Avec « Cartes imaginaires », la BNF puise dans ses réserves quelques trésors illustrant le double pouvoir de la carte, celui de décrire le réel et de matérialiser l’imaginaire.
Destinée à aider l’être humain à se situer dans l’espace, la carte se veut un outil qui matérialise le réel. Pourtant, longtemps, ce réel a été inconnu des cartographes ou a été délibérément exclu de ces représentations, au nom de l’idée que l’imaginaire a, lui aussi, le droit d’être cartographié. C’est à la rencontre de ces deux vocations que nous convie la BNF (site F. Mitterrand) avec l’exposition « Cartes imaginaires. Inventer des mondes »..

Affiche de l’exposition à la BNF
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Un monde inexploré

Les cartographes ont toujours été des artistes, soulignent les deux co-commissaires de l’exposition, Julie Garel-Grislin et Cristiana Ion, conservatrices au département des Cartes. Leurs choix pour cette exposition a, d’une certaine façon, pour objectif de « résoudre le divorce entre les arts et la science ».

Organisé en quatre étapes – le monde inexploré, les mondes légendaires, les mondes littéraires et les mondes de la carte –, le parcours débute effectivement aves des cartes qui sont de véritables œuvres d’art et tentent de documenter le monde. La connaissance du globe est alors très parcellaire malgré les premières grandes expéditions, mais il faut quand même occuper l’espace de la carte et ne pas laisser du blanc. C’est donc le domaine qu’occupent les mythes, les croyances et les animaux fabuleux, monstres marins ou terrestres qui deviennent « les emblèmes spectaculaires de ces confins redoutables ». Un manuscrit d’Histoire universelle du XVe siècle identifie le lieu où se trouvent les dragons, tandis que le haut de la carte abrite le paradis avec Adam et Eve, et Jérusalem.

La BNF expose deux de ses « trésors » : la carte asiatique de l’Atlas catalan, recueil de six cartes réalisé vers 1375, inspiré des voyages de Marco Polo (1254-1324) et l’Atlas Miller, réalisé de 1515 à 1519, série de cartes portugaises qui ont été dessinées avant le voyage de Magellan.

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La représentation du monde impliquant une forme de réalité scientifique, les cartographes du Moyen Âge et de la Renaissance vont considérer que, pour équilibrer ce qui se situe dans la partie haute du globe – l’Europe et l’Asie –, il existe forcément une contrepartie terrestre dans le bas du globe. C’est la « Terra Australis » qui fera l’objet de mythes jusqu’au XVIIIe siècle (James Cook sera le premier à cartographier en détail les côtes de l’Australie en 1770).

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La « Terre australe », dans Cosmographie
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universelle
(1556). BnF / Service historique de la Défense. Guillaume Le Testu

En 1570, le cartographe anversois Abraham Ortelius produit le premier atlas mondial d’une valeur scientifique, le Theatrum orbis terrarum. On découvre sa planche consacrée à l’Islande, qui fait se côtoyer finesse de la représentation des côtes maritimes et précision des monstres marins.

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Abraham Ortelius Theatrum orbis terrarum : Islandia (1595). BnF, Réserve des livres rares.
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Les mondes légendaires

L’absence de connaissances basées sur l’expérience de l’ailleurs laisse place à la construction de mythes et de légendes. C’est l’objet de la deuxième partie de l’exposition. C’est le cas du « royaume du Prêtre Jean ». De nombreuses cartes, à partir du XIIIe siècle, ont situé en Ethiopie ce fameux Jean qui aurait aidé les Chrétiens à se battre contre l’Islam. Une carte marine de ce royaume, d’une taille phénoménale avec de nombreux personnages, est réalisée par Abraham Ortelius dans l’atlas cité plus haut (Theatrum Orbis Terrarum). Elle n’a rien de très tangible et illustre parfaitement ce mélange du réel et des territoires imaginaires qu’on affectionne à l’époque.

