La balade du naturaliste
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« On ne la voit presque jamais, mais elle est là » : le retour spectaculaire de la discrète loutre
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Après avoir frôlé l’extinction, la loutre d’Europe signe un retour spectaculaire, jusque dans des zones très urbaines, comme à Montpellier. Empreintes, restes de repas… Un loutrologue nous emmène à sa rencontre.
« On ne la voit presque jamais », nous prévient d’emblée Simon Lacombe, notre guide du jour. Doctorant au CNRS, il n’a observé le petit mammifère que trois fois dans sa vie. Il a en revanche collecté moult preuves de sa présence dans la cité héraultaise : quelques photos d’empreintes griffues, de beaux spécimens d’épreintes — le nom donné aux crottes des lutrinés —, pas mal de vidéos via des appareils cachés, et des échantillons de son ADN. D’après ses calculs, « entre 3 et 10 » loutres vivraient ainsi sur les 30 km du fleuve côtier.
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Casquette vissée sur la tête, il nous entraîne à travers les taillis, jusqu’à une cascade bordée de pavés clairs. « C’est un lieu de nourrissage, où l’on trouve souvent des épreintes et des restes de repas », indique-t-il. Fébrile, je m’attends à voir surgir une maman voguant sur le dos, son bébé posé sur le ventre, avant d’apprendre que seules les loutres de mer, absentes d’Europe, pratiquent ces baignades câlines. « Les loutres ont une image très positive, s’amuse Simon Lacombe, mais elles sont en fait assez méconnues. »
Sachez donc que Lutra lutra se distingue du ragondin par ses quatre pattes palmées et son corps fuselé. À l’instar du castor, elle dispose d’un pelage hyper dense — quasi imperméable —, mais elle n’a rien d’un paisible herbivore : elle raffole de poissons, amphibiens et autres crustacés. Grâce à son crâne aplati, ses oreilles, yeux et narines se trouvent sur un même plan, ce qui lui permet d’entendre, voir et respirer sans avoir à sortir la tête de l’eau (ou presque), à la manière d’un crocodile. En bref, un super bolide des fleuves.
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Cachettes et casse-croûte
Retour le long du Lez : après une inspection minutieuse de la plage, nous déclarons forfait. Pas de crottes à l’odeur de miel ni de pinces d’écrevisses déchiquetées. C’est que l’espèce pousse la discrétion à l’extrême. « Elle change régulièrement de lieu de repos, se déplace beaucoup, vit plutôt de nuit », liste le jeune chercheur. Un comportement sans doute acquis après des années de persécution.
Car la loutre d’Europe, originellement présente de l’Irlande au Japon et de la Norvège à l’Afrique du Nord, a peu à peu vu ses effectifs fondre. Chassée pour sa fourrure, elle a aussi subi de plein fouet les effets de l’industrialisation — pollution des cours d’eau, raréfaction des poissons — et de l’urbanisation. Résultat, en France, « à la fin des années 1980, l’espèce ne subsistait pratiquement plus que le long de la façade atlantique et dans le Massif central », écrit la Société française pour l’étude et la protection des mammifères (Sfepm).
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Une quasi-disparition donc, stoppée in extremis par les pouvoirs publics qui interdirent sa chasse en 1972, puis la classèrent comme espèce protégée en 1981. « Depuis, elle est revenue d’elle-même un peu partout », se réjouit Simon Lacombe. Le CNRS parle même d’un « retour spectaculaire » dans l’Hexagone. L’animal étant territorial et solitaire — une loutre occupe à elle seule entre 3 et 10 km de rivière —, les jeunes loutrons sont en effet poussés à la dispersion.
Ainsi, une bonne année après leur naissance, les petits — ils sont un ou deux par portée — partent en quête d’un nouveau territoire. « Ils peuvent passer d’une rivière à l’autre par voie terrestre ou en remontant des affluents, explique le loutrologue. Ils peuvent aussi passer par les étangs littoraux et les embouchures des fleuves. » C’est ainsi qu’en 2016, des épreintes ont été observées dans le Lez, aux portes de Montpellier.
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Pas si surprenant selon Yann Raulet, chargé de mission biodiversité à la Ville : « C’est une espèce assez opportuniste. À partir du moment où elle a des lieux où se reposer tranquillement et suffisamment de nourriture, elle peut s’installer. »
Ici, elle a pu trouver des cachettes dans la ripisylve encore préservée, et des écrevisses américaines présentent en (trop) grand nombre. « Elle a une grande capacité d’adaptation », note aussi Simon Lacombe, qui a pu observer, grâce à des pièces photographiques, une loutre franchir un barrage en plein centre-ville en grimpant par une passe à poissons.
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Une espèce parapluie
Elle se redéploie donc, sauf que cette « recolonisation est très lente », alerte la Sfepm. En cause, « un faible taux de reproduction », « la persistance de certains facteurs qui ont contribué à sa raréfaction » comme la pollution, et « l’essor de nouvelles menaces comme l’intensification du trafic routier ». La loutre reste ainsi totalement absente de plus de la moitié du pays, et elle demeure inscrite sur la liste rouge comme « espèce quasi menacée ».
Pour soutenir les efforts du mustélidé, Simon Lacombe plaide pour des ouvrages spéciaux afin de sécuriser les traversées de route, des sortes de « loutroducs ». Certaines communes créent également des « havres de paix », comme à Montpellier. « Il s’agit de préserver un endroit en bord de cours d’eau où la loutre peut être tranquille, de ne pas le débroussailler, explique Yann Raulet. Cela permet aussi de faire de la pédagogie, auprès des écoles notamment. »
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Car prendre soin de la loutre, c’est préserver l’ensemble de l’écosystème aquatique. À l’instar du lynx et du loup, le petit carnivore fait partie des « espèces parapluies », ces animaux « au domaine vital large et dont la protection assure celle des autres espèces végétales et animales qui partageant le même milieu », indique la Sfepm.
Pour Simon Lacombe, par sa cohabitation discrète, elle permet aussi de développer « un autre rapport au vivant » plus attentif et délicat : « Elle est là, peut-être même qu’elle nous observe mais, pourtant, on ne la voit pas. On peut juste guetter des signes de sa présence et, pour moi, c’est un facteur d’émerveillement. »
En cet après-midi printanier, point de signe du mammifère au pelage clair. Mais à force de scruter la boue humide en quête d’empreinte et de farfouiller entre les rochers, nous nous sommes immergés dans cet écosystème en plein éveil. Héron gris, larve de libellule, grenouille verte… « Avec la loutre, on redécouvre la richesse du vivant, juste à côté de chez soi », sourit le chercheur.
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Lorène Lavocat et David Richard (photographies) à suivre sur Reporterre