Merci Giono : L’homme qui avait tout annoncé
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Marius Blouin
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Une étrange aventure advint à Giono. Cet individu sans importance collective, petit commis de banque à son retour de la Grande Guerre, écrivain du dimanche dans son bourg de Manosque, devint soudain, en 1929, le possédé des dieux Pan et Dionysos ; le prophète du retour à la terre et de l’écologie radicale ; le médium d’un immense soulèvement, obscur et souterrain, contre la guerre au vivant, qui traversait alors le meilleur de la jeunesse française et européenne. Une révolte contre la violence industrielle, civile ou militaire, contre la Machine totalitaire qui broyait depuis un siècle les hommes et leur monde. Que la Machine fût pilotée par des capitalistes de droite ou par des technocrates de gauche. Que ces pilotes fussent fascistes, communistes ou libéraux. Il n’est pas sûr que Giono lui-même comprit sur le vif tout ce qu’il cria durant cette transe ; et il est certain qu’il n’en mesura pas toutes les implications pour lui-même, ni pour ceux qui l’entouraient, l’écoutaient et le suivaient. Sa femme, sa famille, ses amis, ses amantes, ses compagnons du Contadour, anarchistes, pacifistes et syndicalistes. Que peut comprendre un possédé des mots que les dieux mettent dans sa bouche. Cela fut. D’autant plus éperdu et poignant que derrière les apparences de féroces luttes politiques et sociales, ces années trente étaient en réalité le dernier répit du monde, la dernière chance d’enrayer un même emballement industriel et technologique, de l’Italie et de l’Allemagne fascistes à l’URSS communiste, des démocraties occidentales au Japon impérial. Quand l’explosion hautement scientifique d’Hiroshima annonça la fin de cinq ans de guerre mondiale, les rescapés surent que l’humanité et son habitat avaient basculé de manière irréversible dans le déclin. Notre gratitude envers Giono, en tant qu’opposants radicaux à la société industrielle, s’enracine dans l’héritage de ces années où ce petit homme vacillant, plein d’erreurs et d’humaine faiblesse, mettait au jour de manière éclatante la révolte du vivant contre la mort machine.
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Giono va sans dire. Son fantôme hante les écolos, décroissants, anti-industriels, etc., par quelque nom qu’ils aillent. Certes, on aimerait s’autoriser du poète mythique pour raviver le sentiment de la nature. On n’aurait rien contre une apologie de ses romans d’avant-guerre – de Colline à Que ma joie demeure – au prix d’ailleurs d’une cécité butée à leur cruauté solaire et tragique. Ses essais, Les vraies richesses (1936), Le poids du ciel, la Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938) devraient être lus comme les premiers appels à la révolte contre la machination totalitaire et pour le soulèvement vital, en France, au XXe siècle. L’homme qui plantait des arbres reste une fable écologique enseignée plus que jamais. Oui, mais voilà, au village, Giono a mauvaise réputation. « Le malentendu Giono1 » titre le Dauphiné libéré qui confond ainsi les erreurs à son propos et les erreurs sur son propos. Giono n’est pas entré dans la résistance, pendant la guerre.
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Pis, « il paraît », « on dit », qu’il aurait sympathisé avec le régime de Pétain. Voire avec l’occupant. Dès lors, comment se réclamer du chantre de la révolte paysanne contre la Machinerie, qui aurait déshonoré sa cause, en succombant aux trémolos pétainistes sur « la terre qui ne ment pas » ? C’est du moins le (faux) procès que lui font ses procureurs en dépit de la minceur du dossier, et, souvent, de l’épaisseur de leur propre casier politique et moral. Progressistes de droite et de gauche, communistes, écrivains résistants ou non conformistes devenus des références de la critique de la technique ont ainsi convergé pour falsifier, dénigrer et occulter son œuvre première.
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1 Le DL, 23 novembre 2019
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Giono le bleu Fils d’une repasseuse et d’un cordonnier italien, installé à Manosque, Giono (1895-1970), poilu gazé sur le champ de bataille, rescapé de la « Grande Guerre », de la « première guerre industrielle », revient en octobre 1919 de l’abattoir où fut massacré tout Le Grand Troupeau (1931) des paysans – dont Louis David, son ami d’enfance et dédicataire du Grand Troupeau. Avec un refus viscéral : plus jamais ça. « Il n’y a pas de gloire à être Français. Il n’y a qu’une seule gloire : c’est être vivant. (…) Je n’en veux pas à celui qui t’a tué d’un coup de fusil dans le ventre. On l’avait trompé comme toi2 . » Si vous ne comprenez pas, allez lire les listes d’un million et demie de morts sur les monuments des villages. Des villages morts. Si vous ne comprenez toujours pas, ayez l’endurance de lire ce qu’endurèrent de vivre les paysans des tranchées. Ce ne sont pas les livres qui manquent, ce sont les lecteurs. Manosque n’est alors qu’un bourg du Lubéron accroupi sur la Durance, aux ruelles et toits serrés, où quelques milliers d’artisans et de paysans s’entassent dans d’étroites maisons, sombres et malsaines, en un temps où la phtisie ravage encore les galetas et les échoppes, où dans les familles nombreuses, les enfants meurent facilement. C’est à la maladie que Giono doit de passer des mois au bon air de la campagne, chez Massot, un ami de son père, éleveur de moutons à Corbières, village à deux lieues et demie, au sud de Manosque. Il y découvre la vie crue des bois, des bêtes, des hommes et des femmes, vue à travers les livres qu’il a emportés, l’Iliade, l’Odyssée, la Bible, Hésiode, Virgile. L’été et les filles font le reste. « Je sais que je suis un sensuel. Si j’ai tant d’amour pour la mémoire de mon père, si je ne peux me séparer de son image, si le temps ne peut pas trancher, c’est qu’aux expériences de chaque jour je comprends tout ce qu’il a fait pour moi. Il a connu le premier ma sensualité. Il a vu, lui le premier, avec ses yeux gris, cette sensualité qui me faisait toucher un mur et imaginer le grain de pore d’une peau. (…) Cette sensualité qui faisait de moi une goutte d’eau traversée de soleil, traversée des formes et des couleurs du monde, portant, en vérité, comme la goutte d’eau, la forme, la couleur, le son, le sens marqué dans ma chair3 . » C’est écrit douze ans après la mort de ce père adoré autant qu’admiré, homme de peu de mots, mais choisis au plus juste, et dont « Jean le Bleu », le novice et visionnaire aux yeux de ciel immenses, a hérité l’anarchisme sans jactance, la charité en actes, l’amour, la fierté du travail artisanal, et une lucidité qui n’a pas attendu René Char pour blesser le plus cruellement ceux qui en sont atteints :
