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Sylvain Piron, historien : « Le message de François d’Assise est d’une pertinence immense pour penser une certaine humilité de la présence humaine sur la Terre »

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Alors que ses reliques viennent d’être exposées à la basilique d’Assise pour le 800ᵉ anniversaire de sa mort, le saint reste une figure révolutionnaire dans l’histoire de l’Eglise. L’historien revient sur l’histoire du mouvement franciscain auquel le Poverello a donné naissance.
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 Cyprien Mycinski

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Saint François d’Assise prêchant aux oiseaux, peinture, XIXe siècle.

L’année 2026 marque le 800e centenaire de la mort de François d’Assise (1181-1226), l’un des saints les plus célèbres de l’Eglise catholique, dont la vie est marquée par le choix d’une pauvreté évangélique et par un profond amour de la nature. A l’occasion de cet anniversaire, Sylvain Piron, médiéviste et directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), signe François et ses frères. Biographie collective de François d’Assise (Editions La Tempête).

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Dans cet ouvrage fondé sur une vaste érudition et un examen systématique de l’ensemble des sources disponibles, il relate minutieusement l’existence de François d’Assise et des quelques hommes qui, attirés par la forme de vie qu’il proposait, ont constitué avec lui une confrérie qui deviendra l’ordre franciscain.

Ce livre exigeant n’est pourtant pas destiné aux seuls spécialistes : en donnant à voir la destinée d’une personnalité spirituelle d’exception, l’historien entend rendre présent un homme qui pourrait être une source d’inspiration pour notre temps.

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L’histoire de François d’Assise est d’abord celle d’une conversion : un jeune homme riche, fils d’un marchand d’étoffes, fait le choix d’une vie de pauvreté inspirée de l’Evangile. Comment comprendre cette bascule ?

Ce changement de vie s’opère au cours d’un processus d’environ deux ans, entre 1206 et 1208, qui voit le futur saint se transformer complètement. Tout au long de cette période – et ce sera le cas jusqu’à sa mort –, François mène une vie marquée par des retraites solitaires au cours desquelles, en prière, il reçoit des inspirations. Le Christ lui parle, nous dit la tradition, et il découvre peu à peu sa mission. Progressivement, il abandonne la richesse et les succès mondains au sein de l’élite d’Assise [Ombrie, Italie] au profit d’une pauvreté radicale.

La forme de vie qu’il adopte entend suivre à la lettre l’Evangile. Ainsi, à ses disciples qu’il envoie prêcher, Jésus avait dit : « Ne prenez rien en chemin, ni bâton, ni besace, ni pain, ni argent » (Luc 9, 3). François, qui conçoit la vie évangélique comme une itinérance permanente, déduit de cette parole un refus total de l’argent : même s’il mendie sa pitance, il n’accepte pas de pièces de monnaie.

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Toutefois, cette conversion n’est pas une rupture totale avec l’existence qu’il menait jusque-là, au sens où il conserve les valeurs qui le guidaient, en les mettant toutefois au service de quelque chose de plus grand. Ainsi, il ne veut plus mettre ses ambitions chevaleresques à la disposition d’un seigneur, mais de Dieu.

Son combat ne sera plus militaire, mais en direction de la paix et des plus humbles, à commencer par les lépreux. Il radicalise les aspirations nobles qu’il avait déjà, en tâchant de les réaliser par une inversion totale des valeurs mondaines, une idée qui est au cœur des Evangiles. Le Très-Haut s’est fait Très-Bas, et c’est donc en passant par le dénuement le plus absolu que François atteindra la plus grande proximité avec le Christ.

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François d’Assise est le saint patron des écologistes et son « Cantique des créatures » a donné son titre à l’encyclique « Laudato si’ » publiée par le pape François en 2015. En quoi le Poverello a-t-il renouvelé le rapport du christianisme à l’environnement ?

François d’Assise rejette toute idée d’appropriation de la terre. Il demande par exemple que seule la moitié d’un jardin soit cultivée, l’autre devant être laissée en friche afin que les plantes y croissent naturellement. Il écarte aussi toute installation définitive, ce qui le conduit à refuser, pour lui et ses frères, d’emménager dans des maisons de pierre. Sur ces deux points, il est en rupture avec le monachisme occidental, fondé sur l’établissement dans un monastère doté de possessions foncières. Le Poverello [« petit pauvre »] se place du côté du sauvage et de l’itinérance.

