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Sur l’« Occident » ou les « bullshit jobs », le regard toujours espiègle de l’anthropologue David Graeber

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Mort il y a cinq ans, l’anthropologue américain demeure un auteur incontournable pour penser notre époque, alors que s’accentuent certains travers de la société capitaliste qu’il avait déjà identifiés. « Il n’y a jamais eu d’Occident », un livre rassemblant plusieurs de ses textes, dont des inédits, permet de s’en rendre compte.

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 Stéphane Foucart

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Livre. David Graeber est mort prématurément en septembre 2020, et on ignore ce qu’il aurait écrit sur la période actuelle – sur le retour du fascisme et de la guerre en Europe, sur l’anéantissement de Gaza et la fin de l’imperium moral de l’Occident, sur l’intelligence artificielle et l’oligarchisation de l’économie, et sur quantité d’autres choses.

Anthropologue, professeur à Yale, puis à la London School of Economics, militant anarchiste et artisan du mouvement Occupy Wall Street, David Graeber reste cinq ans après sa disparition l’un des auteurs les plus lus et discutés dans le monde, mais que sa voix se soit tue, au moment où elle aurait été plus nécessaire que jamais, a quelque chose d’inacceptable. Seuls les inédits distillés à titre posthume – parmi lesquels La Fausse monnaie de nos rêves (Les liens qui libèrent, 2022) ou encore, avec Marshall Sahlins, Sur les rois (La Tempête, 2023) – permettent de continuer de cheminer aux côtés de celui qui fut l’un des penseurs les plus libres et brillants de ce siècle.

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Le dernier en date, Il n’y a jamais eu d’Occident (trad. Vassily Pigounidès, Les Liens qui libèrent, 465 pages, 25 euros), rassemble 18 textes, dont plusieurs inédits en langue française, rédigés entre 2000 et 2020 – les plus tardifs ont été mis en forme à partir de ses notes par sa compagne et coautrice, Nika Dubrovsky. Judicieusement choisis, ils balaient tout le spectre des thèmes et des idées que l’anthropologue américain n’a cessé de brasser dans son œuvre : la généalogie politique et morale de ce que nous appelons communément « l’Occident », la naturalisation et la financiarisation de l’économie, le pouvoir et la brutalité de la bureaucratie, le sens (ou l’absence de sens) du travail, etc.

Tous ces essais et entretiens sont traversés par la même espièglerie intellectuelle, la même méthode, qui consiste à porter un regard d’anthropologue sur les évidences et les habitudes, sur le fonctionnement de l’économie, sur les hiérarchies et les rapports de domination, en bref sur tout ce qui apparaît naturel à force d’avoir toujours été là ou d’avoir été inlassablement rabâché. David Graeber souligne ainsi l’absurdité ou la contingence de ce que nous faisons, et que nous pourrions faire tout à fait autrement.

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Enfer administratif
Ces 18 textes forment autant une introduction à la pensée de l’anthropologue anarchiste qu’ils offrent à ses lecteurs assidus un aperçu de la genèse de ses idées. Initialement publié en 2005, l’essai qui donne son titre au recueil interroge la généalogie des valeurs occidentales – l’idéal démocratique, la tolérance, l’égalité, la rationalité… – telle qu’elle est généralement envisagée, c’est-à-dire remontant en droite ligne à l’Athènes du Ve siècle avant J.-C. Graeber montre que ce récit est une reconstruction tardive, et que « toutes sortes d’influences se sont cristallisées dans les capitales européennes, avant d’être réintégrées dans cette tradition qui allait bientôt être qualifiée d’“occidentale” ».

Graeber tirera le fil de cette idée jusqu’à en livrer une version plus aboutie dans son dernier ouvrage, coécrit avec l’archéologue David Wengrow (Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, Les Liens qui libèrent, 2021) : les Lumières ne sont pas le fruit du génie singulier et de l’héritage gréco-romain de l’Europe, mais plutôt celui de sa rencontre avec le reste du monde, notamment, au XVIIe siècle, avec les sociétés amérindiennes des forêts canadiennes, dont l’organisation sociale était fondée sur la liberté, l’égalité, mais aussi l’émancipation des femmes.

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Au nombre des essais rassemblés, on lira également les quelques pages publiées en 2013 dans le magazine Strike !, dans lesquelles Graeber ébauche à grands traits son best-seller sur les « emplois à la con » (Bullshit jobs, Les Liens qui libèrent, 2019), qui verra le jour quelques années plus tard, après un travail de terrain auprès de salariés témoignant de l’inutilité ou de l’absurdité de leur emploi. Pour Graeber, cette prolifération de métiers dénués de sens était d’abord le fruit de la financiarisation de l’économie et de sa bureaucratisation, phénomène qui s’est peu à peu propagé aux administrations publiques et aux universités.

Le recueil met en avant le premier écrit de Graeber sur la bureaucratie, et montre qu’une part de la réflexion de l’anthropologue s’enracine dans l’expérience personnelle – en l’occurrence l’enfer administratif traversé pendant la maladie de sa mère, et après la mort de celle-ci.