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2 J. Giono. Jean le Bleu, Grasset, 1932
3 J. Giono. Jean le Bleu, Grasset, 1932
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« Ca n’est pas difficile de vivre seul, fiston. Le difficile, c’est de souffrir seul. (…) Tu le sauras plus tard. (…) Où je me suis trompé, c’est quand j’ai voulu être bon et serviable. Tu te tromperas. Comme moi4. » C’est à ce père, tacite et retenu, qu’il prête ses propres paraboles : « Tu vois ce que je te disais tout à l’heure, des collines. Si tu t’asseyais dans l’herbe et si tu te mettais à crier : « Collines, collines, venez, moutons-collines et suivez-moi jusqu’à la mer. » Moi, ton père, je te dirais : « Bravo, fiston, patience, ça réussit pas du premier coup, mais continue. Et quand les collines se lèveront, viens me chercher. » Et, un jour, les collines se lèveraient et se mettraient en marche. Avec la raison, on n’arrive pas à grand-chose. On réussirait peut-être à faire une fausse montagne mécanique, avec un bouton secret, et, en appuyant sur le bouton, la montagne se mettrait à marcher. C’est possible avec de la raison. Mais si toi tu venais alors et si tu disais : « Je vais planter des arbres sur cette montagne qui marche », on crierait vers toi : « Ne touchez rien, vous allez détraquer le mécanisme. » Avec l’espérance, on arrive à tout. (…) Fils, s’il t’est donné de vivre, tu rencontreras sur ta route des hommes qui sont suivis par des troupeaux de montagnes. Des hommes qui arrivent dans des pays nus et crus. On remarque à peine que leurs mains ouvertes éclairent l’ombre comme des veilleuses. Quand on le remarque. Et voilà que les montagnes se lèvent et marchent à leur suite. Et voilà que tous les mécaniciens de raison tapent du poing sur leurs tables. Voilà qu’ils crient : « Il y a dix ans que je noircis du papier, dix ans que j’use des arithmétiques. Dix ans que je cherche le bouton secret. Et celui-là est arrivé et il a dit tout simplement : « Montagne » et la montagne s’est dressée.
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Où est la justice ? » Elle est là, fiston, la justice. L’espérance5… » De retour à Manosque en 1920, juste avant la mort de son père et son mariage avec Elise, Giono, petit employé de banque, écrivain du dimanche, devient en dix ans et trois livres (Colline, Un de Baumugnes et Regain), l’un des écrivains les plus célèbres, et les plus aimés de la jeunesse, en France mais aussi à l’étranger. Colline lui vaut en 1928 les éloges d’André Gide, un contrat chez Gallimard et des avances suffisantes pour lâcher la banque et vivre de sa plume. Simple et gai, il se montre toujours aussi généreux avec ceux qui passent le voir dans sa nouvelle maison du Paraïs. Aussi mystificateur également. Générosité et mensonge, dit son ami et biographe, Pierre Citron, sont chez lui aussi liés que « dans le battement d’un cœur la diastole et la systole »6 . Insistons-y. C’est un trait, sinon le trait particulier de Giono, et qui a suscité pléthore de quiproquo, malentendus, reproches, dénonciations, etc., chez ses amis comme chez ses ennemis. Giono ment. Il galège, brode, enjolive, exagère, fabule, mythifie, mystifie – voyez le dictionnaire des synonymes et de leurs nuances. Il promet des textes et tient parfois parole, d’autres fois non. Il se raconte des histoires et en raconte aux autres, laissant à chacun le soin d’imaginer les détails et la suite. L’écrivain manosquin Pierre Magnan, qui l’a connu dans les années 1930, à l’âge de quinze ans, l’interroge sur ses chaussures qui lui rappellent les poulaines à bout recourbé du Moyen Âge. Giono improvise : c’étaient des « mowglis du Tibet », qui appartenaient à Alexandra David-Neel, laquelle les avait données à Maria Borrely, tu sais l’institutrice, la femme d’Ernest Borrely, le copain socialiste ? Et ces « mowglis », cousues pour courir les pistes du Tibet, n’avaient résisté ni aux trottoirs de Manosque, ni aux sentiers des collines, etc. Bien après la mort de l’écrivain, Magnan – qui n’a sans
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4 J. Giono. Jean le Bleu, Grasset, 1932
5 J. Giono. Jean le Bleu, Grasset, 1932
6 Pierre Citron, Giono (1895-1970), Paris, Seuil, 1990, p. 153.
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doute pas lu Le Livre de la Jungle et ignore qui est Mowgli – cherche à vérifier ce souvenir de jeunesse auprès d’Aline, la fille de Giono : « mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu es encore plus menteur que mon père ! Papa n’a jamais porté de telles chaussures ! Et il n’a jamais rencontré Alexandra DavidNeel 7 ». Giono ne dit pas plus la vérité que Van Gogh ne la montre, mais, à travers la Provence et les Provençaux, sa version du monde et des hommes, cependant que Van Gogh en donne sa vision. Tant pis pour les myopes qui lisent au pied de la lettre. Ainsi le soleil – aveuglant – et la chaleur – étouffante – ces éléments indispensables du décor touristique provençal, ne sont jamais chez cet amoureux des temps frais et pluvieux que les signes de tragédies prêtes de crever. Il n’est que de relire les premières pages du Hussard sur le toit, où Angelo, assoiffé, parcourt des terres rongées par le choléra. Du reste, les héros gioniens ont souvent le goût du sang. Voyez Langlois (Un roi sans divertissement). Voyez Thérèse (Les âmes fortes). Quant à L’homme qui plantait des arbres, ce conte écologique écrit sur commande du Reader’s Digest, en vue de brosser le portrait du « personnage le plus extraordinaire qu’il ait jamais rencontré », le texte convient parfaitement jusqu’à ce que les responsables de la revue américaine, toujours soucieux de vérité factuelle, se mettent en tête de vérifier l’existence historique d’Elzéard Bouffier. Ils doivent aussitôt se rendre à l’évidence : ce personnage si réel est sorti de l’imagination de Giono.
