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Moyen-Orient
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Quel pays peut en effacer un autre ?
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Brûler la terre, détruire la pierre : enquête sur l’effacement organisé du Sud-Liban par l’armée israélienne

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Le village of Khiam, ciblé par plusieurs frappes, le 17 mars 2026. 
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Dans une bande de terre qui longe la frontière, Tsahal mène un travail d’anéantissement méthodique des communes, sous couvert de viser des positions du Hezbollah. Un processus que «Libé» a documenté en croisant observations de terrain, témoignages, sources ouvertes et analyse de plusieurs dizaines d’images satellites.

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Arthur Sarradin, correspondant à Beyrouth
 06/05/2026 
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Il ne reste plus que ce promontoire précaire, dressé sur les décombres du réservoir d’eau au sud de Majdel Zoun, pour contempler Chamaa. «N’espérez même pas y accéder», prévient le maire, Youssef Shehimi, revenu quelques heures plus tôt pour des funérailles. Dans cette portion de son village en cette fin avril, ne subsiste qu’un quart des maisons, éparses parmi les ruines. Le long de la route principale, flanquée d’étendards du Hezbollah, quelques façades tiennent encore. Un répit trompeur : l’un de ces bâtiments a de nouveau été visé par l’aviation israélienne le 28 avril, avant qu’une double frappe ne tue trois secouristes de la Défense civile libanaise : Hussein Sati, Hadi Daher et Hussein Ghadbouni. Ici, à Majdel Zoun, «certaines familles restent coûte que coûte, reprend le maire qui se tourne vers le village voisin. Mais Chamaa est situé sous la ligne jaune imposée par l’ennemi israélien. Impossible de se rendre dans cette zone.» La dernière journaliste à avoir tenté d’y pénétrer, quelques kilomètres plus loin dans le village d’Al-Tiri, Amal Khalil, a été visée et tuée par l’armée israélienne qui entend tenir ses opérations à l’abri de tout regard.

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Car, dans cette bande d’environ huit kilomètres de profondeur qui longe la frontière entre Israël et le Liban, et englobe une cinquantaine de villages d’où sont originaires entre 100 000 et 200 000 civils, l’armée israélienne mène un travail d’anéantissement méthodique des communes, de leur héritage et de leurs infrastructures, qu’elle justifie par la nécessité de démanteler le Hezbollah. Sous le vocabulaire euphémisant de «zone tampon» se cache un processus de «décivilisation» qui efface les hommes et leur histoire dans une région où plus personne n’est considéré comme un «civil». Libération l’a documenté en croisant observations de terrain, témoignages, sources ouvertes et analyse de plusieurs dizaines d’images satellites, révélant l’évolution d’un effacement systématique sans précédent au Liban, contraire aux règles les plus fondamentales du droit international.

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Des lieux de culte disparaissent sous les lames des bulldozers

Chamaa, au loin, n’a donc pas été épargné. Le village abrite pourtant une partie du patrimoine historique parmi les plus précieux du Sud-Liban, abondamment documenté par des historiens français, d’Ernest Renan à Victor Guérin. Sur les hauteurs se dresse la forteresse de Chamaa, également appelée château de Scandalion, édifiée au début du XIIᵉ siècle par les croisés sur les vestiges byzantins d’un site occupé depuis l’Antiquité. Classée et placée sous protection renforcée par l’Unesco lors de l’invasion israélienne de 2024, la citadelle n’a pas été préservée : deux tours se sont effondrées, et une partie du rempart disloqué. L’armée israélienne y avait installé une base militaire, en dépit de son statut, détruisant dans le même temps des maisons anciennes en contrebas ainsi qu’un quart du sanctuaire attribué à l’apôtre Pierre. Ce mausolée fut le premier édifice que les habitants, attachés à cet héritage au cœur de leur vie religieuse, s’employèrent à restaurer tout au long de l’année 2025. Majoritairement chiites, ils avaient dégagé les décombres du tombeau de l’apôtre appelé Shamoun al-Safa dans la tradition musulmane, et repeint les trois coupoles restantes qui, depuis des siècles, ponctuaient l’horizon de la vallée.

Pourtant, depuis Majdel Zoun aujourd’hui, impossible de les discerner. C’est simple : depuis la mi-avril, l’armée israélienne a tout simplement rasé le sanctuaire après son entrée dans le village. On peut le constater à partir d’images satellites datées du 11 avril, où le sanctuaire tenait encore debout, ses trois coupoles visibles, puis sur d’autres, prises le 16 avril : l’édifice y a disparu, remplacé par les traces laissées par les engins de démolition. Les maisons historiques du hameau ont, elles aussi, été rasées. Selon des sources militaires proches de la zone, les opérations de dynamitage se poursuivent en ce début mai pour aplatir ce qu’il reste de Chamaa.

