La Lettre de la Biodiversité
Numéro 1, Avril 2026
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Le Prix du vivant
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Pourquoi une lettre sur la biodiversité ?
Il y a quelques semaines, une étude rappelait que 70 % des populations de vertébrés sauvages ont disparu depuis 1970. Cinquante ans. La durée d’une vie professionnelle. Ce chiffre devrait sidérer tout le monde. Il ne fait encore trembler presque personne dans les conseils d’administration, les comités de direction ou les salles d’audience.
Pourtant, la Banque mondiale estime que plus de la moitié du PIB mondial, soit environ 44 000 milliards de dollars, dépend modérément ou fortement des services rendus par la nature : pollinisation, régulation du climat, eau douce, matières premières, stabilité des sols. Ce ne sont pas des externalités lointaines. Ce sont des inputs dont les chaînes de valeur dépendent aujourd’hui, concrètement.
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C’est ce décalage entre la réalité du vivant et la perception des acteurs économiques que j’ai voulu combler en lançant une lettre mensuelle sur la biodiversité, à destination de ceux qui comprennent le vivant, et de ceux qui font tourner les entreprises. Parce que ces deux mondes doivent apprendre à se parler.
La lettre s’articulera chaque mois autour de quatre volets.
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- Le vivant, d’abord : Une espèce, un écosystème, un mécanisme biologique. Pas de catalogue encyclopédique, un fait du monde naturel choisi pour ce qu’il révèle des enjeux économiques et juridiques qui suivent. La biodiversité ne se perd pas en abstraction : elle se perd espèce par espèce, prairie par prairie, pollinisateur par pollinisateur;
- L’enjeu économique, ensuite : La dépendance des entreprises aux services écosystémiques est massive et largement sous-estimée. Agriculture, agroalimentaire, pharmacie, construction, eau, énergie, tourisme, rares sont les secteurs qui ne sont pas exposés. Ce volet mettra en lumière chaque mois ce que la perte de biodiversité coûte réellement aux entreprises : ruptures d’approvisionnement, dépréciation d’actifs, hausse des primes d’assurance, perte de licence sociale. Et ce que sa préservation peut, au contraire, générer comme valeur.
- Le droit et la régulation, ensuite : Le cadre juridique de la biodiversité se construit à une vitesse que peu d’acteurs mesurent encore. Séquence éviter-réduire-compenser, unités de compensation (SNCRR/UCRR), règlement européen sur la restauration de la nature, préjudice écologique, CSRD et ESRS E4, responsabilité des dirigeants pour les risques nature… Chaque mois, je décrypterai les textes, les jurisprudences et les décisions qui redessinent les obligations et les responsabilités des entreprises et des investisseurs.
- Les crédits biodiversité, enfin : Un marché est en train de naître. Il attire des capitaux, suscite des espoirs et soulève déjà des questions fondamentales : comment mesurer ce qu’on prétend protéger ? Quelle additionnalité exiger ? Comment articuler compensation volontaire et obligation réglementaire sans ouvrir la porte au biodiversity washing ? Ce volet suivra l’émergence de ce marché avec la rigueur critique qu’il mérite (acteurs, référentiels, tensions, jurisprudences à venir).
Une lettre rigoureuse, sourcée, sans militantisme, mais sans complaisance non plus. Pour les naturalistes qui cherchent à peser dans le débat économique. Pour les entreprises qui commencent à comprendre que la nature est un risque qu’elles portent sans le voir. Pour les juristes et les financeurs qui veulent anticiper plutôt que de subir.
