Débats
Intelligences artificielles génératives
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« Avec l’IA générative, l’homme a forgé une créature qui le singe dans ce qui constitue son essence même : la capacité à penser, à créer, à décider »
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L’intelligence artificielle générative a déjà des effets concrets sur le marché du travail : intensification des tâches, capitulation cognitive et destructions d’emplois.
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Certains affirment qu’elle va sauver l’humanité. D’autres, qu’elle va la détruire. Pas une semaine ne s’écoule sans que soit publiée une nouvelle étude ou tribune sur la façon dont l’intelligence artificielle générative (IAG) va bouleverser nos sociétés, oscillant entre catastrophisme dystopique et « technoptimisme » béat. Pour la première fois de son histoire, l’homme a forgé une créature qui le surpasse déjà dans un nombre incalculable de domaines, et le singe dans ce qui constitue son essence même : la capacité à penser, à créer, à décider.
Sur le marché du travail, trois phénomènes sont déjà à l’œuvre. Le premier est la grande bascule des emplois. L’IAG va massivement détruire certains jobs de cols blancs, en créer d’autres, et cette mutation va très probablement laisser des millions de travailleurs sur le carreau. L’incertitude porte sur l’ampleur de ce chômage, son degré de résorption par le biais de la formation professionnelle et sa part structurelle.
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Le deuxième phénomène est l’intensification des tâches, déjà documentée par plusieurs études : les ingénieurs, les développeurs, les designers et les consultants, désormais sommés de jongler entre les outils et agents d’intelligence artificielle (IA) pour être plus productifs, voient leur masse de travail augmenter plutôt que diminuer. Et ce, au prix d’une fatigue mentale excessive. Une note publiée le 5 mars par le Boston Consulting Group qualifie même celle-ci de « AI Brain Fry » (« le cerveau frit par l’IA »).
Le troisième phénomène, en partie lié, est la « capitulation cognitive », terme forgé par Steven Shaw, chercheur interdisciplinaire en psychologie et technologie à la Wharton School, de l’université de Pennsylvanie (Etats-Unis), dans un article coécrit avec Gideon Nave et paru en février.
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Schématisons : depuis l’avènement du GPS (géolocalisation par satellite) et de Google Maps, les personnes capables de s’orienter sans leur téléphone, avec une simple carte en papier, se font nettement plus rares, et leurs capacités de mémoire spatiale ont chuté en conséquence, rappelle un article de The Economist, publié le 30 avril.
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Effets environnementaux désastreux
L’IAG risque de produire les mêmes effets, en pire. L’idée que l’homme garde la décision finale sur le travail effectué à sa place par les agents IA est un leurre. Ceux qui, par paresse, par fatigue, par habitude ou sous la pression, laissent l’outil choisir de plus en plus à leur place, tout en étant aveugles aux erreurs qu’il commet, vont perdre en capacité cognitive.
Plus largement, la suppression de millions d’emplois engendrée par cette technologie va mettre à mal le financement de l’Etat social, qui repose sur le travail. Depuis quelques années, les gourous de l’IA, notamment Dario Amodei, le patron d’Anthropic, et Sam Altman, celui d’OpenAI, conscients de l’apocalypse qu’ils ont déclenchée, développent des idées progressistes pour limiter les dégâts. Dans le monde de demain, il faudrait déconcentrer les richesses, taxer le capital et les robots, instaurer la semaine de 32 heures, créer un revenu universel ou encore, partager les gains permis par l’IA entre les citoyens, disent-ils, dans les grandes lignes.
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S’il est inédit que des patrons de la tech avancent un tel programme, leurs idées n’en restent pas moins de classiques revisités de la pensée économique. Cependant, ils les articulent sans véritable réflexion sur la limitation des ressources consommées par l’IA et ses effets environnementaux désastreux. Certains admettent que la position hégémonique de leurs entreprises peut poser problème, mais ils ne disent rien du rôle que pourrait jouer l’antitrust pour la limiter. Leur approche réduit l’Etat à un simple redistributeur de revenus, sans vraiment penser son rôle central dans l’organisation démocratique de l’économie, la régulation, la protection du travail et le contrôle des infrastructures stratégiques.
Les économistes Daron Acemoglu, « Nobel d’économie » 2024, et Simon Johnson rappellent, dans Pouvoir et progrès. Technologie et prospérité, notre combat millénaire (Pearson, 2024), que les gains permis par le progrès technique n’ont jamais ruisselé spontanément vers la société. Ils sont redistribués uniquement lorsque des contre-pouvoirs l’imposent (syndicats, lois, mobilisations, fiscalité). Sans ces institutions, la rhétorique de l’abondance future sert surtout à légitimer la concentration présente du capital.
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Dans Sanctuaires (L’Observatoire, 368 pages, 22 euros), l’écrivain Abel Quentin démonte également le mythe « technoptimiste » d’une société où, libéré du travail grâce à l’IAG, turbinant 32 heures par semaine ou moins, le peuple profiterait enfin de la vie et des loisirs. Seulement voilà, « cela suppose un modèle de société aux antipodes du nôtre », écrit-il. « Au contraire, le temps libéré par la machine sera envahi par la machine (…) et sera une aubaine formidable pour les acteurs du marché de l’attention. » Dans le monde promis par les séides de l’IA, l’homme sans travail, loin d’être émancipé, sera un consommateur contraint, jonglant entre ses agents pour dénicher des promotions en ligne, tout en scrollant sans fin sur les réseaux sociaux.
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