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Ils refusent alors le texte, criant à l’imposture et laissant, selon sa fille Aline, un Giono partagé entre le rire et l’incrédulité : « mon père trouvait la situation cocasse, mais ce qui dominait en lui à l’époque, je me le rappelle fort bien, c’est la surprise qu’il puisse exister des gens assez sots pour demander à un écrivain, donc inventeur professionnel, quel était le personnage le plus extraordinaire qu’il ait rencontré, et pour ne pas comprendre que ce personnage était forcément sorti de son imagination8 .» Avis au lecteur de Giono, une seule clé d’interprétation : « Rien n’est vrai. Même pas moi ; ni les miens ; ni mes amis. Tout est faux. Maintenant, allons-y. » (Noé, 1947). Ceci dit trois décennies avant qu’Aragon, cet autre menteur chronique, ne publie son Mentir-Vrai9. Et du reste, relever qu’un romancier romance, c’est enfoncer une porte ouverte. Giono ne s’abaisse pas au réalisme, voilà tout. Ou peut-être en est-il incapable. Il n’est pas de l’école de Balzac, Flaubert, Zola, mais de Walt Whitman, Melville, D.H. Lawrence et Faulkner. Le contemporain dont il se réclame le plus souvent : « La Provence que je décris est une Provence inventée et c’est mon droit, c’est un Sud inventé comme a été inventé le Sud de Faulkner. […] Rien n’est fonction du pays qui est sous mes yeux, et il participe du pays qui est sous mes yeux mais en passant à travers moi ». On pourrait du reste se demander ce qu’a fait Mistral avec Mireille/Mireio (1859), Daudet avec Les Lettres de mon moulin (1869), ou Zola avec La conquête de Plassans (1874) ; de la littérature régionaliste et folklorique, ou tragique et universelle ? En 1967, l’universitaire W. D. Miller lui demande : « Est-ce que dans votre œuvre, vous espérez “tisser” une légende de la Provence ? » Voici la réponse, définitive :
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7 Pierre Magnan, Pour saluer Giono, Gallimard, 1990, p. 24.
8 Arrouye, Jean, « De l’imposture littéraire à la posture métaphysique : L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono », in Arlette Bouloumié (dir.), L’imposture dans la littérature, Angers, Presses Universitaires de Rennes, 2011, p. 205-216.
9 Gallimard, 1980
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Pas du tout. Ce n’est pas la Provence du tout. Je ne connais pas la Provence. C’est une région inventée, comme Faulkner a inventé avec le comté de Yokpanatawpha. C’est un endroit inventé, personnel, mais qui n’a rien à voir avec la Provence. C’est comme ça. Ça aurait pu être ailleurs. Je peux habiter demain en Allemagne, à Munich, en Suisse. Je peux vivre en Bulgarie, j’écrirais quand même une région Giono, et qui m’appartiendrait à moi-même, qui ne serait pas à d’autres, personnelle.10 On pourrait presque lui attribuer le mot de Bertillon, l’inventeur de la biométrie : « On ne voit que ce que l’on a dans la tête. » Lorsque le machiniste (l’ingénieur, le scientifique, l’industriel), sous prétexte de progrès pratique, concrétise les fantasmes de toute-puissance, au moyen d’une myriade de machins et de machines, toujours plus nombreux et organisés en machinerie générale, il sombre dans la démesure. Il est hors d’ordre. Lorsque le poète exalte dans ses hymnes le grouillement panique du vivant, naturel et matériel, vu et vécu, il crée de vraies richesses. Il est dans son ordre. Il peut alors plonger de tout son être dans ce monde et cette vie, sachant qu’il n’en est pas d’autres : Je commence à comprendre la tendresse que j’ai pour ce pays ; ce qui m’attache sensuellement à sa terre, à la façon dont elle se construit et pourquoi, quand je suis séparé de lui, que je ne le vois pas, que je n’en approche pas, je ne pense jamais à lui et je ne souffre de rien (car ailleurs, la même vérité me donne les mêmes joies). C’est qu’il me donne sans compter. Ce qu’il donne (et par conséquent ce qui m’est également donné ailleurs) est très haut placé dans la hiérarchie des dons. Ce n’est pas la sagesse, certes non ; rien n’est moins sage ! c’est la faculté de jouissance romantique11.
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Et maintenant lisons Giono. Colline, 1929. « A la mémoire de mon Père12 ». Ca commence bien, grommellent les ennemis du patriarcat. Ca parait simple comme un pastiche de vieille légende conté dans un pseudo-langage paysan à la grammaire rustique et truffé de vieux mots de provençal, comme si nous étions, nous lecteurs, rassemblés autour du conteur. Quant à l’histoire, c’est toujours la même : une crise précédée de mauvais signes (chat noir, maladie d’une fillette), met la communauté en péril (sécheresse, incendie), avant d’être résolue par un sacrifice humain ; celui du vieux fou du village, sorcier maléfique et victime émissaire. Un mythe néo-primitif semblable à tous les mythes du monde analysés par René Girard dans La Violence et le Sacré (1972), et dans ses autres livres : mythes grecs, indiens, amérindiens, africains, océaniens, etc. Giono qui a passé sa jeunesse à dévorer les « classiques Garnier » à bon marché, Hésiode, Virgile, Sophocle, Eschyle, Théocrite, sature son récit, à son insu ou non, de symboles mythologiques que sa préfacière, Anne-Marie Marina Mediavilla, se régale à débusquer et décrypter (quitte, peut-être, à surinterpréter). Sa transposition n’est sans doute pas si concertée ni systématique que le monumental Ulysse de Joyce (1922), qui condense toute L’Odyssée en une journée à Dublin. Colline, c’est la fusion de souvenirs vécus (le forage d’un puits, errances dans les collines, rencontres avec des bergers et des paysans, villages désertés), et de souvenirs de lecture.