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Introduction
La biodiversité n’est plus seulement une préoccupation naturaliste ou scientifique : elle s’impose désormais comme un enjeu économique et stratégique de premier ordre. Selon le rapport The Economic Case for Nature de la Banque mondiale (2021), pas moins de 44 000 milliards de dollars de PIB mondial (soit plus de la moitié de la production économique annuelle) dépendent, directement ou indirectement, des services rendus par les écosystèmes. Ce chiffre, repris par le Forum économique mondial et la TNFD, illustre l’ampleur des risques auxquels s’exposent les entreprises, les investisseurs et les États face à l’érosion du vivant. Incendies de forêt, ruptures d’approvisionnement, perte de pollinisateurs, dégradation des sols, raréfaction de la ressource en eau : les conséquences concrètes de l’effondrement de la biodiversité touchent aujourd’hui l’ensemble des secteurs économiques.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la présente lettre, dont l’ambition est de suivre régulièrement l’actualité réglementaire, scientifique et économique liée à la biodiversité, à destination des entreprises, des juristes et de toute personne souhaitant appréhender ces enjeux. Ce premier numéro couvre quatre grands thèmes : l’état de la nature, la réglementation européenne, l’engagement des entreprises et les mécanismes de financement de la biodiversité. Bonne lecture.
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I. Le volet économique : pourquoi la biodiversité concerne toutes les entreprises
La prise de conscience économique autour de la biodiversité s’accélère nettement. Les chiffres disponibles permettent d’en mesurer l’ampleur de manière concrète.
Selon les données les plus récentes de l’IPBES, plus de 58 000 milliards de dollars d’activité économique annuelle dépendent modérément ou fortement de la nature. De son côté, une note de la Banque centrale européenne (BCE) révèle que 72 % des entreprises de la zone euro, soit près de 3 millions d’établissements, dépendent de manière critique des services écosystémiques et seraient exposées à des difficultés économiques majeures en cas de dégradation supplémentaire de ces services. Les services en question sont multiples : approvisionnement en matières premières, régulation du cycle de l’eau, pollinisation des cultures, stabilisation des sols, atténuation des événements climatiques extrêmes.
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À ces dépendances s’ajoutent des coûts cachés considérables. Les externalités négatives non comptabilisées (c’est-à-dire les dommages causés à la nature sans être répercutés dans les bilans) sont estimées entre 10 000 et 25 000 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale. Parallèlement, les subventions publiques et les flux financiers privés préjudiciables à la biodiversité représentaient respectivement 2 400 et 7 300 milliards de dollars en 2023, selon le rapport de l’IPBES publié en février 2026. En face, les montants consacrés à la conservation et à la restauration de la biodiversité n’atteignaient que 220 milliards de dollars : un déséquilibre structurel d’une ampleur difficile à ignorer.
Pour les entreprises, les risques sont à la fois opérationnels, financiers et réputationnels : ruptures dans les chaînes d’approvisionnement dépendantes des ressources naturelles, dépréciation d’actifs exposés à des risques physiques ou réglementaires liés à la nature, difficultés d’accès à certains financements en raison de critères ESG de plus en plus exigeants, renchérissement des primes d’assurance, atteintes à la licence sociale d’exploitation. À l’inverse, des opportunités significatives existent : le rapport IPBES de décembre 2024 sur les changements transformateurs évalue à 10 000 milliards de dollars les opportunités commerciales que pourraient générer des actions ambitieuses menées à court terme, avec à la clé 395 millions d’emplois potentiels d’ici 2030.
Ce constat économique confère une portée nouvelle aux engagements des entreprises en matière de biodiversité, qu’il s’agisse de la conformité à la directive CSRD, de l’adoption de cibles fondées sur la science (SBT for Nature), ou encore de l’alignement sur le cadre mondial de Kunming-Montréal. Ces différents volets seront développés ci-après.
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II. Volet nature
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Conservation des espèces et de la biodiversité
Le rapport intermédiaire publié par l’IPBES en amont de la COP 15, qui s’est tenue du 23 au 29 mars 2025 à Campo Grande (Brésil), dresse un tableau préoccupant : une espèce migratrice sur quatre est menacée d’extinction et la moitié des espèces recensées voit sa population décliner.
