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Les idéologues du trumpisme, penseurs ou imposteurs ?

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Valentine Faure

Comment comprendre un phénomène politique aussi déconcertant que le trumpisme ? Se fourvoie-t-on lorsque l’on tente d’élaborer la généalogie intellectuelle d’un mouvement aussi disparate, incohérent et anti-intellectuel que celui qui a porté Donald Trump au pouvoir ? Dans son livre Les Lumières sombres (Gallimard et Le Grand Continent, « Bibliothèque de géopolitique », 176 pages, 18 euros), Arnaud Miranda, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), s’est intéressé à l’une de ses composantes idéologiques : la néoréaction.

Ce mouvement issu d’une contre-culture numérique, mélange de libertarianisme techno-optimiste et de pensée réactionnaire, vise la restauration des hiérarchies naturelles et la destruction de la démocratie. En son centre, la figure repoussante du blogueur d’extrême droite Curtis Yarvin, passé dans la lumière depuis qu’il a été présenté comme l’inspirateur obscur de certaines politiques menées par l’administration Trump, et dont Arnaud Miranda décrypte la pensée. Au risque, répond le sociologue au CNRS Olivier Alexandre, spécialiste des industries numériques, de surinvestir de sens des écrits, délirants et dangereux, issus des marges.

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Arnaud Miranda, pouvez-vous expliquer la nature de ce courant néoréactionnaire ?

Arnaud Miranda : C’est une constellation idéologique qui émerge à la fin des années 2000 sur Internet, dans un contexte anglophone, autour d’une figure fondatrice : Curtis Yarvin. En 2007, il lance son blog, « Unqualified Reservations », sous un pseudonyme, et pose les bases de ce qui deviendra la néoréaction.

Une autre figure importante pour la diffusion et la structuration de ces idées est Nick Land. A la différence de Yarvin, qui se présente comme autodidacte, Land est un philosophe « légitime », ancien professeur à l’université britannique de Warwick, qui se tourne ensuite vers l’écriture en ligne. C’est notamment à partir des textes de Yarvin qu’il formalise, en 2012, avec The Dark Enlightenment [« lumières noires »], le contenu théorique de la néoréaction et lui donne une portée plus large. Comme son nom l’indique : il s’agit d’une pensée réactionnaire – tournée vers la restauration d’un ordre hiérarchique. On y retrouve des références explicites à des auteurs comme le contre-révolutionnaire Joseph de Maistre, le décliniste Oswald Spengler ou le juriste nazi Carl Schmitt.

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Ces blogueurs sont habités par un pessimisme anthropologique profond et une détestation absolue de la démocratie. L’une de leurs thèses principales est qu’il faut renverser la démocratie libérale et la remplacer par une monarchie. Ils sont convaincus qu’il existe des inégalités naturelles indépassables : ils revendiquent un élitisme radical. La nouveauté de la néoréaction tient à son caractère techno-optimiste, voire transhumaniste, qui tranche avec la technophobie traditionnelle des réactionnaires. Enfin, chez Yarvin en particulier, cette pensée s’inscrit dans un cadre libertarien et s’ancre profondément dans la culture tech.

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Il s’agit là, selon vous, de l’un des phénomènes intellectuels et politiques les plus importants des vingt dernières années…

A. M. : Yarvin est le symptôme de la bascule réactionnaire des libertariens, qu’il formalise théoriquement. Ce déplacement est central. Il permet d’éclairer cette jonction étrange à l’œuvre dans le trumpisme entre des grands acteurs de la tech et des conservateurs religieux, dont le projet, la vision du monde sont incompatibles. D’un côté, on a des gens qui vont justifier le transhumanisme, l’accélérationnisme, la dérégulation de la technologie. De l’autre, des gens qui sont au contraire attachés à une forme de nature humaine, de naturalité, etc. Eclairer leurs théories permet de comprendre ce qui a pu faire la jonction de ces courants idéologiques qui pourtant étaient bien différents.

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Olivier Alexandre, contestez-vous cette qualité d’intellectuel prêtée à Yarvin ?

Olivier Alexandre : La question est d’abord de savoir de quel type d’intellectuel il s’agit. Yarvin a démarré un doctorat en informatique à Berkeley [Californie], mais s’est formé de manière sauvage à la pensée politique. Il n’a pas de titre universitaire, n’a jamais publié de livre – même s’il en annonce un régulièrement. A cet égard, le terme d’« intellectuel » ne correspond pas à ce qu’on entend habituellement en France : un artiste ou un scientifique qui s’appuie sur la reconnaissance de ses pairs pour intervenir dans l’espace public. Yarvin est d’abord un blogueur – il le dit lui-même : « I’m not a writer, I’m a typer » [« je ne suis pas un écrivain, je suis un écriveur »].

