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Pas de souveraineté alimentaire sans souveraineté énergétique et en eau

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Le 24 Mars 2026

Harold Levrel Professeur d’économie écologique au Muséum national d’histoire naturelle

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Le débat sur la souveraineté alimentaire de la France s’est souvent limité au moment du salon de l’agriculture – qui s’est tenu du 21 février au 1er mars – aux questions de déficit commercial des produits agricoles.

Cette dégradation de la balance commerciale est liée à un effet prix conjoncturel (augmentation du prix du cacao et baisse du prix du sucre, par exemple), et à un effet quantité structurel (montée des importations de volailles ou de légumes frais depuis une vingtaine d’années). Les droits de douane imposés par les Etats-Unis et la Chine, ainsi que les mauvaises récoltes de 2024, n’ont évidemment rien arrangé – même si les prévisions pour 2026 sont meilleures du fait de bonnes récoltes en 2025.

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Assiste-t-on pour autant à une perte de souveraineté alimentaire ? Si l’on se réfère à nos taux de couverture des besoins alimentaires par la production nationale, les choses ne vont pas si mal.

L’Académie d’agriculture propose ainsi des comparaisons en termes d’autosuffisance pour les principaux produits alimentaires (céréales, fruits, huiles végétales, légumes, œufs, sucre, produits de la mer, viandes) pour différentes parties du monde : les taux moyens d’autosuffisance sont de 80 % en Afrique, 93 % en Asie, 94 % dans l’Union européenne, 105 % en Amérique du Nord, 131 % en Amérique du Sud et… 121 % en France.

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Quelle souveraineté énergétique pour la production agricole ?

L’accroissement des déficits sur des produits comme les fruits tempérés, les légumes, les œufs, les poulets ou les bovins est lié à un problème de compétitivité sur les marchés internationaux. Il est tout à fait à la portée de la puissance publique de réorienter les subventions vers les produits pour lesquels la France est déficitaire, en vue de mettre en adéquation la production et la consommation domestique.

Il suffit pour cela de s’intéresser aux producteurs qui souffrent d’une concurrence internationale défavorable et de réduire les subventions indexées sur le capital (tout particulièrement foncier) pour augmenter celles permettant d’alléger les charges salariales, car ces filières sont souvent intensives en travail.

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Si l’on s’intéresse à la question de la souveraineté alimentaire dans une perspective plus systémique, le paysage s’assombrit cependant.

La crise dans le golfe Persique nous rappelle notre absence de souveraineté alimentaire liée aux énergies fossiles

La souveraineté alimentaire française dépend largement des énergies fossiles permettant de produire l’azote et les pesticides de synthèse dont l’agriculture est une grande consommatrice. La crise dans le golfe Persique nous rappelle, tout comme l’avait fait le déclenchement de la guerre en Ukraine, notre absence de souveraineté alimentaire liée aux énergies fossiles (seulement 2 % à 3 % de nos besoins énergétiques dans le domaine agricole sont couverts par notre production domestique).

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L’impact de toute variation sur l’approvisionnement en énergie fossile, et tout particulièrement en gaz, se répercute directement sur le coût de production. La crise inflationniste sur les produits alimentaires de 2022-2023 était presque entièrement due à notre dépendance aux importations de gaz. Aujourd’hui, ce gaz provient majoritairement de Norvège, des Etats-Unis, d’Algérie, du Qatar et toujours de Russie, même s’il est prévu que les importations en provenance de ce pays s’arrêtent en 2027.

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Quelle souveraineté pour l’eau ?

Un autre niveau de souveraineté alimentaire concerne l’eau. Nous connaissons en effet une baisse constante depuis vingt ans de nos approvisionnements en eau douce. Entre les périodes 1990-2001 et 2002-2022, la production d’eau douce (dont 94 % provient de la pluie et 6 % des pays voisins) est ainsi passée de 229 milliards de m3 à 198 milliards de m3. En 2022, année de forte sécheresse, 97 % de la France métropolitaine a connu des restrictions sur l’usage de l’eau de surface.

Les dispositifs de restriction d’eau, le renouvellement des équipements ménagers et l’augmentation du prix du mètre cube d’eau ont permis de réduire la consommation moyenne d’eau douce des ménages : 150 litres d’eau par jour en 2022 contre 165 litres en 2004. L’agriculture est une exception puisque sa consommation est restée stable.

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Or 62 % de la consommation d’eau douce en France provient de l’agriculture. Soulignons cependant que seulement 6 % des surfaces agricoles françaises dépendent de l’irrigation, ce qui montre que la souveraineté alimentaire française est encore peu menacée par cette dynamique.

L’usage d’intrants de synthèse conduit indirectement à perdre notre souveraineté sur l’eau potable

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Plus inquiétant est le diagnostic sur l’eau potable. Les discours sur le productivisme agricole justifient le nécessaire usage d’intrants de synthèse pour assurer la souveraineté alimentaire de la France. Or ils conduisent indirectement à perdre notre souveraineté sur l’eau potable. Ainsi, comme mentionné par un rapport d’Inspection des ministères de l’Agriculture, de la Santé et de l’Environnement, 10 millions de Français n’ont plus de garantie sur la potabilité de l’eau du robinet du fait de la présence de polluants dans cette dernière, notamment issus des pesticides de synthèse.

Dans ce contexte, de plus en plus d’entreprises, de collectivités et de ménages achètent du charbon actif ou des dispositifs d’osmose inversée, nécessaires à la purification de l’eau. Mais l’osmose inversée est très consommatrice en énergie, ce qui augmente notre dépendance aux importations d’énergie. Ensuite, la France produit peu de charbon actif, ce qui l’a conduit à en importer 43 497 tonnes en 2023 – elle figure au septième des importateurs dans le monde. Dans ce contexte, le prix du mètre cube d’eau, multiplié par trois en trente ans, devrait continuer à croître de manière très importante.

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Des alternatives existent

Des alternatives existent pourtant. A titre d’exemple, l’agriculture biologique n’a pas besoin de gaz pour produire ses engrais. Par ailleurs, une mission d’information sénatoriale a pointé qu’il coûterait trois fois moins cher de réduire l’usage des pesticides de synthèse pour maintenir la qualité de l’eau dans notre pays plutôt que d’adopter des solutions curatives.

Ainsi, les pertes de productivité agronomique associées à la conversion au bio (très réduites pour les fruits et les légumes) pourraient être compensées par une augmentation de la productivité dans le domaine de l’approvisionnement en eau potable et une plus grande souveraineté énergétique.

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A cela peuvent être ajoutés des gains en matière de santé publique ou de protection d’espèces auxiliaires favorables aux rendements agricoles. Le bio ne représente pas un modèle unique, mais il dessine des voies alternatives pour augmenter la souveraineté alimentaire de la France dans une perspective systémique.

Pourtant, l’exécutif ne semble pas faire confiance à ce système de production qui est le seul à offrir pour l’instant de vraies garanties sur le long terme en matière de souveraineté alimentaire.

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Harold Levrel Professeur d’économie écologique au Muséum national d’histoire naturelle à suivre sur Alternatives économiques

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