Mi-homme, mi-smartphone, les « smombies », ces personnes captivées par leur téléphone, envahissent les villes… au point de les transformer. Une conséquence de plus de l’hyperconnexion encouragée par les grandes plateformes numériques.

C’est une invasion silencieuse. Dans les escaliers du métro, le long des trottoirs, aux arrêts de bus ou au beau milieu des passages piétons… Ils sont tout autour de nous. Ils avancent lentement, s’arrêtent parfois brutalement, sans prévenir, la tête baissée, captivés par le petit écran de leur téléphone. Eux, ce sont les « smombies », les nouveaux zombies des villes. Ou peut-être faut-il parler de « nous ». Car ne nous méprenons pas, nous avons tous un jour ou l’autre oublié lors de longues minutes ce qui se passait autour de nous, trop concentrés à scroller sur le fil d’un réseau social ou à participer activement à une conversation pour réaliser que nous marchions par automatisme, sans se soucier de ce qui se trouve devant nous.

En France, 65% des piétons seraient ainsi concernés, selon une enquête réalisée en 2019 par YouGov, pour le compte de Ford. Le chiffre monte même à 91% pour les 18-34 ans. Le phénomène, qui s’étend à de nombreux pays, a été analysé par Hubert Béroche, fondateur d’Urban AI, un think tank spécialisé dans l’usage durable de l’intelligence artificielle en ville. Dans un essai baptisé « Smombies, la ville à l’épreuve des écrans », il parcourt les enjeux urbains, sociaux, mais aussi économiques liés à la multiplication de ces êtres « hybrides »« à cheval entre le réel et le virtuel ». Contraction des mots « smartphone » et « zombie », le néologisme « smombie » apparaît d’ailleurs dans le langage en 2015, preuve qu’il ne s’agit pas d’une tendance éphémère mais bien d’une manifestation plus profonde.

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Phone lanes et bornes high-tech

Pour la comprendre au mieux, Hubert Béroche s’est rendu en Corée du Sud où l’impact des smombies s’illustre de manière très concrète : dans la capitale, Séoul, où 90% des habitants possèdent un smartphone, 61% des accidents de la route incluent un piéton en faisant usage. Résultat, la ville commence à s’adapter à ces comportements, notamment en installant des feux de signalisation directement au sol, évitant aux passants d’avoir à lever les yeux avant de traverser la route. Même constat en Chine, où la ville de Chongqing a mis en place dès 2018 une « phone lane », une voie piétonne réservée aux utilisateurs de smartphones.

En faisant évoluer les infrastructures autour de ces nouvelles habitudes, les villes cherchent donc à répondre à une problématique de sécurité ou, dans certains cas, d’accessibilité numérique. Avec des conséquences sociales d’ores et déjà observables. « New York a transformé ses milliers de bornes téléphoniques obsolètes en bornes high-tech avec écrans digitaux. Progressivement, ces infrastructures initialement conçues pour permettre à chacun d’accéder à Internet sont devenues des bornes uniquement utilisables par les smombies. Aujourd’hui, sans smartphone, vous ne pouvez pas les activer, explique Hubert Béroche dans un entretien au média l’ADN. Installées principalement à Manhattan, elles consolident certaines forces existantes. Les autres sont discriminés, mis à l’écart, dans cette nouvelle fabrique de la ville. »

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Mais au-delà de ses répercussions sur l’espace public, l’hyperconnexion redessine par ailleurs notre rapport à la sociabilisation, aux loisirs et au travail, selon Hubert Béroche. Considérant notre attention comme une ressource à exploiter, les grandes plateformes numériques nous poussent aujourd’hui à la surconsommation numérique, élément essentiel à leur croissance exponentielle. Mais cette économie de l’attention coûte déjà cher à la société : selon une étude de la Direction générale du Trésor, le temps passé chaque jour sur les écrans entraîne une perte de 0,6 point de PIB chaque année. La dégradation de la santé mentale engendrée par l’usage excessif des écrans est évaluée à elle seule à 0,2% du PIB, à laquelle s’ajoute la perte de temps productif au travail. Et la situation ne va pas aller en s’arrangeant. A l’horizon 2060, ces impacts pourraient représenter entre 2 et 2,9 points de PIB.

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Florine Morestin, Journaliste social media & vidéo à suivre sur  : https://www.novethic.fr/economie-et-social/transformation