Le sanctuaire de l’apôtre est loin d’être un cas isolé. Dans le sud du Liban, d’autres biens culturels et lieux de culte disparaissent sous les lames des bulldozers israéliens. Dans les images consultées par Libération, à Al-Bayada, Aynata, Qantara, Khiam, Taybeh, et dans d’autres villages encore, plusieurs mosquées anciennes ont ainsi été détruites par l’armée israélienne. Autant de points d’ancrage dont l’effacement meurtrit des populations contraintes à l’exil depuis la reprise de la guerre, début mars. Des pertes qui ne relèvent pas seulement de la pierre : elles entament l’identité même des villages, profanent la foi, et atteignent plus profondément encore le tissu social libanais patiemment tissé autour de ces lieux au fil des siècles.

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A la fin du mois d’avril, plusieurs habitants de Yaroun, localité frontalière, ont à leur tour alerté Libération sur la destruction du cœur historique de leur village. En août 2025, lors du cessez-le-feu, on avait déjà constaté l’ampleur des dégâts dans ce village partagé entre chrétiens et chiites, où la plupart des lieux de culte avaient été anéantis par les bombardements. Ne restaient alors que les fondations d’une église où gisaient les restes d’une toiture effondrée dans la nef. Aujourd’hui, les habitants décrivent «une étape supplémentaire de la destruction», bien plus intensive, à l’image de ce que montrent les données satellites de villages alentour comme Naqoura ou Meiss al-Jabal.

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Tournées le 30 avril depuis un village voisin, des vidéos authentifiées par Libération et depuis partagées sur les réseaux sociaux montrent des opérations de démolition visant la partie chrétienne de Yaroun, notamment un couvent, composé d’un ensemble de bâtiments appartenant à la congrégation des Sœurs salvatoriennes. On y voit des engins s’acharner à faire céder, entre autres, les murs de l’école Saint-Georges, vide depuis des années mais entretenue par les religieuses, ou ceux de leurs habitations et des dépendances dont une clinique.

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Des destructions d’abord niées par plusieurs représentants israéliens. A Paris, l’ambassadeur d’Israël, Joshua Zara, assurait ainsi sur le réseau social X que le couvent n’a «pas été détruit, ni même touché», en diffusant l’image d’un bâtiment censé représenter l’édifice intact, qu’il accuse le Hezbollah d’avoir occupé. «Sauf que la photo qu’il partage est celle d’un édifice construit par l’ordre de Malte, qui servait de dispensaire… Rien à voir avec le couvent», rectifie un habitant de Yaroun interrogé par téléphone, qui a grandi près des sœurs. Une bannière appartenant à l’ordre de Malte, est en effet visible sur la photo partagée par le diplomate.

Les bâtiments sont tous deux très différents. Le dispensaire, reconnaissable à son toit orange vif et ses deux rangées de panneaux solaires, se distingue du monolithe gris et brut du complexe des Sœurs salvatoriennes. «On parle là d’un ensemble qui a environ 60 ans», ajoute Adib Ajaka, moukhtar du village, qui lui aussi identifie les lieux et peut nommer les maisons de chaque habitant alentour quand on lui montre les photos satellites. «D’autres lieux religieux ont de toute façon été détruits : deux mosquées ont déjà été dynamitées en 2024, l’église, et même un cimetière.» Comme d’autres habitants, il se souvient que le village avait à cette période été la cible d’actes antichrétiens, notamment quand un soldat israélien s’était filmé en train d’écraser une statue de saint Georges dans la ville.

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L’ambassadeur Joshua Zarka assure que «toutes les mesures nécessaires ont été prises pour ne causer aucun dommage à tout bâtiment religieux» mais l’état général de Yaroun démontre le contraire. Et samedi 2 mai, l’armée israélienne a confirmé que ses forces avaient endommagé mais pas «détruit» un «bâtiment religieux» alors qu’elles démantelaient ce qu’elle a décrit comme une «infrastructure terroriste» dans la zone. Au-delà même du cas très particulier du couvent, les images satellites confirment l’ampleur d’un processus de destruction total dans le village : entre le 16 et le 25 avril, près des trois quarts du centre chrétien de Yaroun ont été rasés par l’armée israélienne.

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Evolution de la démolition du couvent de Yaroun.
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Construits pour beaucoup dans une opposition politique assumée vis-à-vis d’un Hezbollah hégémonique dans cette région, les villages chrétiens du Sud n’ont pas été épargnés par la politique de désertification de l’armée israélienne. A Debel, près de la frontière, la photo de la profanation d’une statue du Christ au burin par un soldat israélien a fait le tour du monde. Mais des vidéos, diffusées par les habitants eux-mêmes ou extraites des réseaux sociaux de soldats israéliens, documentent la destruction de parcs de panneaux solaires aux abords du village, ainsi que le pillage de maisons civiles, régulièrement vandalisées. «Chez nous, il y a déjà environ onze maisons détruites dans l’ouest du village alors que nous sommes toujours présents», déplore ainsi par téléphone Lahoud Boutros, moukhtar de Debel.