Le rapport publié en 2024 note néanmoins quelques avancées : une meilleure identification et protection des habitats importants et des corridors migratoires, une reconnaissance accrue des voies migratoires, ainsi qu’une amélioration de la situation pour certaines espèces. Ces progrès restent toutefois fragiles.
En sens inverse, six espèces ont été reclassifiées dans des catégories de risque d’extinction plus élevées, et dix-neuf sont désormais inscrites en danger critique d’extinction.
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Le régime des animaux susceptibles d’occasionner des dégâts (ESOD)
Une étude scientifique menée par des chercheurs du Muséum national d’Histoire naturelle et publiée dans la revue Biological Conservation s’est penchée sur l’efficacité (ou plutôt l’absence d’efficacité) du dispositif de lutte contre les animaux dits nuisibles. Elle révèle que l’abattage de quelque 7 millions de renards, mustélidés et corvidés ne présente pas de lien démontré avec la réduction des coûts causés à l’agriculture. Le coût du dispositif de régulation est estimé entre 103 et 123 millions d’euros, soit jusqu’à huit fois le montant des dommages agricoles enregistrés, lesquels se situent entre 8 et 23 millions d’euros. En d’autres termes, aucun bénéfice clairement identifiable ne justifie l’effort de contrôle.
Pour mémoire, ce régime repose sur l’article R. 427-6 du Code de l’environnement, issu de la loi du mai 1844 sur la police de la chasse, qui prévoit trois types de listes :
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- La liste des espèces non indigènes susceptibles d’occasionner des dégâts sur l’ensemble du territoire métropolitain (espèces invasives).
- La liste des espèces indigènes susceptibles d’occasionner des dégâts par département, établie sur proposition du préfet pour une durée de trois ans.
- Une liste complémentaire arrêtée annuellement par le préfet.
La liste triennale des espèces indigènes a été fixée par arrêté du 3 août 2023 et devra être renouvelée avant la fin de l’année 2026. Or, un rapport de l’IGEDD remet ce dispositif en cause pour trois raisons : l’insuffisance des données officielles disponibles sur les espèces concernées, la possibilité d’éviter de nombreux dégâts par de simples mesures préventives, et l’impact de certaines pratiques agricoles qui contribuent tantôt à la prolifération, tantôt au déclin de certaines espèces. Il convient par ailleurs de noter que la France est le seul pays, parmi ceux étudiés par l’IGEDD, à avoir mis en place un tel dispositif d’envergure nationale.
L’étude publiée en mars 2026 conclut à l’absence de preuve d’un bénéfice lié à l’effort de contrôle. Elle appelle à un changement de paradigme, avec la proposition concrète de supprimer l’arrêté triennal en août 2026 et d’expérimenter, dans quelques départements pilotes, un nouveau dispositif reposant sur une gestion collégiale et différenciée des espèces cibles.
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III. Volet réglementation
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Stratégie européenne de prévention des incendies de forêt
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La Commission européenne a publié le 25 mars 2026 une nouvelle stratégie visant à prévenir la menace croissante des incendies de forêt. Celle-ci repose sur quatre axes : la prévention, la préparation, la réaction et le rétablissement. Elle insiste particulièrement sur le renforcement des mesures de prévention fondées sur les écosystèmes.
Dans ce cadre, la Commission a adopté un document spécifique sur Natura 2000 et le changement climatique, destiné à structurer l’adaptation des sites Natura 2000 face aux risques climatiques, notamment incendiaires. La planification paysagère résiliente et la réduction du risque de feux figurent parmi les priorités affichées.
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Parmi les mesures concrètes prévues :
- La mise à disposition de lignes directrices actualisées en matière d’évaluation des risques pour faciliter la planification à long terme.
- L’intégration de la préparation aux incendies dans la formation du personnel éducatif et dans les programmes de l’Union en faveur de la jeunesse.
- La mise en place d’un système européen d’information sur les feux de forêt, appuyé sur le satellite Copernicus et des capacités de modélisation des risques.