Il évolue dans un espace numérique de « clair-obscur », celui des trolls : il provoque, ironise, teste les limites, loin de la lumière des grands médias – avant la réélection de Trump, il n’avait que 10 000 followers sur le réseau X. Dans la tech, son audience ne dépasse pas celles de cercles extrêmement restreints, principalement celui structuré autour du milliardaire libertarien Peter Thiel. Yarvin ne produit pas une œuvre construite et systématique : ce sont des billets, accumulés, sans souci d’unité. Dès lors, mobiliser les outils de la théorie politique pour le lire à la manière d’un auteur classique présente un risque. Son régime d’écriture et d’intervention reste celui des trolls, du blog, de l’opposition à l’université et à la pensée académique. Autrement dit, lui attribuer la clarté, la cohérence ou le statut d’un intellectuel classique, c’est commettre une erreur d’interprétation.

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A. M. : Certes, c’est un troll, mais cela n’exclut pas qu’il produise une doctrine construite. Bien sûr, une idéologie n’est jamais le produit vertical d’un auteur unique : elle émerge d’interactions entre acteurs, textes et médias, dans des propos qui peuvent être incohérents, voire contradictoires. Yarvin n’est pas le seul idéologue de la néoréaction. Mon désaccord principal porte sur l’idée que je donnerais artificiellement de la cohérence à sa production intellectuelle. On peut la juger médiocre ou peu originale – et je serais souvent d’accord –, mais elle a clairement une vocation théorique.

Mon objectif n’est certainement pas de lui attribuer une cohérence qu’il n’a pas, mais de déjouer sa stratégie d’auteur : se présenter comme troll ou pamphlétaire pour ne pas être pris au sérieux. Et c’est là que cela devient intéressant, car cette posture est elle-même théorisée – par Yarvin notamment, mais aussi par d’autres. L’idée est de ne surtout pas apparaître comme un auteur classique, afin d’éviter de déclencher ce qu’ils appellent le « système immunitaire » de la démocratie : ne pas livrer frontalement aux démocrates le contenu de la doctrine, au risque que ces derniers s’en saisissent et le neutralisent.

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A cet égard, Yarvin a vraiment échoué, et participe lui-même largement à cette exposition…

A. M. : Oui, et c’est d’ailleurs très intéressant de voir qu’il y a eu une panique chez Yarvin face à sa propre médiatisation lorsqu’elle a explosé. Il s’est retrouvé dépassé par la concrétisation de ses désirs politiques. Cela a conduit, au cours de l’année 2025, à sa fascisation expresse – avec des positions de plus en plus radicales sur les modalités concrètes pour procéder à un coup d’Etat – par peur que sa pensée soit médiatisée dans un espace politique qui n’en a pas fini avec la démocratie ; et que tout ce qu’il appelle de ses vœux soit déjoué par le retour des démocrates au pouvoir.

O. A. : Nous vivons un moment de brouillage des repères, où chacun – et notamment les intellectuels – tente de mobiliser de nouvelles grilles de lecture, dans l’urgence. Dans ce contexte, Yarvin est une commodité. Certains s’en emparent de manière schématique – s’il y a un « prince », il doit bien y avoir un « conseiller du prince », et Yarvin semble remplir ce rôle. Mais la situation politique est bien plus complexe et exige un travail d’analyse rigoureux.

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Ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis repose sur plusieurs dimensions. D’abord, il y a un niveau institutionnel : des intellectuels « classiques », issus d’universités ou de think tanks, comme le Claremont Institute ou la Heritage Foundation, qui portent un programme conservateur, voire réactionnaire, au niveau des institutions.

A côté de cela, on trouve des cercles issus de la tech, de l’intelligence artificielle [IA] et des cryptomonnaies – comme Peter Thiel, Marc Andreessen [investisseur considéré comme « l’idéologue en chef de la Silicon Valley » par le New York Times], Robert Mercer [autre milliardaire d’extrême droite et soutien de Trump] ou Elon Musk – qui, tout en étant à la tête d’entreprises, interviennent dans l’espace public, par le biais de conférences, de podcasts, des réseaux sociaux, et pèsent ainsi dans le jeu politique.

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S’ajoute enfin tout un écosystème médiatique issu des outils numériques – blogs, podcasts, YouTube –, au sein duquel circulent une pensée et une esthétique réactionnaires.