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D’autres essais rassemblés dans le volume sont aussi, d’une certaine manière, de l’ordre du témoignage. Comme celui, remontant à 2007, où Graeber raconte de l’intérieur les mobilisations du mouvement pour la justice mondiale – mieux connu en France sous le terme d’« altermondialisme » –, tout en portant un regard d’anthropologue sur les grandes manifestations du début des années 2000 : sur les relations avec les forces de l’ordre, sur les bris de vitrines et la violence théâtralisée du black bloc, sur le sens à donner à ces grandes et fragiles marionnettes de papier mâché ou de tissu confectionnées par les protestataires pour accompagner chaque rassemblement.

Le plus ancien des textes colligés est un long tract rédigé au tournant du siècle et anonymement diffusé en ligne – où il continue de circuler. « Etre anarchiste, c’est simplement croire que les êtres humains peuvent se comporter de manière sensée sans qu’on les y force, y lit-on. Une idée toute simple, mais que les riches et les puissants ont toujours trouvée terriblement dangereuse. » On ne sait pas ce que Graeber aurait écrit sur la période actuelle et les moyens d’en sortir, mais, une fois refermé ce volume, on en a quand même une petite idée. (…)

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« Il n’y a jamais eu d’Occident », de David Graeber (trad. Vassily Pigounidès, Les Liens qui libèrent, 465 p., 25 €).

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Stéphane Foucart

David Graeber, né le à New York (États-Unis) et mort le à Venise (Italie), est un anthropologue et militant anarchiste américain, théoricien de la pensée anarchiste en Amérique du Nord et figure de proue du mouvement Occupy Wall Street.

Son œuvre en anthropologie économique, en particulier ses livres Dette : 5000 ans d’histoire (2011), Bullshit Jobs (2018) et Au commencement était… (2021), ainsi que son rôle de premier plan dans le mouvement Occupy, lui valent d’être reconnu comme l’un des anthropologues et penseurs de gauche les plus marquants de son époque. Il est décrit comme « l’un des intellectuels les plus influents du monde anglo-saxon » par le New York Times.

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Né à New York dans une famille de classe ouvrière, David Graeber étudie au Purchase College de New York puis à l’université de Chicago où il obtient son doctorat en 1996. En 1998, il enseigne à l’université Yale en tant que professeur assistant.  Il entre en « exil académique » en Angleterre, où il enseigne au Goldsmiths College de 2007 à 2013 et à la London School of Economics

David Graeber meurt subitement en septembre 2020, alors qu’il est en vacances à Venise. Son dernier livre, Au commencement était…, coécrit avec l’archéologue David Wengrow, est publié à titre posthume en 2021.

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Ouvrages

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  • Pour une anthropologie anarchiste [« Fragments of an Anarchist Anthropology »], Montréal, Lux Éditeur, coll. « Instinct de liberté », , 166 p.
  • Comme si nous étions déjà libres [« The Democracy Project : A History, a Crisis, a Movement »], Montréal, Lux Éditeur, coll. « Instinct de liberté », , 270 p.
  • Dette : 5000 ans d’histoire [« Debt: The First 5000 Years »], Arles, Actes Sud, coll. « Babel », , 667 p.
  • Bureaucratie, l’utopie des règles [« The Utopia of Rules : On Technology, Stupidity, and the Secret Joys of Bureaucracy »], Arles, Actes Sud, coll. « Babel », , 296 p.
  • La démocratie aux marges, Paris, Flammarion, coll. « Champs Essais », , 123 p.
  • Bullshit jobs [« Bullshit Jobs : A Theory »], Paris, Les Liens qui libèrent, coll. « Poche », , 446 p.
  • Les Pirates des Lumières : ou la véritable histoire de Libertalia, Montreuil, Libertalia, , 228 p.
  • L’anarchie — pour ainsi dire [« Anarchy—In a Manner of Speaking »], Zurich – Paris – Berlin, Diaphanes, coll. « Anarchies », , 228 p.
  • La fausse monnaie de nos rêves : Vers une théorie anthropologique de la valeur [« Toward an Anthropological Theory of Value : The False Coin of Our Own Dreams »], Paris, Les Liens qui libèrent, , 464 p.
  • Sur les rois [« On Kings »] (coécrit avec Marshall Sahlins), Bordeaux, La Tempête, , 620 p
  • Possibilités : Essais sur la hiérarchie, la rébellion et le désir [« Possibilities : Essays on Hierarchy, Rebellion, and Desire »], Paris, Payot & Rivages, coll. « Rivages poche. Petite bibliothèque », , 411 p.
  • Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité [« The Dawn of Everything : A New History of Humanity »] (coécrit avec David Wengrow), Paris, Les Liens qui libèrent, coll. « Poche », , 752 p.
  • Révolutions à l’envers [« Revolutions in Reverse »], Paris, Rivages, coll. « Bibliothèque Rivages », , 263 p.
  • Valeur, politique et démocratie aux États-Unis, Lyon, Presses universitaires de Lyon, coll. « Lignes de partage », 2025, 88 p.
  • Il n’y a jamais eu d’Occident, traduction: Vassily Pigounidès, 2026, Les Liens qui libèrent, 465 p

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