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Dans la vallée du Champsaur avec la réalisatrice de «la Panthère des neiges» : «Ce que je préfère, c’est la montagne à deux à l’heure»

Plantes, reptiles, oiseaux… «Libé» est parti en excursion dans les Hautes-Alpes avec Marie Amiguet, à l’affût d’un monde parfois invisible si l’on n’y prête pas attention.

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Marie Amiguet travaille avec ­Jean-Michel Bertrand à un prochain film : «les Murmures du vivant».
Marie Amiguet dans le Champsaur, le 17 avril. 
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François Carrel, Envoyé spécial dans le Champsaur (Hautes-Alpes)
24/04/2026
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La vallée du Champsaur cache bien son jeu. Entrée méridionale du massif des Ecrins, à une demi-heure de route de Gap, elle présente de prime abord son plus doux visage : celui d’un large bassin d’altitude, fond plat où serpente le Drac, pentes douces et verdoyantes quadrillées d’un bocage alpin encore préservé et parsemé de villages paisibles. Pour peu qu’on avance un peu en direction des Ecrins pourtant, très vite les versants se relèvent et se resserrent, entaillés de nombreuses hautes vallées non aménagées qui permettent de s’enfoncer au cœur des montagnes.

Cette dualité du Champsaur a séduit Marie Amiguet, la discrète réalisatrice de la Panthère des neiges, film phénomène tourné avec Vincent Munier et Sylvain Tesson sur les hauts plateaux du Tibet, couronné du césar du meilleur film documentaire en 2022, 620 000 entrées en salles puis un long parcours télévisuel, d’Arte à Netflix. Elle a vécu dans les Vosges, s’est installée depuis peu au Pays basque, mais elle ne cesse de revenir arpenter ce pays haut-alpin, son massif de cœur depuis plus de dix ans.

Cadreuse et directrice de la photographie favorite de Jean-Michel Bertrand, elle a tourné ici avec lui trois longs métrages marquants : la Vallée des loups (2016), premier documentaire européen présentant le prédateur filmé à l’état sauvage, Marche avec les loups (2020) et enfin le remarquable Vivre avec les loups (2024). Ce printemps, tout juste quarantenaire, elle est de retour dans le Champsaur et accompagne de nouveau l’inépuisable Jean-Michel Bertrand sur le tournage de son prochain film, les Murmures du vivant.

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Marie Amiguet ne fait jamais plus de cinquante pas sans s’arrêter.
Marie Amiguet ne fait jamais plus de cinquante pas sans s’arrêter.
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Ce matin, elle a choisi d’aller poser sa caméra dans le vallon d’Archinard. Depuis le petit village austère du même nom, perché à 1 600 mètres d’altitude et où la route s’arrête, cette haute vallée en cul-de-sac file droit au sud, entre l’aiguille d’Orcières et la Grande Autane, 1 000 mètres plus haut. Marie Amiguet connaît à peine le site, elle est ravie : «Dans ce massif, tu découvres encore et toujours une combe perchée, un vallon caché, un nouveau sentier. C’est sans fin !» Ici, dûment renseignée, elle espère filmer deux espèces furtives, la chouette et l’hermine.

Jumelles en bandoulière, deux sacs sur le dos − dont un rempli de son matériel de photo et vidéo − et un lourd trépied à la main, elle s’engage d’un pas pourtant léger sur la piste qui longe le torrent d’Archinard. Quelques pas à peine et elle a déjà repéré, loin là-haut sur les pentes terminales encore enneigées qui bouchent le vallon, des petits points noirs : des randonneurs à skis partis aux aurores, pressés de rejoindre les sommets. Marie Amiguet est calée sur un tout autre rythme : «Ce que je préfère, c’est la montagne à deux à l’heure», sourit-elle.

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Tous les sens en alerte, elle ne fait jamais plus de cinquante pas sans s’arrêter, ne laissant filer aucun signe de vie, du plus proche au plus lointain. En arrêt devant un parterre de crocus mauve et blanc, puis devant un mélèze en pleine floraison, aux branches chargées de délicats chatons fuchsia et de plumeaux d’épines vert tendre, elle savoure la renaissance de la montagne tout juste sortie de l’hiver : «En altitude, on ressent beaucoup plus fort l’arrivée du printemps. C’est une transformation radicale du décor, toute l’activité du vivant explose, les fleurs jaillissent, les oiseaux forment leurs couples. L’énergie de vie bouillonne, c’est de la folie.»