- Le renforcement de la flotte aérienne de l’ERCE, par l’acquisition de 12 avions et 5 hélicoptères.
- La création à Chypre d’une plateforme européenne de lutte contre les incendies, qui servira de centre régional de formation, d’exercices et de préparation saisonnière.
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Financement LIFE : 203 millions d’euros alloués à 6 projets stratégiques
Un financement de 203 millions d’euros a récemment été alloué à sept projets stratégiques en matière d’environnement dans le cadre du programme LIFE. Six retiennent particulièrement l’attention :
- En Finlande et en Grèce : restauration des écosystèmes marins.
- Aux Pays-Bas : transition vers une économie circulaire.
- Au Portugal : mise en œuvre de solutions circulaires aux Açores dans les domaines de l’agroforesterie, de l’agroalimentaire et du tourisme.
- En Slovaquie : solutions fondées sur la nature dans les secteurs de l’eau, de l’agriculture, des forêts et de la biodiversité.
- En Espagne : restauration de 26 000 hectares de zones humides répartis sur 107 sites Natura 2000.
- En France : renforcement de la résilience climatique dans la région Grand Est, avec un financement dédié de 15 millions d’euros.
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IV. La prise en compte de la biodiversité par les entreprises
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Le cadre de référence : dépendances, risques et opportunités
Le Forum français de la biodiversité a publié un document intitulé « Les échanges de l’entreprise pour la biodiversité » qui rappelle que la quasi-totalité de l’économie mondiale dépend, à des degrés divers, des services rendus par la nature. Il confirme que 72 % des entreprises de la zone euro (soit environ 3 millions d’entités) dépendent de manière critique des services écosystémiques, et qu’elles seront directement exposées aux conséquences économiques de leur dégradation.
L’IPBES a identifié cinq grandes causes de pression sur la biodiversité :
- La destruction et l’artificialisation des milieux naturels.
- La surexploitation des milieux naturels.
- Le changement climatique.
- La pollution de l’eau, des océans, des sols et de l’air.
- L’introduction d’espèces exotiques envahissantes.
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En regard, les avantages concrets pour les entreprises qui s’engagent en faveur de la biodiversité sont nombreux : sécurisation des chaînes d’approvisionnement, différenciation commerciale, fidélisation des clients et des collaborateurs, conformité réglementaire, accès à de nouveaux financements et réduction des primes d’assurance, sans oublier l’innovation inspirée par le biomimétisme et les solutions fondées sur la nature.
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Le document recense le cadre réglementaire et institutionnel applicable aux entreprises, qui comprend notamment :
- Le cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal, adopté à la COP 15
- La directive CSRD
- La Stratégie nationale biodiversité 2030
- Le Forum européen Entreprise et Biodiversité
- La COP 16 biodiversité (Cali, octobre-novembre 2024 ; Rome, février 2025)
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Le rapport de l’IPBES de février 2026 : agir est le choix le plus rentable
L’IPBES a publié en février 2026 un nouveau rapport destiné à convaincre les acteurs économiques qu’agir en faveur de la biodiversité constitue le choix le plus rationnel sur le plan financier. Ses coprésidents y formulent un avertissement sans ambiguïté : les entreprises et les acteurs clés peuvent soit ouvrir la voie à une économie mondiale plus durable, soit risquer leur propre disparition, en même temps que celle des espèces naturelles.
Le rapport souligne le paradoxe persistant : il semble souvent plus rentable à court terme pour une entreprise de dégrader la biodiversité que de la protéger. Mais cette logique a ses limites. Elle ne tient pas compte des coûts cachés, de l’exposition aux risques réglementaires et réputationnels, ni de la montée en puissance des critères ESG dans les décisions d’investissement. Le rapport démontre que ce statu quo n’est pas une fatalité, et que des alternatives existent.