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10 Voir Jacques Mény, « Les “ Chroniques romanesques ” dans la lumière de Faulkner », sur le site Les âmes fortes.fr.
11 Id., p.333.
12 Grasset, 1929. Librairie Générale Française, 1998, pour l’édition en livre de poche, préface, notes et dossier d’Anne-Marie Marina Mediavilla
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Avec une idée force, le règne cruel, terrifiant et nécessaire de Pan, le Tout-vivant qui anime et ordonne le cycle de cycles de l’univers. Les réussites se succèdent, dans un genre intimiste ou une veine paysanne, en fait mythologique, épique et fantastique : panique. Un de Baumugnes, en 1929 également. Regain, en 1930. (Retour à la terre) Le Grand Troupeau, 1931. (L’abattage industriel des paysans, lors de la Grande Guerre) Jean le bleu, 1932. (A la gloire de son père) Le Serpent d’étoiles, 1933. Le Chant du monde, 1934. (Epopée rustique) Que ma joie demeure, 1935. (« A Elise Giono (…) », Cantique du paradis retrouvé) Les Vraies Richesses, 1936. (« A ceux du Contadour », postface à Que ma joie demeure) Batailles dans la montagne, 1937. Giono est maintenant une personnalité locale dont on parle à Manosque, dans les salons et les cafés, que l’on voit par les rues, se rendre à la poste ou à la librairie. On cause. Le libraire parle de Giono à ses clients et de ses clients à Giono. Il y a cette petite femme du notaire, M. Meyer, vous savez ?… Oh, une femme enfant, dix-sept, dix-huit ans, une fille de la campagne … mais pas bête du tout, curieuse, elle lit beaucoup… des livres difficiles, vous savez – Stendhal, Proust, Gide, D.H. Lawrence, Anaïs Nin, Henry Miller… Tenez, regardez, elle m’a commandé Ulysse, de Joyce. C’est pas banal, non ? Non, ce n’est pas banal, à dix-huit ans, à Manosque, vers 1930. Mais en vérité, ce serait encore moins banal en 2020. Qui peut être cette lectrice, cette fleur en femme, si peu banale.
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Qui peut être cet homme si original, cet écrivain et romancier qui écrit comme un satyre. Ils se croisent de vue, à l’arrêt des cars. Blanche se penche contre la vitre pour faire un signe d’au revoir à son mari. En voyant Giono sur le trottoir, venu accompagner un ami, son regard dévie vers l’avant du car, comme indifférent. Giono voit ce regard passer outre, ce halo blond derrière la vitre, il tressaille, avance d’un pas, le car démarre. Ils ouvrent l’œil. Ils ne se cherchent pas, non. Ils se croisent. Au hasard des ruelles, du cours, du jeu de boules, des terrasses. Elle lui écrit pour demander une dédicace, il lui envoie la dédicace. Les années passent comme dans les romans d’amour13. Giono comprend qu’il est désormais davantage qu’un débutant provincial. Il veut peser sur les hommes. Méfiant à l’égard des partis, il s’engage en 1933, dans les Basses-Alpes, dans le comité local d’action contre la guerre. L’antimilitarisme, voire le pacifisme, sont alors les choses du monde les plus répandues à gauche ; chez les surréalistes, les anarchistes, communistes, socialistes, les syndicats, les écrivains (Barbusse, Romain Rolland, Gide, Alain, Eugène Dabit, Henry Poulaille, Guéhenno, Chamson), l’équipe de l’hebdomadaire Vendredi. De tous ces va-t-en-paix, il n’en restera qu’un ou presque en septembre 1939 ; Giono et quelques proches. En février 1934, il adhère à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, proche du Parti communiste14 et participe aux côtés de son ami Louis Martin-Bret (1898-1944), un paysan, aux activités antifascistes de la SFIO des Basses-Alpes et de son hebdomadaire, Le Travailleur des Alpes. Manifestation à Digne le 12 février, constitution d’un Comité ouvrier et paysan, meeting le 8 avril à Manosque, à l’Hôtel des Négociants, article le 1er septembre dans Rassemblement, « Journal des
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13 Cf. Annick Stevenson. Blanche Meyer et Jean Giono, Actes sud, 2007
14 Cf. Commune, 10 février 1934
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Comités bas-alpins de vigilance contre le fascisme et la guerre », où, sous le titre Raisons humaines, « il lie la lutte contre le fascisme à la préservation de l’âme paysanne et à ce qu’elle représente pour l’humanité15 ». Un point de vue petit-bourgeois, passéiste, voire réactionnaire, qui doit agacer ses « compagnons de route » communistes, mais Giono est célèbre et naïf, donc utile, et ils s’emploient à le ramener dans la voie prolétarienne. Il faut lire les télégrammes, les lettres cajoleuses, enjôleuses, flagorneuses que lui écrivent Aragon, Barbusse et leurs supérieurs russes pour l’embrigader dans leurs pétitions, congrès, organisations et campagnes, lui arracher des textes pour leurs revues16. Le compte rendu rédigé par Aragon dans L’Humanité du 2 juillet 1934, à l’occasion de la parution du Chant du monde, dégouline de louanges sur la beauté du style et la poésie de la nature avant de rappeler : Giono ne doit pas oublier l’engagement qu’il vient de prendre. Conseil d’écriture au cadre local du Parti dont on suppose qu’il pratique la propagande de terrain : l’idylle paysanne devra faire place à l’apologie des ouvriers agricoles lisant Lénine. Il faut que Giono comprenne « que nous attendons de lui de grandes choses ». Giono également, mais non les mêmes. Nouvelle brève élogieuse de L’Humanité quelques mois plus tard : « Nous recevons de M. Jean Giono, dont le nom fut prononcé dernièrement à propos du prix littéraire de 20.000 R.M. pour le rapprochement franco-allemand, la rectification suivante que nous insérons bien volontiers : « La presse française, la presse allemande, la radio allemande ont annoncé que j’étais juge français dans le jury du prix littéraire pour le rapprochement franco-allemand.