A cela s’ajoute un respect pour tous les êtres qui a frappé ses contemporains. Il fait montre d’une grande attention pour les animaux, les fleurs, ou même l’eau et le feu, qu’il appelle « frères » et « sœurs », notamment dans son célèbre Cantique des créatures. Très souvent, également, les animaux viennent à lui et semblent l’écouter, nous disent les textes. C’est ce qui se passe lors de sa fameuse prédication aux oiseaux. Dans la tradition hagiographique, les saints parviennent souvent à apaiser des animaux féroces et, en cela, ils domptent la nature.

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Avec François, il se passe autre chose : ce sont des animaux pacifiques, inoffensifs, qui se placent sous sa protection, traduisant plutôt le respect et l’affection que le saint éprouve pour eux. Cette attitude est absolument nouvelle dans le christianisme, et on la retrouverait plutôt dans d’autres traditions religieuses, comme le bouddhisme. Il est d’ailleurs possible que cette amitié de François pour toutes les créatures lui ait été inspirée par des sages soufis [la veine mystique de l’islam] rencontrés lors de son voyage en Egypte et en Palestine. Il me semble en tout cas évident que le message de François d’Assise est aujourd’hui d’une pertinence immense pour penser une certaine humilité de la présence humaine sur la terre.

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En raison de sa rencontre de 1219 avec le sultan d’Egypte, François est en outre une figure incarnant un dialogue pacifié avec les autres religions, en particulier l’islam. Pourquoi se rend-il en Orient et quel impact ce voyage a-t-il sur son parcours ?

Contrairement à ce qui a souvent été dit, François ne recherchait pas le martyre. S’il part en Orient rejoindre les soldats de la Ve croisade, ce n’est pas pour combattre − il est d’ailleurs très déçu par le comportement des croisés. Deux mobiles le guident.

D’une part, il veut se rendre en pèlerinage à Jérusalem, le véritable but de son voyage, qu’il ne parviendra pourtant pas à atteindre.

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D’autre part, il entend prêcher l’Evangile aux musulmans, mais en adoptant une posture pacifique.

Avant de prendre la mer, il prononce devant les frères un discours sur l’« amour de l’ennemi » directement inspiré des paroles du Christ. C’est dans cet esprit qu’il cherche à rencontrer le sultan d’Egypte Al-Malik al-Kamil, lequel le reçoit sans animosité. Il est clair que François a été impressionné par l’islam. Dans la chrétienté de son temps, les musulmans étaient tenus pour des « adorateurs de Mahomet ». François, au contraire, comprend qu’ils ont des croyances en partage avec les chrétiens, en particulier celle en un Dieu créateur. A son retour, il recommandera donc aux frères qui partent prêcher aux musulmans de toujours le faire dans une démarche empreinte de respect.

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Votre ouvrage porte sur François « et ses frères ». Pourquoi cette dimension collective est-elle si importante ?

Le parcours de conversion de François est d’abord solitaire : au départ, il vit seul, à l’écart, comme un ermite. Toutefois, au cours de ses inspirations, il reçoit la mission de prêcher l’Evangile. C’est donc ce qu’il commence à faire dans les rues d’Assise. Quand apparaît ce laïc misérablement vêtu, on reconnaît en lui l’un des disciples du Christ, tel que la société de ce temps, qui est pourtant saturée de cet imaginaire, n’en a encore jamais vu. Alors un petit nombre d’hommes viennent à lui, qu’il accueille comme ses « frères ».

Ensemble, ils entendent vivre pauvrement et fraternellement, à la manière de l’Eglise primitive, ce modèle indépassable de vie chrétienne. Le renouvellement franciscain, comme tous les renouvellements dans l’histoire du christianisme, est donc un retour aux origines. La vie de cette première confrérie, pauvre, joyeuse, toujours itinérante et au service des plus humbles, a été admirablement restituée dans Les Onze Fioretti de François d’Assise (1950), un film de Roberto Rossellini [1906-1977], dans lequel François et ses frères sont joués par des franciscains.

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Autour de François, les premiers frères développent une vie intérieure très profonde, et nombre d’entre eux deviennent de grands mystiques. Cette confrérie initiale a pu perdurer et s’épanouir grâce à la reconnaissance du pape. En 1209, lorsque François et ses frères se présentent devant le pape Innocent III [1161-1216, élu le 8 janvier 1198], celui-ci est d’abord dégoûté par ces va-nu-pieds qui sentent mauvais. François parvient néanmoins à le convaincre d’approuver la forme de vie qu’ils se sont choisie, en leur conférant la tonsure.