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Le vallon d’Archinard, dans le Champsaur, le 17 avril.
Le vallon d’Archinard, dans le Champsaur, le 17 avril. 
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Cent mètres plus loin, elle s’accroupit soudain et tranche : «De vieilles crottes de loup !» Totalement desséchées, elles se présentent sous la forme de petits fuseaux de poils blancs et gris, d’où émergent des osselets et fragments d’os, et même un minuscule sabot noir, intact. «Un petit chamois, vraisemblablement», avance Marie Amiguet : un chevreau dévoré sans détails par le prédateur connu pour sa capacité à nettoyer totalement ses proies. La réalisatrice, qui a passé des mois de sa vie à pister l’animal aux côtés de Jean-Michel Bertrand, n’est pas étonnée de trouver cette trace à moins d’un kilomètre du dernier village : «Tous les territoires du Champsaur sont occupés par les loups…» Elle se relève et laisse longuement courir son regard sur le versant d’en face : «Si ça se trouve, ils sont là quelque part, immobiles, invisibles et ils nous ont vus déjà…»

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Elle reprend sa marche vers le fond du vallon encore enneigé où elle relève des traces nettes et d’autres crottes, fraîches celles-là : un loup est passé ici il y a peu. Elle passe le torrent et remonte sur le versant opposé. S’enfonçant dans la neige, elle progresse désormais dans la zone cœur du parc national des Ecrins. De longs pierriers zèbrent la pente en plein soleil, la réalisatrice les scrute attentivement aux jumelles : «Les hermines aiment ce genre de terrain.» Rien ne bouge cependant. «Je ne les ai vues que deux fois, et jamais filmées», explique-t-elle. Aucune déception dans sa voix : «Ce sera pour plus tard, ailleurs peut-être. Allons chercher les chouettes.»

La pente se redresse brusquement, ici la neige a fondu. Marie Amiguet grimpe en souplesse à travers les troncs d’une mélezeraie touffue : «Plus je monte et plus mon esprit s’allège», assure-t-elle. Le sol, couvert d’une couche d’aiguilles sèches – les mélèzes perdent toutes leurs aiguilles durant l’hiver –, se fait glissant et la marche plus ardue, mais jamais pourtant la jeune femme ne cesse d’observer les traces ténues de la faune. Ici une touffe de poils – un chamois ? – ici l’odeur forte de l’urine d’un renard, qu’elle reconnaît sans la moindre hésitation.

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Marie Amiguet travaille avec ­Jean-Michel Bertrand à un prochain film : «les Murmures du vivant».
Marie Amiguet travaille avec ­Jean-Michel Bertrand à un prochain film : «les Murmures du vivant».
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Elle retrouve bientôt les traces d’un sentier, celui qu’elle cherchait, sur une croupe qu’un garde moniteur du parc des Ecrins féru de rapaces a géolocalisée sur son téléphone : «Il a repéré ici, l’an dernier, deux emplacements de nids, peut-être seront-ils occupés ce printemps. Ce pourrait être des chevêchettes, les plus petites de toutes, ou bien la chouette de Tengmalm, comme celle que nous avons réussi à filmer hier avec Jean-Michel. C’était tellement fort !» Elle quadrille la zone, sans rien trouver tout d’abord. Un couple de geais outragés s’envole en criant, alertant tout le voisinage. Amiguet s’accroupit, place sa main en cornet derrière son oreille et écoute. «Ici on s’invite chez les animaux. Ils ont leurs histoires, leurs conflits, alors on doit s’effacer, ouvrir nos oreilles, regarder… et suivre nos intuitions», souffle-t-elle. L’analyse des chants d’oiseaux dont bruisse la forêt ne lui donne aucune indication pourtant.