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Il a été en effet facile de surprendre la bonne foi d’un homme qui vit seul, loin des centres actifs de la politique moderne et qui se sent naturellement et violemment emporté vers le service de la vie. J’ai démissionné aujourd’hui d’une entreprise qui voulait employer mes forces à d’autres buts. Jean Giono17. » Le rapprochement franco-allemand, il y travaille avec Ruth et Walter, (surnommé « Charles »), Gerull-Kardas. Un couple de juifs réfugiés à Manosque que Giono héberge dans une ferme, et avec qui il travaille. Ruth traduit ses livres en allemand. Walter, peintre et photographe, illustre Les Vraies richesses – qui devait être d’abord une préface de Giono à un livre de photos sur la Provence. Giono lui achète des aquarelles, écrivant à ses amis pour qu’ils en fassent autant afin de soutenir les Kardas financièrement. Tiens, c’est une idée. « Charles » pourrait faire le portrait de cette fille aux yeux verts, cette fée blanche, là, qui lui traverse quelques fois la vue et la vie, comme elle traverse Manosque, comme absente. Il lui écrit donc que son ami peintre aimerait faire son portrait et ils se rencontrent pour de vrai, chez Ruth et Walter. Elle apporte des gâteaux, des fruits, on prend le thé, le feu éclaire la cheminée, on va dans les collines. On pique-nique, ensemble tous les quatre, on parle d’art et de littérature. Giono n’y voit que du bleu et d’autres années passent, comme dans les romans qui font durer le plaisir18. Heureusement, les gens sont vigilants. Sans cette vigilance, sans les actes qu’elle leur inspire, il n’y aurait pas souvent d’histoires. On resterait bêtement heureux, sans même le savoir. Après avoir déclamé Le Chant du monde (1934), et cheminé un an avec les communistes, Giono, déjà parti ailleurs, plonge dans l’exultation dionysiaque. Que ma joie demeure (1935), est cet évohé dédié à l’épouse Elise « dont la pureté m’aide à vivre », faute, peut-être, de savoir nommer, d’oser nommer, la source de ce jaillissement qui le transporte à 40 ans, vers la fin de son été.
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15 Revue Giono 2020
16 Reproduites dans son journal. Journal, poèmes, essais ; Edition publiée sous la direction de Pierre Citron. Coll. La Pléiade. Gallimard, 1995
17 L’Humanité, 4 décembre 1934
18 Cf. Annick Stevenson. Blanche Meyer et Jean Giono, Actes sud, 2007
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Regain (1930), c’était l’évangile du retour à la terre. Que ma joie demeure, c’est le cantique du retour au Jardin d’Eden, au temps où les hommes et les bêtes vivaient en paix, où la terre offrait ses fruits aux cueilleurs réunis en communauté, sans besoin de la torturer, ni de se torturer au travail. Ces besoins se réduisant au plus juste dans une insouciance digne du Nazaréen : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent. Voilà pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent point dans les greniers ; et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? Et qui d’entre vous peut, par son inquiétude, prolonger tant soit peu son existence ? Et du vêtement, pourquoi vous inquiéter ? Observez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne peinent ni ne filent, et, je vous le dis, Salomon lui-même dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux. Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi ! (…) Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain : le lendemain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine19. » Communauté des biens et des travaux. On sème, on fauche et on récolte ensemble un champ commun, mais réduit au plus juste besoin. Gratuité et frugalité. Abolition de l’argent (de la valeur d’échange) au profit du don, du troc et du loisir (de la valeur d’usage).
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Réappropriation des « savoir-faire » – le tissage par exemple -, comme on dit depuis les années septante – bref, Giono annonce L’An 01, 40 ans avant le film et la BD de Gébé (1971-1973). Il n’est pas un article des chartes régissant les néocommunautés rurales, que Giono n’ait prescrit dans les années 30. Que ma joie demeure ou longo maï, « pourvu que ça dure » en provençal. Selon le mythe de la communauté homonyme formée en 1973 à Forcalquier, Roland Perrot (1931- 1993), alias Rémi, son héros fondateur, aurait rencontré Giono (mort en 1970), et se serait inspiré de ses écrits et de l’expérience du Contadour, la propre « communauté » de Giono entre 1935 et 1939. Ce Roland Perrot est également l’auteur de R.A.S, un récit autobiographique sur la guerre d’Algérie dont Yves Boisset a tiré le film homonyme, aussi en 1973. La légende serait confirmée par Pierre Magnan (1922 – 2012), le jeune Manosquin déjà croisé, disciple de Giono au Contadour, lui-même écrivain, auteur de Pour saluer Giono (Gallimard, 1990), ayant vécu à Forcalquier jusqu’en 2011. Elle est en revanche farouchement contestée par Françoise d’Eaubonne (1920 – 2005), communiste, féministe, opposante à la guerre en Algérie, membre du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), du MLF, pionnière de l’éco-sabotage, inventrice de l’« écoféminisme » (les hommes, c’est con, ça tue et ça pollue), qui ne voit qu’un arnaqueur et fabulateur dans ce « Rémi » qu’elle a bien connu et dont elle tire, dés 1963, le peu ragoûtant portrait sous le nom de Olivier Mamerloy dans Jusqu’à la gauche, un roman paru chez Buchet-Chastel. Sa bibliographie sur le sujet comprend également un article dans La Gueule Ouverte (12 décembre 1979), un livre S comme sectes (Alain Moreau, 1982), et Vingt ans de mensonge ou la baudruche crevée, publié en 1994, un an après la mort de Roland Perrot, aux obscures éditions de Magrie. Des journalistes ont appuyé ses dires (Rouge, Libération, Autrement). La plupart ont soutenu et continuent
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19 Matthieu, chapitre 6, v. 24-34