Il est aussi possible de découvrir, extraite de l’Atlas Miller, la carte dite de Christophe Colomb parce qu’il est possible qu’elle aie été réalisée par lui ; on peut y voir une carte marine de la Méditerranée avec l’Europe et l’Afrique qui l’enserrent, tandis qu’à gauche de la carte, un cercle représente le monde céleste au cœur duquel se trouve le paradis. À l’époque, les cartographes ont une vision théocentrée du monde et il convient de représenter le paradis à côté des résultats de l’observation.

Plus loin, une carte arabo-musulmane met sur le même plan les sources du Nil et le monde de la Lune, et fait jouxter la Chine et le Tibet de mondes imaginaires, tandis qu’une autre, figurant les routes de l’Himalaya, identifie une montagne mythique, le mont Méru, berceau du bouddhisme. L’Eldorado ou l’Atlantide sont d’autres mondes imaginaires que les hommes ont cartographié, espérant parfois y trouver la richesse.

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Un allié de la fiction

Après deux premières parties de l’exposition (qui compte 200 pièces), très denses et un peu érudites, les deux parties suivantes sont plus directement accessibles pour le visiteur. La première est consacrée aux mondes littéraires. De nombreux auteurs ont fait des allers-retours avec les cartes pour documenter leur fiction. Soit pour justifier auprès du lecteur le choix des lieux réels, soit pour bâtir une œuvre à partir d’un monde de fantasy créé pour le lecteur. Comme le soulignent les commissaires, ces cartes « donnent naissance à des univers de papier en imbriquant des mondes réels et fictifs ».

Emblématique de cette démarche est la carte d’Utopie, île inventée par Thomas More en 1516, et dont le patronyme signifie « non-lieu ». Les cartes de l’ouvrage s’appuient sur des méthodes de représentation qui sont celles des cartes du réel, emportant le lecteur sur les lieux de l’imaginaire.

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Thomas More. Carte de l’île d’Utopie, gravure d’Ambrosius Holbein, dans L’Utopie (1518). BnF, bibliothèque de l’Arsenal
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Il arrive aussi que la carte préexiste à l’œuvre, comme souvent dans le roman d’aventure : c’est le cas de l’illustre Île au trésor de Stevenson, dont l’intrigue part de la découverte, dans une auberge, d’une carte au trésor. L’univers de la fantasy s’appuyant sur des mondes imaginaires, le recours à la carte est essentiel pour apporter de la crédibilité au récit et embarquer un peu plus le lecteur. Ainsi J.R.R Tolkien, dans Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux, documente-t-il sa « Terre du milieu », représentant « le nord-ouest du Vieux Continent, à l’est de la Mer ». Plusieurs cartes de cette Terre sont présentées dans l’exposition, aux côtés d’autres représentations de mondes fictifs (Narnia, Game of Thrones…). Il est même possible d’explorer, dans le cadre d’un partenariat entre la BNF et Ubisoft, la carte de l’Atlantide, construite par l’éditeur de jeux vidéos pour Assassin’s Creek Odissey.

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Robert Louis Stevenson.; Treasure Island (L’Île au trésor) (1934). BnF, Cartes et plans
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Enfin, la quatrième partie de l’exposition est consacrée à une vision – souvent plus contemporaine – de la carte, qui déconstruit ses codes de représentation parce que les artistes s’en emparent. La carte n’est plus forcément celle d’un lieu géographique, ou bien la géographie est dotée de formes imaginaires (anthropomorphes ou zoomorphes, ou encore une projection en forme de cœur). Elle peut avoir pour objet de visualiser les sentiments amoureux (La carte du Tendre), de montrer la puissance politique, ou des états psychiques (Le guide psychogéographique de Paris de Guy Debord).

C’est donc un parcours qui oscille entre la vision scientifique du monde et sa perception poétique que propose la BNF, un voyage clairement destiné aux amoureux des cartes.

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Informations pratiques :

Cartes imaginaires – Inventer des mondes

Jusqu’au 19 juillet.

BNF – François Mitterrand : Quai François Mauriac, Paris XIIIe

Tarifs : 8€ / 10€