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Il insiste notamment sur la reconnaissance des peuples autochtones comme gardiens de la biodiversité, et rappelle le poids considérable des flux financiers néfastes : 2 400 milliards de dollars de subventions publiques et 7 300 milliards de dollars de flux privés dommageables pour la biodiversité en 2023, contre seulement 220 milliards de dollars consacrés à sa conservation et à sa restauration.
Pour parvenir à un système soutenable, le rapport identifie cinq composantes essentielles :
- Les politiques juridiques et réglementaires
- Les systèmes économiques et financiers
- Les valeurs sociales, les normes et la culture
- La technologie et les données
- Les capacités et les connaissances
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La conclusion du rapport est sans appel : « Toutes les entreprises dépendent de la biodiversité et toutes les entreprises ont un impact sur celle-ci. La croissance de l’économie mondiale s’est faite au prix d’une immense perte de biodiversité, qui représente aujourd’hui un risque systémique critique pour l’économie, la stabilité financière et le bien-être humain. » Aujourd’hui, moins de 1 % des entreprises publient des informations relatives à leur impact sur la biodiversité — un chiffre qui illustre le chemin qu’il reste à parcourir.
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L’état des lieux en France : le rapport WWF 2026
Le rapport publié par le WWF en février 2026 offre un premier bilan de l’engagement des grandes entreprises françaises en matière de biodiversité. Le constat est sévère : une seule entreprise du CAC 40 dispose d’une stratégie « nature » fondée sur la science, et aucune ne s’est encore dotée d’un plan de transition « nature » formalisé. Plus d’une entreprise sur deux présente une priorisation de ses enjeux biodiversité en décalage avec l’évaluation du WWF.
Le rapport distingue trois groupes :
- Groupe de tête : Kering, LVMH, Carrefour, L’Oréal, Hermès. Kering est l’unique entreprise du CAC 40 à avoir adopté des cibles fondées sur la science validées par l’initiative SBT for Nature. Entre cinq et sept autres entreprises y travaillent, dont Hermès et Unibail.
- Groupe intermédiaire : des entreprises industrielles comme Renault, Airbus, Vinci, TotalEnergies et Engie, qui abordent les enjeux « nature » de façon partielle et souvent insuffisante, malgré des impacts directs significatifs.
- Groupe préoccupant : BNP, Crédit Agricole, Société Générale, Orange et Sanofi.
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Sur la question des ressources financières allouées aux plans d’action biodiversité, une entreprise sur trois ne les précise pas. Seule Michelin publie des informations détaillées sur les ressources affectées à chaque enjeu matériel pour 2024 et les exercices futurs. Le WWF travaille par ailleurs à l’élaboration d’un rapport chiffrant le coût financier de l’inaction.
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V. Biodiversité et finance
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Les obligations vertes souveraines : un bilan positif
Le gouvernement français a publié son neuvième rapport d’évaluation d’impact portant sur la période 2017-2024, relatif aux obligations vertes souveraines et à leur incidence sur la biodiversité. Ce rapport concerne quatre obligations souveraines, assorties d’un engagement de transparence sur l’utilisation des fonds et d’une évaluation supervisée par des experts indépendants.
Le programme « Paysage et Biodiversité » a notamment permis d’accroître la protection des milieux naturels, d’améliorer des services écosystémiques essentiels tels que l’épuration de l’eau et la séquestration du carbone, et de renforcer l’adaptation des territoires au changement climatique.
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Les crédits du vivant : une initiative prometteuse aux défis réels
À la fin de l’année 2025, le WWF a lancé un dispositif innovant de « crédits du vivant », visant à séquestrer du carbone dans les sols agricoles, à mesurer la biodiversité en milieu cultivé et à soutenir les exploitants agricoles. Une étude publiée en mars 2026 en analyse les mécanismes.
Ce dispositif se distingue des crédits carbone classiques par l’intégration d’un volet biodiversité et d’un volet social. L’indicateur retenu est la population de bourdons, espèce dont les effectifs varient selon les saisons, la météorologie et la géographie locale. Le WWF ambitionne de séquestrer 32 000 tonnes de CO₂ par an d’ici 2034, et 47 millions de tonnes cumulées d’ici 2050, un objectif particulièrement ambitieux.