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de soutenir l’« Utopie », mais sans doute comme ils auraient soutenu le Cuba de Castro ou la Chine de Mao20. Il y eut des baffes, des actions en justice, des myriades d’articles et tout ce que le huis-clos collectif peut produire d’adhésion et d’évasion, d’oppression et de résistance, de non-dits et d’éclats de voix, de chefferie et de main d’œuvre plus ou moins occultes ou explicites ; mais gageons qu’une commission intersectionnelle a dû produire à l’abri des regards malveillants un récit « apaisé », aussi satisfaisant pour les disciples du patriarche, que pour ceux de l’écoféministe21. *** Et tout cela par la faute de Giono qui réinvente le mir, la communauté villageoise russe (mais en russe, mir c’est aussi le monde), le communisme primitif exalté par Tolstoï et honni par les communistes industriels, de Lénine à Mélenchon. Giono qui envoie son double, « Bobi », une sorte de vagabond et d’acrobate, bateleur de foire, de « jongleur » comme on disait au moyen-âge, s’égarer sur le plateau de Grémone, par une nuit plus étoilée que celle de van Gogh. Ne cherchez pas sur les dépliants de l’office du tourisme, le plateau de Grémone n’est localisable que dans l’imaginaire de Giono. Il existe en revanche un col de Grimone dans le Trièves fréquenté par Giono, et qui, à une lettre près, a pu servir de toponyme. Ce Bobi rencontre Jourdan, un paysan en train de labourer. On cause. Jourdan et ses pareils, sa femme Marthe, la famille Carle, la veuve, madame Hélène et sa fille Aurore et « l’homme », son fermier, Randoulet, son valet Le Noir, Jacquou, Honorine, la vieille Barbe, Honoré, Joséphine, Zulma la simple, enfin, une vingtaine d’âmes, s’accrochent à la terre qu’ils grattent avec avarice et avidité. Tous souffrent de la « lèpre » qui est la métaphore du lucre. Ils sont tristes, ils attendent un médecin. Ainsi Jourdan qui est le riche du plateau est-il « beaucoup malade ». Il faut purger et saigner. Bobi, qui s’installe chez lui en prêcheur assez péremptoire, le pousse à jeter son grain aux oiseaux et à cultiver des fleurs « qui ne servent à rien », même pas à la vente. La parabole christique est suivie à la lettre. L’exemple est contagieux et un tourbillon de fraternité fusionnelle s’empare des habitants du plateau.
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« Il y avait maintenant une sorte de joie grave à se sentir plus pauvre de grain mais tellement plus riche de temps ! » « …plus de temps pour s’occuper de ce qui est le volontiers ». L’épanouissement de la liberté créatrice. Bobi parle bien, c’est ça les prophètes. Il dit « Orion, fleur de carotte », et désormais Jourdan voit les étoiles comme des fleurs. Bobi fait des miracles, il remet l’épaule démise d’un vieux furieux. Pour fortifier ce communisme mystique, il va chercher un cerf dans un cirque où il a travaillé, et il le lâche sur le plateau. Tous les habitants s’émerveillent devant cette « bête qui ne sert à rien », et les hommes montent une expédition pour lui ramener des biches, prises au filet dans une forêt voisine. Si Bobi est le double de Giono, ce cerf est le double de Bobi, son attribut animal. C’est peut-être cet homme-cerf que les préhistoriens nomment « le chaman dansant », et que l’on voit, dressé sur ses deux jambes, dans la grotte des Trois Frères, en Ariège. C’est lui peut-être que les Celtes gaulois nommaient Cernunnos, le « bien cornu », dieu de la puissance et de la fécondité viriles, censé incarné par le dépérissement hivernal de ses ramures, et leur renouveau estival, le cycle biologique de la vie et de la mort. Ses représentations, avec les torques et les braies gauloises sont, paraît-il, souvent associées à celles de la déesse mère. Enfin, tout cela est atrocement binaire, hétéronormé et biocentré. Dès son arrivée, Bobi fait le tour des maisons et annonce la joie à chacun. Il ne rencontre qu’un sceptique. Le fermier de madame Hélène, jamais nommé que « l’homme », n’est pas comme les autres paysans.
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20 Cf. G-F. Caty, Les héritiers contestés. Longo Maï et les media d’Europe. 1983, éditions Anthropos. Luc Willette, Longo Maï, vingt ans d’utopie communautaire, préface de René Dumont, postface de Pierre Magnan. 1993, Syros
21 Cf. Le Casse-noix, « Françoise d’Eaubonne à Grenoble », 7/05/2022, sur www.piecesetmaindoeuvre.com
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Il lit des livres. Et c’est devant un livre que Bobi le trouve attablé. Leur conversation, au milieu de l’histoire, en est aussi le commentaire le plus long et le plus explicite, l’interprétation qui nous livre le plus de sens quant à l’aventure de Bobi et des paysans de Grémone. Je savais, dit l’homme, que nous nous rencontrerions un jour. Alors, c’est toi qui donnes le bonheur ? L’homme est un réaliste. Bobi amène le cerf et les biches, l’homme enterre la carcasse de la biche morte. Elle sentait la charogne. Bobi se présente, acrobate, poète, parle de sa joie, de sa liberté et des nourritures terrestres. L’homme lui rétorque que pour manger, il faut travailler la terre. Bref, c’est un rabat-joie qui ne croit pas au bonheur, ici et maintenant. Certes, des poètes, il en faut, ne serait-ce que pour clamer le besoin de joie et rappeler que « la vie, c’est la joie », mais pour l‘homme, « nous sommes des animaux tragiques. Nous faisons des outils. » Il dit « des outils », mais il pense « des machines », et même toute une machinerie. L’homme est pour le pouvoir des hommes, mais il veut dire le pouvoir des machinistes. Il voit les choses sur le plan social. « J’ai dit qu’il nous faudra des poètes, mais je dis aussi que, de temps en temps, nous serons obligés de leur foutre des coups de pied au cul. » L’homme est pour la science, le progrès et les hybrides. Sans les hybrides, on ne boirait pas de vin, juste de l’eau. L’homme est pour le remembrement des parcelles, la propriété et la gestion collective des moyens de production. S’il ne dit pas, « comme en URSS », c’est parce que ça va sans dire et qu’un acronyme aussi hérissé de barbelés, de miradors et de cheminées d’usines, ferait un barouf de bétonneuse dans l’idylle du plateau et du poème. Mais il a son idée : les hybrides. Il faut intervenir, et non pas se laisser glisser passivement au fil du devenir, évolution et tradition, comme le prêche le Christ Bobi.
