L’« écolo-bashing », ou comment court-circuiter la transition écologique par le dénigrement
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Il faut abandonner le « catéchisme vert », assure François Lenglet le 16 décembre sur RTL. Le même jour, Gaëtan de Capèle évoque une « prise de pouvoir de l’écologisme militant » dans son édito du Figaro. Ce type de propos visant à disqualifier les enjeux de transition écologique se multiplient dans les médias, qu’ils soient le fait de journalistes, de politiques ou de représentants de certains secteurs économiques, notamment à la faveur de la crise agricole.
Le bashing se définit comme le fait de dénigrer collectivement une personne ou un sujet. Avec le développement des réseaux sociaux et la possibilité de faire des commentaires de manière plus ou moins anonyme, il est devenu un outil privilégié de critiques sur des questions sociétales variées. Là où il existait des débats (certes parfois houleux), dominent désormais des invectives visant à dénigrer des discours qualifiés péjorativement de « progressistes ».
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Le bashing écologique peut se traduire, dans la bouche de nos élus, par des formules assez générales et relativement modérées, telles que «L’environnement, ça commence à bien-faire», propos de Nicolas Sarkozy du 6 mars 2010, ou par des expressions beaucoup plus inquiétantes dans ce qu’elles cherchent à véhiculer, comme le terme « écoterrorisme » utilisé par Gérald Darmanin le 30 octobre 2022.
Entre ces deux dates, l’écologie est devenue le bouc émissaire de tous les problèmes de la France : pouvoir d’achat, crise agricole ou perte de compétitivité mondiale. Renvoyant à des sujets aussi divers que l’énergie, la protection de la biodiversité ou la qualité de l’eau, portés par des acteurs institutionnels, des entreprises ou des militants, elle peut être attaquée de toute part.
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Bashing écologique, mode d’emploi
Le bashing écologique offre ainsi l’opportunité de ne pas avoir à traiter les problèmes de fond comme les inégalités de revenus ou les nouvelles vulnérabilités environnementales. Il permet aussi à ceux qui profitent le plus du système d’agiter les menaces existentielles que ferait peser sur leurs activités la transition écologique – en omettant, bien évidemment, que cette dernière pourra alimenter la croissance de nouveaux acteurs ayant innové dans le domaine.
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Le bashing écologique repose sur des recettes que l’on peut résumer à quatre mécanismes : amalgamer, caricaturer, cliver, disqualifier
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L’exercice du bashing écologique repose sur des recettes éprouvées que l’on peut résumer à quatre mécanismes : amalgamer, caricaturer, cliver, disqualifier. Tout d’abord, amalgamer le mot « écologie » à des termes évocateurs de pouvoirs totalitaires. La liste est longue de ces expressions destinées à effrayer : « Khmers verts », « dictature écologique », « ayatollahs de l’écologie », « écofascisme », etc.
Ensuite, caricaturer les propositions écologiques en martelant que les acteurs environnementaux veulent tout interdire, tout de suite, sans prise en considération des réalités économiques et sociales. Ce procédé aide à imposer le caractère prétendument irréaliste des projets alternatifs au modèle dominant.
Troisième mécanisme : créer des clivages en insistant sur l’impossibilité de conjuguer transition écologique et développement économique, mais surtout transition écologique et justice sociale. L’objectif est ici, dans un contexte de crise du pouvoir d’achat, de prétendre que de nouvelles mesures écologiques ne pourraient mener qu’à la faillite économique et à la misère sociale.
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Pour finir, il importe de disqualifier les fondements scientifiques des discours autour de la nécessaire transition écologique. Deux dispositifs peuvent être mobilisés à cet effet. Le premier d’entre eux est d’opposer les « sachants » aux « pratiquants », les « savoirs experts » aux « savoirs profanes », les « analyses quantitatives » au « bon sens de terrain ». La remise en cause d’un résultat scientifique repose ainsi souvent sur un argument d’autorité qui consiste à mentionner une expérience vécue, « moi, dans mon champ », « autour de ma maison », « dans mon entreprise », etc.
S’il est nécessaire – et urgent – de croiser les connaissances scientifiques avec celles des usagers, cela ne peut se résumer à une opposition entre expériences personnelles non contextualisées et travaux scientifiques réalisés à large échelle.
Le second dispositif consiste à mobiliser une publication, d’y piocher un élément saillant antiécologique, d’en généraliser la portée, et de le réutiliser ad nauseam.