La réalisatrice finit par repérer les deux loges de chouettes, des trous parfaitement ronds creusés dans les troncs élancés des mélèzes, à plusieurs mètres du sol. «Le travail du pic noir», explique-t-elle. Elle déplie son pied télescopique, y fixe son boîtier muni d’un téléobjectif, fait le point sur l’entrée de la loge et lance la caméra. Elle va simuler l’arrivée d’une martre, petit carnivore grimpeur prédateur de la chouette. «Si c’est une Tengmalm, elle va sortir la tête pour regarder, elle a tellement peur de ça !» explique-t-elle à voix basse. Elle s’approche du tronc, le caresse et le griffe doucement. Pas de mouvement. Elle s’écarte, les yeux toujours braqués sur l’abri perché et reprend : «Une chevêchette réagit plutôt au son. Je vais l’appeler.» Elle siffle une note courte, à intervalle régulier… Toujours rien.

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Amiguet arrête sa caméra, sourit, et s’installe pour une pause casse-croûte. Elle n’est nullement découragée : «C’est l’apprentissage du ralentissement, du vide, de l’ennui. Tout le contraire de ce que nous enseigne la société humaine.» Elle croque une pomme, un carré de chocolat, et poursuit : «Il faut apprendre à ne plus attendre. Apprendre à espérer. Avoir la tête vide, être posée, se sentir bien. C’est lorsque je n’attends plus rien qu’il se passe des choses, c’est comme si les animaux le sentaient ! J’étais dans cet état-là lorsque j’ai vu mon premier loup !» Imprégnée de la philosophie de Baptiste Morizot, qu’elle rêve d’adapter à l’écran, elle cite sa définition de l’art de pister : «Un état d’alerte, d’attention flottante et amoureuse à l’égard de l’imprévu. A l’aube, partir juste pour rencontrer, sans savoir qui ni quoi. C’est un nom possible de la vie.»

Elle se relève, part explorer un autre secteur, à la recherche d’autres loges, lorsqu’elle se fige et souffle : «Une couleuvre !» Le petit serpent gris blond est immobile, presque invisible dans l’herbe jaunie par l’hiver. Amiguet s’assied dans la pente en contrebas, son visage à hauteur de l’animal − une coronelle lisse − qui se love en quelques ondulations puissantes de son corps souple. La tête dressée face à l’humaine, elle est prête à détaler, ou à attaquer, elle ne sait visiblement que choisir. Sa pupille ronde cerclée d’un liseré orange semble fixée sur l’œil bleu cristal de l’humaine. Le face-à-face dure de longues minutes, moment suspendu, irréel. La réalisatrice, sourire léger aux lèvres, se saisit de son appareil, gestes souples et lents, et filme en gros plan, à 10 centimètres, l’animal toujours dressé qui semble poser. Elle lui parle enfin, le flatte, avant de se reculer en l’invitant à s’enfuir. La couleuvre, en un instant, disparaît sous les hautes herbes.

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Une coronelle lisse (couleuvre).
Une coronelle lisse (couleuvre).
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La séquence est dans la boîte, Amiguet ne rentrera pas bredouille aujourd’hui. Elle est heureuse : «Depuis que je suis gamine, je ne cesse de voir de l’intelligence partout. Dans l’œil de la couleuvre, j’ai vu une interrogation, une tentative de comprendre si j’étais hostile ou pas. Cette rencontre avec l’altérité, ce mystère de l’autre avec lequel on ne peut pas communiquer, est une source de bonheur, de joie. Tout à coup je ne suis plus seule… et ça ne me fait pas ça avec les gens», sourit-elle.

Elle est redescendue vers le village. Sur l’une des terrasses qui le dominent, parcelles de prairies arrachées à la pente et à la caillasse par des générations de montagnards durs à la peine, elle lézarde au soleil, pieds nus, mâchouillant une feuille d’oseille sauvage et retardant le moment de redescendre vers la société. «Je suis en paix en montagne, au contact des gens passionnés par la nature que j’ai la chance de côtoyer, résume-t-elle. Cette passion pour tout ce qui n’est pas humain me soigne, guérit mes frustrations, mes tristesses, mes révoltes. Ici je trouve l’apaisement, la simplicité, la joie… Et c’est cela que j’ai envie de partager.»

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Un couple de grives s’envole, Marie Amiguet les suit des yeux avant de scruter encore, réflexe irrépressible, les vallons perchés du versant d’en face où «peut être un loup bronze lui aussi et nous regarde». Vivement le prochain film.

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François Carrel, Envoyé spécial dans le Champsaur (Hautes-Alpes) à suivre sur Libé
24/04/2026

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