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Des hybrides de fruits, de pêches, de poires, de melons, de pastèques, de prunes, de pommes. « Enfin, imagine. J’ai fait des hybrides. Je pense encore en faire. Si ce n’est pas ce moyen ça en est un autre. On cherchera. On fera des fleurs qui résisteront à tout. » Compris. « L’homme », c’est Lyssenko (1898-1976), le miraculeux agrobiologiste soviétique qui, au même moment et avec le soutien du camarade Staline, quadruple les rendements agricoles de l’URSS, grâce à la « vernalisation » et à la « génétique mitchourinienne ». Aujourd’hui l’homme et Lyssenko feraient des chimères génétiques, OGM et mutagenèse. L’homme tient en fait le discours que Aragon, Nizan et cie, aimeraient faire tenir à Giono, suivant leur habituel numéro de ventriloques. Et si Bobi Giono refuse de prononcer les mots qu’on lui met dans la bouche ? Eh bien, on revient au rude langage prolétarien : « Je te parle à toi parce que j’ai de l’estime pour toi. Nous ne parlerons pas toujours. Un jour nous parlerons de tout ça à coups de poing dans la gueule, nous contre les autres, nous contre ceux qui maintenant nous raclent notre joie sur la peau, nous la paient avec des sous de carton. Et tu seras avec nous. (…) Il s’agissait surtout de savoir, dit-il, que nous sommes opposés. Nous nous rapprocherons, ou bien – il fit un geste de bouleversement – tu éclateras comme une étoile perdue. C’est une chose ordinaire. Il faut penser à la grande masse des travailleurs. Imagine-toi. C’est à devenir fou quand on pense que nous sommes des millions et des millions. Et avec des bras terribles. Une force ! » De ce point de vue, rien n’a changé depuis les années 30. Soit nous marchons avec les rouges, les communistes – nous, les verts, les naturiens/naturistes – soit ils nous marchent dessus. Avis à l’actuelle génération de défenseurs de l’humain libre dans une nature libre. Qu’est-ce qui va ternir la joie et ramener l’Eden au morne quotidien ? Oh, comme d’habitude. Le désir et ses frasques. De même que l’étalon, lâché sur le plateau, galope avec trois juments en chaleur, Bobi le beau gars, beau parleur, trouble l’ardente Joséphine, l’innocente Aurélie, vierge pudique et violente, et Zulma la bergère, la fille des eaux et des bois. Sans compter la mère, la veuve, la vieille, dont les corps se souviennent et qui regardent les hommes.
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C’est Joséphine, la plus hardie, qui s’empare de Bobi. Aurélie se tue d’un coup de feu. Bobi s’enfuit du plateau par une nuit d’orage, après être passé chez l’homme pour l’informer du suicide d’Aurore et lui confier ses ouailles du plateau. Ca doit nous servir de leçon, dit Bobi, il ne faut plus rien essayer. « Il faut essayer la raison » dit l’homme. Le mystère recule à l’infini devant le perpétuel assaut de la raison. Bobi croit tenir une objection éternelle à ce perpétuel assaut de la raison : « – Tu sais quel est le plus vieux métier de la terre. – Oui. – C’est berger. – Oui. – Depuis mille, mille et mille ans, on garde les moutons toujours de la même manière, et le chien court toujours comme il courait dans ce temps-là, et le berger a le même repos sur son bâton. – C’est entendu, chacun le sait. Reste à savoir ce que tu veux dire. – Je veux dire qu’on n’a pas encore inventé de machine à garder les moutons et qu’on n’en inventera jamais. – Qui t’a parlé de machines ? – Personne. – Il faut donc, dit l’homme, que tu connaisses le fonds secret de mes soucis22 ! » Il faut dire que ce « fonds secret », le machinisme universel, n’est ni secret, ni profond, mais très public au contraire, et constamment propagé par les communistes. Le lecteur d’aujourd’hui sait bien que depuis, non seulement on a inventé des machines à garder les moutons, des clôtures électriques, mais aussi des moutons machines, injectés de puces RFID, lisibles sur des terminaux d’ordinateurs, éliminant peu à peu les bergers et leurs chiens. Toujours plus de moutons machines et de troupeaux machines toujours plus gros, pour toujours moins de bergers et de chiens23. Seul le retour du loup, venu des Abruzzes, a pu contrarier ce mouvement d’élimination des bergers et des chiens, à la fureur des éleveurs, contraints à nouveau de garder leurs bêtes à l’aide de chiens patous.