Ces trois strates s’inscrivent dans des généalogies différentes : certains sont fédéralistes, se revendiquant des principes fondateurs américains ; d’autres en appellent à l’affirmation d’un pouvoir fort en temps de crise ; d’autres encore sont nationalistes et traditionalistes – à la manière de Nick Fuentes, ou de Tucker Carlson, suivis par des millions de personnes et reçus à la Maison Blanche. C’est précisément cette configuration complexe qu’il faut analyser, en évitant ce que le sociologue Jean-Claude Passeron nommait, les « excès de vitesse ».

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Comment objectiver l’influence du mouvement néoréactionnaire ?

A. M. : La néoréaction s’est constituée autour de 2010 comme une communauté marginale en ligne. Dans une deuxième phase, les efforts de Yarvin ont permis à ce courant de trouver sa voie jusqu’aux nouvelles élites du Parti républicain. La médiatisation de Yarvin est assez récente, et elle tient en grande partie à la mise en place par Trump du département de l’efficacité gouvernementale, le fameux DOGE. Il est difficile de croire que le DOGE [actif entre janvier et novembre 2025, codirigé par Elon Musk, dont la mission était de réduire les dépenses publiques] n’ait pas, au moins en partie, été une appropriation politique des thèses de Yarvin, tant elle correspond précisément à ce qu’il défend.

Yarvin conçoit la nécessité d’un mécanisme de transition pour mettre fin à la démocratie et installer une monarchie. Cette transition passerait par une entité paraétatique chargée de « liquider » la démocratie, et dirigée par un PDG à succès – non pas destiné à devenir monarque, mais choisi pour ses compétences de gestion, afin de démanteler l’Etat et de réduire la bureaucratie. Dans ce contexte, difficile de ne pas voir une reprise ou une inspiration. Bien sûr, Yarvin n’est pas le seul à développer une fascination pour le modèle entrepreneurial – qui s’inscrit dans la tradition libertarienne –, mais la proximité programmatique est frappante.

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On retrouve une logique comparable dans d’autres appropriations politiques, comme ce projet de Gaza transformée en « Riviera du Moyen-Orient ». Je ne dis pas que Yarvin a dicté ces politiques. En revanche, il y a clairement une circulation et une réappropriation de certaines de ses idées dans des propositions contemporaines. Ces parallèles sont plus inquiétants encore quand on sait que Yarvin théorise la nécessité d’un coup d’Etat qui mettrait fin une bonne fois pour toutes à la démocratie.

O. A. : Les idées que formalise Curtis Yarvin sont en réalité anciennes. La volonté de réduire le budget de l’Etat, par exemple, s’inscrit dans une longue trajectoire portée par des courants conservateurs américains qui se sont affirmés au sein du Parti républicain à partir des années 1960, dans la lignée de Richard Nixon, Ronald Reagan, Newt Gingrich et Donald Trump. De même, l’idée de l’Etat comme un « système d’exploitation », celle du président comme un CEO-entrepreneur, ou encore celle d’ingénieurs capables de remplacer une administration jugée inefficace renvoient à une vision typique des milieux de la tech.

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Si l’on adopte une perspective d’histoire intellectuelle des ingénieurs, on voit que cette manière de penser est récurrente, depuis le XVIIIe siècle : du point de vue des sciences de l’ingénierie, les responsables politiques sont corrompus ou inefficaces, la démocratie constitue dans bien de cas un frein à l’adoption de systèmes que les ingénieurs tiennent pour être plus efficaces.

Par ailleurs, il faut replacer les propos de Yarvin dans le contexte de la Silicon Valley, historiquement marquée par l’attachement à la liberté d’expression. Cette liberté se traduit par la cohabitation de mouvements et de sensibilités idéologiques extrêmement diverses, allant des plus progressistes aux plus réactionnaires. Des courants conservateurs, proches des milieux militaires, mais aussi ouvertement réactionnaires, y existent de longue date.

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Même s’ils ont été minoritaires dans les années 1990 et 2000, ces courants sont restés actifs, notamment grâce à Peter Thiel. Ils ont progressivement gagné en influence chez les dirigeants du secteur, tout particulièrement ces dernières années, pour plusieurs raisons : les mobilisations sociales au sein des entreprises, le retour de la guerre et de ses financements, l’imposition de nouvelles réglementations jugées trop sévères par la tech. Cela a favorisé une stratégie d’entrisme d’entrepreneurs dans le monde politique avec Musk, Andreessen, Thiel.