Par la suite, l’autorité ecclésiastique s’emploie peu à peu à structurer ce mouvement informel en un véritable ordre religieux – celui des frères mineurs, ou franciscains – dont la règle, adoptée en 1223, échappe en partie à François. Dans ce passage de « l’intuition à l’institution », pour reprendre l’expression de l’historien Théophile Desbonnets [1923-1988], le mouvement perd une partie de sa radicalité évangélique, ce qui causera une grande tristesse à François dans les dernières années de sa vie.

Néanmoins, quelques-uns des premiers frères parviennent à préserver la flamme du projet initial et à la communiquer aux générations suivantes, notamment en transmettant, par l’écrit et par la parole, leurs souvenirs sur la vie de François. C’est ce qui lui a permis de demeurer une source d’inspiration jusqu’à aujourd’hui.

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A la fin du XIIe et au début du XIIIe siècles, d’autres mouvements religieux lancés par des laïcs, comme les vaudois ou les cathares, ont été accusés d’hérésie par la papauté. Pourquoi François ne l’a-t-il pas été ?

François et ses frères étaient des laïcs qui menaient une vie plus évangélique que les clercs : de facto, cela représentait une puissance de contestation immense pour l’Eglise. Pourtant, Innocent III n’a pas considéré François comme une menace, et ce pour plusieurs raisons. François a toujours fait montre d’un profond respect pour les prêtres et d’une grande obéissance vis-à-vis des autorités ecclésiastiques. Dépourvu d’éducation théologique, il n’a pas non plus élaboré de doctrine allant à l’encontre de ce qu’enseignait l’Eglise.

Il n’y avait donc aucun motif pour le condamner et la papauté, déjà occupée à réprimer le mouvement cathare, n’avait d’ailleurs aucun intérêt à multiplier les fronts. Au contraire, elle est parvenue à faire de l’ordre franciscain l’un de ses instruments dans la lutte contre l’hérésie. Dès la décennie 1210, des intellectuels commencent à le rejoindre et s’avèrent des prédicateurs efficaces, à l’image d’Antoine de Padoue [1195-1231].

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Un peu à la manière des dominicains à la même époque, ils jouent bientôt un rôle d’encadrement pastoral du peuple chrétien. Cette évolution, qui constitue l’un des aspects de l’institutionnalisation de l’ordre franciscain, a fortement déplu à certains des premiers frères de François : ils considéraient que c’est par l’exemple d’une vie évangélique que l’on devait prêcher, pas par des discours savants.

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Dans la tradition catholique, François est le premier saint à avoir reçu les stigmates. Vous écrivez à ce sujet : « La recherche historique n’a pas de motifs valables pour contester la réalité des plaies qui apparurent sur son corps. » Comment expliquez-vous ce phénomène en historien ?

Il existe de trop nombreux témoignages concordants pour qu’on puisse nier sa réalité. L’attitude qui consiste à prétendre qu’il s’agit de fables qu’un individu rationnel ne saurait admettre n’est pas la mienne, et je le dis d’autant plus volontiers que je ne suis pas chrétien. Pour ma part, je pratique l’anthropologie historique, et j’essaie de rendre compte de la totalité de l’expérience vécue par les hommes et les femmes du passé. Or celle-ci, à l’époque de François, inclut les miracles.

Nous vivons dans un monde matérialiste qui nous rend incrédules face à de tels faits. Il se peut qu’une puissance de l’esprit s’exerçant sur le corps permette d’expliquer ces stigmates, comme bien d’autres phénomènes exceptionnels. Il me semble plus intéressant de se demander ce que veulent dire ces plaies. Elles manifestent, jusque dans la chair de François, qu’il s’est intégralement conformé au Christ. Confronté lui-même à l’adversité, il l’a suivi jusqu’à la dernière extrémité, jusqu’à la Passion. Voilà la signification profonde des stigmates.

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« François et ses frères. Biographie collective de François d’Assise », de Sylvain Piron, Editions La Tempête, 330 pages, 22 euros.

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« François et ses frères. Biographie collective de François d’Assise », de Sylvain Piron, Editions La Tempête, 330 pages, 22 euros.

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