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« Faire la peau » aux écolos
Une première conséquence associée aux stratégies de clivage est de polariser les débats sur la transition. Les Républicains (LR) sont ainsi en train de développer une véritable phobie écologique, à l’Assemblée nationale comme au Sénat, ce qui les conduit à voter contre toutes les propositions de loi visant à protéger l’environnement et la santé des citoyens. Pourtant, qui peut dire que les citoyens votant à droite ne sont pas sensibles au fait de bénéficier d’une eau potable ou d’aliments qui ne contiennent pas trop de pesticides ?
Une deuxième conséquence de la mobilisation, par les plus hauts responsables de l’Etat, d’un vocabulaire piochant dans l’extrémisme politique (le fameux « écoterrorisme ») est de créer un sentiment d’impunité sur ce qu’il est possible de dire ou de faire. Qui pourrait être inquiété pour s’être défendu – même de manière violente – contre des extrémistes ? De fait, le nouveau leader de la Coordination rurale, Bertrand Venteau, a déclaré le 19 novembre lors du 32e congrès du syndicat : « Les écolos, la décroissance, veulent nous crever, nous devons leur faire la peau. »
Avant de « faire la peau aux écolos », les agriculteurs de la Coordination rurale ont commencé par un échauffement : dans la nuit du 10 au 11 décembre, des pneus, des bottes de paille et des têtes de sanglier ont été déposés devant les sièges de l’Office français de la biodiversité (OFB), de l’association Nature environnement de la Charente-Maritime et de la Ligue de protection des oiseaux, mais aussi de la permanence du député écologiste Benoît Biteau.
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Le bashing écologique fait des victimes, au premier rang desquelles l’OFB ou les membres d’associations environnementales
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Le 11 décembre toujours, des centaines d’agriculteurs et plus de 200 tracteurs ont bloqué une réunion de la commission locale de l’eau à Châteaubourg, en Ille-et-Vilaine, lors de laquelle 72 élus devaient voter l’interdiction de l’usage de pesticides dans les zones de captage afin d’améliorer la qualité de l’eau du robinet dans le territoire. Le bashing écologique fait donc des victimes, au premier rang desquelles on trouve l’OFB ou les membres d’associations environnementales.
Quant à la question de l’impunité, les acteurs tenant des propos ou menant des actions contre le monde écologique bénéficient indéniablement d’une certaine latitude.
Un exemple parmi cent : le 23 septembre 2025, une militante écologiste a écopé de six mois de prison ferme pour avoir aspergé de peinture le portail de l’hôtel Matignon fin 2023. Le 6 janvier 2026, l’Etat a requis devant le tribunal correctionnel de Dijon une amende de 200 euros contre le président de la FDSEA du canton de Baigneux-les-Juifs (Côte-d’Or), qui avait tagué les prénoms de deux agents de l’OFB sur la façade de l’établissement, accolés au mot « mutation ». Deux poids, deux mesures.
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Criminalisation des défenseurs de l’environnement
Or, les solutions pour lutter contre le bashing existent… s’il s’agit d’« agri-bashing ». Contre ce dénigrement dont le monde agricole ferait l’objet, la cellule Demeter a été créée en octobre 2019, à la demande de la FNSEA. Demeter, qu’héberge la Direction générale de la gendarmerie nationale, a notamment pour objectif de lutter contre « des actions symboliques de dénigrement ».
Pour rendre cette cellule opérante, la FNSEA, les Jeunes agriculteurs et la gendarmerie nationale ont signé une convention, le 13 décembre 2019, visant à organiser des échanges d’informations. Des réunions ont lieu à fréquence régulière au sein des préfectures avec le concours des services de gendarmerie, lors desquelles chaque agriculteur peut mentionner des actes de dénigrement.
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Il n’y aura pas de cellule dédiée à la protection des défenseurs de biens publics comme l’air, l’eau, la biodiversité ou la santé humaine
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Mais ce dispositif a pour fonction première de dénoncer des militants écologistes, de collecter des informations sur certains milieux activistes et de mettre en place des dynamiques de collaboration rappelant des pratiques classiques de police politique. On le comprend : il n’y aura pas de cellule dédiée à la protection des acteurs environnementaux, défenseurs de biens publics comme l’air, l’eau, la biodiversité ou la santé humaine, acteurs qui sont justement les cibles de Demeter.
Ces dérives ont poussé Michel Forst, rapporteur spécial de l’ONU auprès de la convention d’Aarhus (qui garantit la transparence des informations environnementales), à produire un rapport soulignant que la criminalisation des défenseurs de l’environnement constituait aujourd’hui une menace majeure pour les droits humains et la démocratie en Europe.
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