Dans ce processus, Thiel occupe une position singulière, à l’intersection de plusieurs sphères – financière, technologique, intellectuelle et politique –, ce qui lui a permis de transformer une position idéologique initialement minoritaire en un programme politique aux effets bien réels. Ce programme, il le défend depuis la fin des années 1980, bien avant le premier billet de blog de Yarvin, qui n’a d’ailleurs rien à voir avec les évolutions récentes du secteur des nouvelles technologies, dans le domaine de l’IA ou des cryptomonnaies. Mais Yarvin tire parti de ces transformations industrielles et politiques grâce à sa nouvelle médiatisation et au crédit qu’on lui accorde.

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Comment avez-vous réfléchi, Arnaud Miranda, à votre responsabilité en tant que chercheur, sollicité par les médias, dans la diffusion de ces idées néoréactionnaires ?

A. M. : C’est une interrogation qui est encore en cours. Dans mon travail de chercheur, j’essaie de ne pas subir la parole de Yarvin, mais d’aller chercher dans ses textes ce qui éclaire ses positions et ses éventuelles récupérations politiques. C’est ce qui me semble le plus juste à faire. La question de la présence de sa parole dans les médias, qui ont un objectif différent de celui du chercheur, est plus délicate. Il y a un effet de légitimation qu’il ne faut pas nier. Néanmoins, je considère qu’il est de ma responsabilité de chercheur d’éclairer et de contextualiser ce qu’il dit et ce que les médias disent de lui. A cet égard, je rappelle systématiquement qu’il n’est pas l’idéologue qui susurre à l’oreille de Donald Trump, mais l’une des pièces de la recomposition actuelle de la droite états-unienne.

O. A. : Je m’interroge – en tant que sociologue et que citoyen – sur l’effet qui consiste à sortir un blogueur de cet espace clair-obscur, dynamique, conflictualiste, agonistique, pour le placer dans un espace de lumière réservé traditionnellement à des intellectuels soumis au jugement de leurs pairs. Le contexte international est marqué par l’affirmation de régimes et de forces réactionnaires. Dans le même temps, les espaces de production intellectuelle subissent des transformations profondes, notamment technologiques.

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Dans ce double contexte, des figures, autrefois marginales ou marginalisées, se voient donner la parole sur le service public, dans des « médias mainstream », ou des institutions prestigieuses. Peter Thiel à l’Académie des sciences morales et politiques. Sergueï Lavrov [le ministre des affaires étrangères russe] au « 20 heures » de France 2. Alexandre Douguine [idéologue d’extrême droite russe ultranationaliste] sur France Culture, de même que Yarvin. Des billets de blog de Yarvin, mais aussi de Sam Altman [le patron d’OpenAI] et de Marc Andreessen se sont vus publiés par Gallimard, à travers la revue copilotée et coéditée par Le Grand Continent, quand les « œuvres complètes » de Peter Thiel sont annoncées, toujours chez Gallimard. Donner tant d’espace et de crédit, avec si peu de distance critique, aux ennemis de la démocratie revient à faire leur jeu.

A. M. : On pourrait aussi décider d’être complètement aveugle à ces phénomènes idéologiques… L’enjeu du décryptage de ces productions intellectuelles – et il y en a évidemment d’autres que celle des néoréactionnaires –, c’est de sortir de la vision selon laquelle le trumpisme n’aurait pas de sens, et Trump serait un président qui « fait n’importe quoi ». Je pense qu’il faut absolument sortir de cette posture. Nous faisons face à un reflux illibéral à l’échelle mondiale qui se traduit de diverses manières selon les pays, mais qui ont des éléments idéologiques en commun. Si on ne les décrypte pas, on ne peut pas comprendre cette mutation illibérale.

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O. A. : Effectivement, il nous faut réussir à faire un travail critique. Un des seuls points communs à ces différentes droites, conservatrice, réactionnaire, postlibérale : voir en Donald Trump un pis-aller, un instrument, faute de mieux. L’alliance qui l’a porté au pouvoir n’est pas cohérente, si ce n’est qu’elle souhaite remettre en cause les fondements de la démocratie. C’est ce qui explique qu’ils s’en prennent à ses gardiens (juges, journalistes, scientifiques), à ses procédures (Etat de droit, délibération) et au commun (les faits). C’est ce qui explique que nous, intellectuels, soyons pris pour cible. « Le professeur est l’ennemi », déclarait J. D. Vance, en 2021. Au moment où nous sommes l’objet d’attaque, il nous faut plus que jamais défendre et exercer la pensée critique. (…)

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Valentine Faure  à Suivre sur Le Monde

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