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D’où leurs appels, relayés par la presse et les élus, à exterminer ces loups revenants. C’est le loup qui préserve les métiers de chien et de berger. Lui disparu, le berger et son chien le suivront au musée de la mémoire, à quelques exceptions près, employées par l’Union européenne et l’industrie du tourisme à l’entretien des décors24. Giono Bobi, malgré toute son imagination, ne pouvait prévoir en 1935 l’emballement illimité de la déraison machiniste. Ou feignait-il de ne pas le voir, dans l’obscur espoir que l’effroyable vision n’adviendrait pas si on l’ignorait ? Ou pour jouir encore de ce fugitif répit d’avant-guerre, de ce reste du monde d’avant, issu de vingt siècles de société paysanne, dont la technocratie – socialiste, pétainiste, gaulliste, communiste, etc. – mais toujours machiniste et futuriste, poursuivait la perte, grâce à la « continuité de l’Etat ». Les progressistes ont l’art de briser les cycles naturels pour en faire des lignes artificielles coulant indéfiniment vers quelque heureux horizon. Ils ne font cependant qu’accélérer la dégradation du cycle qui, peu à peu, se dérègle, avec l’usure de ses propres composants, énergie et matière, épuisement solaire. Bobi n’est déjà plus là. Il meurt foudroyé « d’un arbre d’or entre les épaules ». Les mythologues noteront l’équivalence symbolique de l’arbre et de la croix et la fréquence de ces morts ou « disparitions » obscures des héros dans les récits de fondation, qui dissimulent ou euphémisent généralement une mise à mort collective.
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22 Que ma joie demeure. Grasset, 1935. Livre de poche, p.389
23 Cf. Nicolas Bonanni. Des moutons et des hommes. 9 janvier 2007 sur www.piecesetmaindoeuvre.com . Occupation du pôle traçabilité de Valence, par PMO et Confédération paysanne de la Drôme, 21 novembre 2009, sur www.piecesetmaindoeuvre.com . Les cyber-moutons et chèvres cyborgs arrivent, par OVNI,
24 octobre 2010 sur www.piecesetmaindoeuvre.com . Mouton 2.0 – la puce à l’oreille. Film de Antoine Costa et Florian Pourchi, 1er juin 2012. Des moutons ou des puces ? De l’élevage ovin à l’ère technologique, par PMO, le 28 janvier 2013, sur www.piecesetmaindoeuvre.com , etc 24 Cf. Y. Blanc « Et moi, je hurle avec les loups », dans La vie dans les restes, 2023, Service compris
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Ce n’est qu’après cette mise à mort collective de la victime émissaire que celle-ci, ayant accompli par son œuvre et son sacrifice le miracle de la réconciliation générale, et les circonstances de sa mort ayant été refoulées et oubliées, est promue au rang d’héroïne fondatrice du peuple/de la cité/de la religion, voire au rang divin. Messie, prophète caché « qui reviendra un jour », « à la fin des temps », etc. Voyez, parmi tant d’autres, l’assassinat et l’apothéose de Romulus, Osiris, Jésus, etc25. Tous ces dieux qui meurent afin que tout le monde vive. « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire, il meurt, il porte du fruit en abondance. » (Jean. Ch. 12, v. 24) Dans son journal, en novembre 1934, Giono griffonne les notes d’un dernier chapitre, non écrit, de Que ma joie demeure. Ce chapitre décrit la décomposition du cadavre de Bobi. Les oiseaux viennent le picorer, les renards le croquer. Ses fluides corporels s’écoulent dans la terre. Les rats, les mouches et les fourmis le dévorent, et les vers sans doute, quoique Giono ne le dise pas. La poussière de Bobi retourne à la poussière. Sa matière à la matière, nourrissant les plantes de ses liquides, les bestioles de sa chair, et tout va pour le mieux, dans ce monde qui est parfois si heureux. Et déjà Joséphine se murmure la prière que tous bientôt psalmodieront : « Il reviendra (…) Il reviendra, j’en suis sûre. Elle se répéta longtemps en elle-même : « J’en suis sûre, j’en suis sûre, j’en suis sûre. »
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25 Cf. René Girard. Des choses cachées depuis le début du monde, et Le Bouc émissaire
Pages 1 à 11 de file:///D:/Images/giono-2.pdf
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Merci Giono – L’homme qui avait tout annoncé
Disponible en librairie : Notre Bibliothèque Verte (trois volumes). Voir ici et là
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Une étrange aventure advint à Giono. Cet individu sans importance collective, petit commis de banque à son retour de la Grande Guerre, écrivain du dimanche dans son bourg de Manosque, devint soudain, en 1929, le possédé des dieux Pan et Dionysos ; le prophète du retour à la terre et de l’écologie radicale ; le médium d’un immense soulèvement, obscur et souterrain, contre la guerre au vivant, qui traversait alors le meilleur de la jeunesse française et européenne. Une révolte contre la violence industrielle, civile ou militaire, contre la Machine totalitaire qui broyait depuis un siècle les hommes et leur monde. Que la Machine fût pilotée par des capitalistes de droite ou par des technocrates de gauche. Que ces pilotes fussent fascistes, communistes ou libéraux.
Il n’est pas sûr que Giono lui-même comprit sur le vif tout ce qu’il cria durant cette transe ; et il est certain qu’il n’en mesura pas toutes les implications pour lui-même, ni pour ceux qui l’entouraient, l’écoutaient et le suivaient. Sa femme, sa famille, ses amis, ses amantes, ses compagnons du Contadour, anarchistes, pacifistes et syndicalistes. Que peut comprendre un possédé des mots que les dieux mettent dans sa bouche.
Cela fut. D’autant plus éperdu et poignant que derrière les apparences de féroces luttes politiques et sociales, ces années trente étaient en réalité le dernier répit du monde, la dernière chance d’enrayer un même emballement industriel et technologique, de l’Italie et de l’Allemagne fascistes à l’URSS communiste, des démocraties occidentales au Japon impérial. Quand l’explosion hautement scientifique d’Hiroshima annonça la fin de cinq ans de guerre mondiale, les rescapés surent que l’humanité et son habitat avaient basculé de manière irréversible dans le déclin. Notre gratitude envers Giono, en tant qu’opposants radicaux à la société industrielle, s’enracine dans l’héritage de ces années où ce petit homme vacillant, plein d’erreurs et d’humaine faiblesse, mettait au jour de manière éclatante la révolte du vivant contre la mort machine.
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