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Les solutions avancées par le gouvernement pour répondre à la grave crise agricole que traverse notre pays révèlent notre incapacité à sortir du cercle vicieux dans lequel agriculteurs et consommateurs se trouvent enfermés. Une grande part du malaise qui affecte la profession s’explique par la concurrence déloyale exercée par des pays qui produisent selon des standards environnementaux, sanitaires et sociaux très éloignés des nôtres, comme l’explique Marine Colli dans Notre assiette mondialisée (Editions Revoir, 2025).

Pourtant, nos responsables politiques ne jurent que par l’amélioration de la « compétitivité » du secteur, qui passe selon eux par l’abaissement des normes, un usage accru des pesticides, l’augmentation des rendements et l’agrandissement des exploitations. Un tel raisonnement est gravement erroné.

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En effet, cette politique fait une impasse totale sur les effets désastreux du modèle agro-industriel sur l’environnement, la santé des agriculteurs et des consommateurs, la cohésion sociale et l’économie. De même que le produit intérieur brut est un indicateur bien trop fruste pour juger de la santé écologique et sociale d’une nation, la compétitivité, réduite à la compétitivité-prix, ne peut pas être l’unique critère permettant d’estimer la performance globale d’un secteur. Or nous disposons de dispositifs de mesure qui nous permettent de mettre en évidence les coûts cachés de nos pratiques industrielles et agricoles. Un autre système agroalimentaire est possible.

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 Au Salon international de l’agriculture, à Paris, le 23 février 2026.

Dans son étude, publiée en 2024, intitulée L’injuste prix de notre alimentation. Quels coûts pour la société et la planète, le Bureau d’analyse sociétale d’intérêt collectif a développé un cadre d’analyse permettant d’estimer les « coûts sociétaux » du système agroalimentaire français. Il n’a souhaité prendre en considération que des coûts avérés et non théoriques, correspondant à des dépenses réelles, c’est-à-dire à la somme des soutiens financiers publics et des coûts supportés par la collectivité pour prendre en charge les impacts imputables à l’activité des acteurs économiques concourant à notre alimentation : depuis l’agriculture et l’agrofourniture jusqu’à la consommation des ménages, en passant par la transformation agroalimentaire, la distribution alimentaire et la restauration hors domicile. Les résultats de cet exercice inédit sont édifiants et mériteraient à eux seuls un très large débat public.

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Coût du système

Les auteurs ont d’abord recensé l’ensemble des soutiens publics bénéficiant aux différents maillons de la chaîne : production agricole, transformation, distribution, restauration et consommation. Leurs calculs montrent l’ampleur de la dépendance du système alimentaire français à ces soutiens, qui s’élevaient, en 2021, à 48,5 milliards d’euros et dont une part importante était non fléchée et non conditionnée. Les principaux bénéficiaires de ces aides sont les industries de transformation, les enseignes de distribution, la restauration commerciale et la restauration collective, qui reçoivent ensemble 55 % des soutiens publics, pendant que le maillon agricole n’en reçoit, lui, que 30 %.

Mais d’autres dépenses doivent être comptabilisées pour avoir une vue d’ensemble du coût du système : il s’agit des dépenses publiques qui visent à réparer, compenser ou indemniser les impacts négatifs du système alimentaire. En ne prenant en considération que celles qui ont été affectées à ces derniers et leur sont réellement imputables, les auteurs parviennent à un montant de plus de 19 milliards d’euros. Le premier poste de coût correspond à la prise en charge des maladies liées à l’alimentation dans la population générale pour un montant d’au moins 11,7 milliards d’euros. Il s’agit notamment des pathologies liées au surpoids et à l’obésité (diabètes, cancers, maladies cardio-vasculaires, accidents vasculaires cérébraux, etc.).

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Le deuxième poste le plus important est lié à la compensation, par les finances publiques, des faibles niveaux de rémunération engendrés par le système alimentaire pour les agriculteurs (20 % des ménages agricoles gagnent moins que le smic), ainsi que pour les travailleurs de l’industrie agroalimentaire, de la restauration et de la distribution : il s’agit notamment du RSA [revenu de solidarité active] et de la prime d’activité. Le troisième poste est constitué de la prise en charge des coûts écologiques du système, la plus grande partie de ceux-ci ne faisant l’objet d’aucune mesure (donc n’entrant pas dans le calcul des coûts) et étant reportée sur les acteurs privés ou les générations futures.

Les pouvoirs publics soutiennent à bout de bras un système alimentaire extrêmement coûteux et à l’origine d’un grand nombre d’impacts négatifs qu’il leur faut ensuite réparer ! Un des éléments les plus saisissants dans ce tableau désolant est que 83 % de ces soutiens bénéficient aux acteurs responsables de la majeure partie des impacts, engagés dans des chaînes de valeur structurées par la maximisation des volumes et 6 % seulement aux acteurs qui mettent en œuvre des modes de production plus vertueux, tant du point de vue écologique que social. Ce dernier disparaît peu à peu, écrasé par la concurrence nationale et étrangère, alors que ses productions sont de meilleure qualité, ancrées dans les territoires et supports de sens du travail.

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Alors que la France compte 25 millions de malades chroniques d’après l’Assurance-maladie, que la maîtrise des dépenses de santé repose en très large partie sur un gigantesque effort de prévention et que l’agroécologie est un facteur certain de santé écologique de nos territoires, ces travaux montrent que nous devons changer de système. Une étude de l’Institut national de la recherche agronomique, publiée le 18 février, a justement démontré que cultiver sans pesticides était faisable techniquement et économiquement.

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