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«Nous sommes assiégés»

Souvent reléguée en marge du récit du Sud, la minorité musulmane sunnite subit tout autant cet effacement méthodique. Dans les villages de l’Arkoub, dans l’est du Liban, au pied du plateau du Golan occupé par Israël, certains civils ont fait le choix de rester. A Kfarchouba, le village le plus oriental, le maire Qassem Qadiri s’y est résolu «pour que notre région ne se transforme pas en un champ de bataille pour les forces régionales et internationales». Au téléphone, il décrit une situation d’asphyxie. «Nous sommes assiégés. 90 % de notre territoire est annexé, résume l’édile. L’armée israélienne a fait sauter cinq maisons. Elle entre la nuit, a déjà pillé six habitations, et a enlevé un jeune homme. De plus, ils empêchent les ouvriers de réparer les lignes électriques qui alimentent la pompe à eau du village.» Plus à l’ouest dans la région, l’armée israélienne a frappé les installations de l’Office des eaux du Sud-Liban, en particulier dans les zones d’Ebl al-Saqi et de Maysat, près de Marjeyoun. Des attaques qui atteignent plus largement le vivant et les terres agricoles, également visées par des épandages d’engrais à forte concentration, des arrachages de champs d’oliviers ou des destructions de plantations déclenchées au moyen de munitions incendiaires. Parfois au phosphore blanc, comme l’ont déjà établi de précédentes enquêtes, notamment à Kfarchouba.

La destruction du bien commun s’étend aussi aux ressources publiques et aux centres de pouvoir locaux, désormais pris pour cibles. Les images satellites analysées par Libération en témoignent. A Majdel Selem, par exemple, les frappes israéliennes se concentrent sur le cœur de la localité ; sa municipalité, sa bibliothèque publique, son jardin botanique. A Bint-Jbeil, c’est la vaste Université publique des sciences qui a été rayée de la carte. Si le Hezbollah utilise des biens civils pour abriter ses combattants, une stratégie largement documentée qui transforme les édifices en objectifs militaires, la règle n’est pas la même une fois l’armée israélienne sur le territoire. La règle coutumière interdit de détruire ou saisir les biens de l’adversaire, ce qui induirait qu’aucun bien civil n’y subisse des dynamitages indiscriminé. En territoire occupé ou sous contrôle effectif d’une armée, l’article 53 de la IVe Convention de Genève est encore plus explicite : la destruction de biens privés ou publics par la puissance occupante est interdite

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Majdel Selem, le 17 décembre 2025 et le 4 avril 2026. (OnGeo Intelligence)
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D’autant qu’il arrive que ces espaces civils soient réinvestis par l’armée israélienne elle-même à des fins militaires. Des images satellites du village de Meiss el-Jabal ont permis à Libération d’identifier l’utilisation militaire de son hôpital, l’un des plus importants de la région, par Tel-Aviv. Sur ces clichés, l’établissement évacué sous la contrainte au début du conflit apparaît occupé par des véhicules militaires stationnés à l’intérieur de son enceinte durant plusieurs jours.

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Données satellites de plus en plus difficiles à obtenir

Lors de la dernière guerre de 2024, la majorité des destructions méthodiques des villages frontaliers du sud avaient eu lieu au moment du cessez-le-feu. Amnesty International indiquait ainsi dans un rapport d’août 2025 que les forces israéliennes avait détruit plus de 10 000 structures dans le Sud entre le 1er octobre 2024 et le 26 janvier 2025, la majorité après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu. Cette fois, les responsables libanais estiment qu’environ 62 000 habitations ont été endommagées ou détruites au Liban depuis le début du mois de mars. Des observations permises par l’analyse d’images satellites achetées au Liban par les pouvoirs publics voire des simples citoyens qui se cotisent pour en acheter auprès de prestataires privés, dans l’espoir d’apercevoir ce qu’il reste de leurs maisons.

Mais, comme l’ont rapporté à Libération onze chefs de municipalité, ces données deviennent de plus en plus difficiles à obtenir. La société Planet Labs a ainsi indiqué retenir indéfiniment les visuels au Moyen-Orient, afin de se conformer à une demande du gouvernement américain, une décision qui concernerait «l’ensemble des fournisseurs d’images satellites». Une stratégie dite de «shutter control», consistant à restreindre ou filtrer la diffusion commerciale d’images déjà collectées. Dans le cadre de cette enquête, Libération s’est également heurté à plusieurs refus.

Dans ce cessez-le-feu qui n’en est pas vraiment un, la «ligne jaune» imposée par l’armée israélienne permet la mise en œuvre d’un phénomène de «décivilisation» inédit au Liban. Une notion fondamentale de la politique expansionniste du gouvernement de Benjamin Netanyahou, qui conjugue plusieurs dynamiques : destruction massive des zones urbaines (urbicide), atteinte organisée au vivant et l’emprunte environnementale humaine (écocide), et, plus profondément encore, pour la première fois à cette échelle au Liban, la démographie d’une région toute entière se trouve redessinée par les déplacements forcés. Un effacement du facteur humain lui-même, de sa présence comme de son histoire. Une négation organisée du Sud. Son effacement. (…)

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Arthur Sarradin, correspondant à Beyrouth à suivre sur Libération
 06/05/2026 

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