Il convient toutefois de signaler que les crédits biodiversité, en général, peinent à se développer. Les crédits du vivant n’échappent pas à cette réalité, notamment en raison des difficultés méthodologiques inhérentes à la mesure du vivant et à la standardisation des indicateurs.
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Les crédits biodiversité : défis et opportunités
Le marché volontaire des crédits biodiversité pèse aujourd’hui 10 millions de dollars, répartis entre 164 projets dans 42 pays, couvrant 19 millions d’hectares. Bien moins connu que les crédits carbone, il a connu un essor notable depuis l’adoption de l’Accord de Kunming-Montréal en 2022, passant d’une phase d’expérimentation à une phase de consolidation initiale, selon Bloomlabs. La croissance a en effet été spectaculaire : le nombre de transactions B2B est passé de 8 en 2022 à 110 en 2025, soit une hausse de 175 % en un an.
Le principe est simple sur le papier : donner une valeur économique à la biodiversité pour encourager sa protection. Des actions positives pour la nature telles que la restauration des sols, le retour d’espèces, la diversification des cultures, sont mesurées puis traduites en « unités » que des entreprises peuvent acheter pour financer ces pratiques.
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Mais contrairement au carbone, où une tonne de CO₂ évitée constitue une unité relativement standardisée, la biodiversité est beaucoup plus complexe à mesurer. Un hectare de tourbières restauré en France ne correspond pas à un hectare de savane restauré en Afrique. Plus de 40 standards et méthodologies cohabitent aujourd’hui au niveau mondial, ce qui crée de la confusion chez les acheteurs et freine le développement du marché.
Cette fragmentation se lit dans les chiffres : sur les 18,2 millions de crédits proposés à la vente, seulement 776 000 ont été achetés, soit à peine 4,3 % de l’offre. La faiblesse de la demande reste le principal défi du secteur. Pour y répondre, la Commission européenne a présenté une feuille de route visant à développer les crédits nature au sein de l’Union européenne, dont les recommandations finales sont attendues d’ici fin 2027.
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Une autre question de fond traverse ce marché en développement : celle de l’intégrité. Le risque de reproduire les dérives du marché carbone, régulièrement entaché de scandales, est au cœur des débats. La compensation qui permettrait à une entreprise de « neutraliser » ses atteintes à la biodiversité en achetant des crédits, est tout particulièrement scrutée. Elle peut se développer au détriment des efforts de réduction des impacts et devenir un permis de détruire, alertent certains experts.
Un consensus émerge progressivement en faveur de crédits à haute intégrité, ancrés dans la robustesse scientifique, l’inclusivité et la bonne gouvernance. Dans ce contexte, la « contribution », c’est à dire financer des actions positives sans logique de compensation, suscite un intérêt croissant.
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Sur le terrain, des expériences concrètes illustrent ce que ces crédits pourraient financer. En Provence, L’Occitane accompagne depuis 2021 une quinzaine de producteurs de lavande, d’amande, de menthe et de verveine dans leur transition vers l’agroécologie et le commerce équitable, via l’association ACE. Les résultats sont tangibles : réduction de moitié de la consommation d’eau par hectare grâce au goutte-à-goutte, suppression des intrants chimiques, hausse progressive du taux de matière organique dans les sols, et retour de la faune sauvage.
Ce projet a été identifié par le Panel international de conseil sur les crédits biodiversité (IAPB) comme une initiative pilote : un terrain d’expérimentation grandeur nature pour observer comment des pratiques agroécologiques pourraient, demain, être traduites en crédits. Ce type de démarche reste encore rare mais illustre à la fois le potentiel et les défis de ce marché : faire de la biodiversité une valeur économique réelle, sans en faire un alibi.
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Corinne Lepage, Présidente et avocate associée