Inondations : le ruissellement, phénomène coûteux mais encore méconnu
.
Une carte nationale et un guide sont en cours d’élaboration par les services de l’Etat pour mieux prendre en compte les risques d’inondations par ruissellement, qui gagnent en intensité à cause de l’imperméabilisation des sols et du changement climatique.
.

Si on l’associe particulièrement aux épisodes méditerranéens de la fin de l’été, le ruissellement a également marqué la métropole de Rennes en juin 2022. Un orage particulièrement intense avait déversé, en une heure, l’équivalent de trois semaines de pluie. L’eau est rapidement montée dans les rues, a submergé les routes, déboulé dans les tunnels du métro et forcé l’évacuation de 1 800 personnes d’un centre commercial. Depuis, la métropole a décidé de réaliser une étude approfondie, dont les conclusions seront publiées d’ici quelques mois, pour mieux évaluer le risque dans les 43 communes bretonnes et identifier des actions pour s’adapter.
.
«Un sujet qui monte»
L’Ardèche et Saint-Tropez en octobre 2024, le nord d’Orléans fin mai 2016, Nice en octobre 2015, Bordeaux en juillet 2013, Paris et le département de la Seine-Saint-Denis en juin 1990, Nîmes en octobre 1988… Toutes ces inondations majeures, et pour certaines mortelles, ont également été causées, ou fortement aggravées, par le phénomène de ruissellement. «Les territoires réagissent de manière très variable aux pluies intenses, poursuit Eric Gaume. S’ils sont fortement imperméabilisés, les ruissellements apparaissent très rapidement. Dans les zones végétalisées, plus perméables, les sols mettent plus de temps à saturer, mais, si les pluies sont suffisamment persistantes, il peut également y avoir une réaction importante.»

Alors que les inondations par débordement de rivières, comme celles de février, sont plus médiatisées et mieux connues, celles par ruissellement font plus de dégâts matériels : au niveau des assurances, elles représentent au total 65 % du nombre des sinistres inondations et concentrent 52 % des coûts d’indemnisation liés à un trop-plein d’eau, selon un rapport de la Caisse centrale de réassurance (CCR), le réassureur public. Aujourd’hui, 13,3 millions d’habitants sont menacés par les phénomènes de ruissellement, soit 10 % du territoire métropolitain. L’Ile-de-France, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur et les Hauts-de-France sont les trois régions dont la part de la population exposée est la plus importante.
«C’est un sujet qui monte, que ce soit en milieu urbain ou non», pointe Yann Deniaud, responsable du secteur d’activité «risques Naturels» du Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema), établissement public spécialisé dans l’adaptation des territoires au défi climatique. La facture de ce type d’inondation devrait encore progresser à l’avenir sous l’effet du changement climatique : dans un scénario de fortes émissions de gaz à effet de serre, le coût des sinistres associé pourrait croître de 50 % d’ici 2050, toujours selon la CCR. En cause, une atmosphère plus chaude, davantage chargée en humidité, qui provoque des pluies plus intenses.
.
Si le phénomène de ruissellement peut parfois être résumé à la saturation des réseaux d’eaux pluviales ou d’assainissement dans des villes très imperméabilisées, les écoulements peuvent aussi remonter par les sous-sols ou provenir de petits ruisseaux enterrés. A la campagne, les pluies ruissellent de façon diffuse ou concentrée, en surface ou sous terre, dévalent les pentes, empruntent les sillons naturellement creusés dans les vallées, érodent les champs laissés nus et peuvent provoquer des coulées de boue.
.

«C’est un risque qu’on a du mal à appréhender et à modéliser car il est de nature très variée. Sur deux maisons voisines, l’une peut être inondée et l’autre pas, parce que la première est sur un point un peu plus bas, dans une zone de cheminement ou d’accumulation des ruissellements, parce qu’une source temporaire inonde sa cave ou encore que son système d’évacuation pluviale est défaillant», précise Eric Gaume. Dans certaines villes, des boulevards peuvent rapidement se retrouver sous un mètre d’eau. Mais beaucoup d’habitants ignorent encore qu’ils sont dans une zone inondable à cause du ruissellement. Peu de cartographies de ce risque sont pour l’heure disponibles au niveau local.
«Souvent, des orages très intenses conduisent à une prise de conscience. Les communes qui ont subi des dégâts sont les plus actives», explique Yann Deniaud. En tant qu’opérateur de l’Etat, le Cerema accompagne plusieurs collectivités, comme Montpellier et des communes de Gironde, pour mieux saisir et cartographier le risque de ruissellement. «Bordeaux, Nantes, Lyon… Quelques grandes villes ont déjà élaboré des cartes. Elles font apparaître les zones de concentration des écoulements qui se produiraient en cas de pluies intenses. Cela permet de limiter la constructibilité des terrains particulièrement exposés. Ces zones sont vraiment à risque pour les vies humaines et ce sont les seuls espaces exposés qu’il est possible de cartographier de manière fiable», signale Eric Gaume. Outre ces secteurs les plus dangereux, considérés comme prioritaires, les deux tiers des sinistres d’inondations par ruissellement se situent en dehors de ces zones.
.
Guide à l’attention des communes
Pour accélérer et unifier le mouvement, la Direction générale de la prévention des risques, sous la tutelle du ministère de la Transition écologique, a lancé il y a cinq ans un groupe de travail spécifique sur les inondations par ruissellements. Il a confié au Cerema la réalisation d’une carte nationale qui mêle les risques de débordement de cours d’eau et de ruissellement en cas d’inondation majeure, dite «centennale», qui a chaque année une chance sur 100 de se produire. Un chantier de modélisation inédit à l’échelle des 550 000 kilomètres carrés de la France métropolitaine.
«Ce sera la première version d’une carte de référence pour les inondations. Nous travaillons dessus depuis un an et demi, précise Yann Deniaud. Elle combine notamment des résultats de modélisations hydrauliques par grands bassins-versants, qui s’appuient sur des hypothèses de pluies, de débits et d’effet de l’occupation des sols sur les écoulements. Elle offrira une vision globale des zones potentiellement inondées, ce qui permettra ensuite d’identifier des endroits où les connaissances pourraient être affinées par des études locales plus poussées», développe l’expert. Le projet pourrait être finalisé d’ici l’automne. Pour l’heure, il prend en compte le risque dans le climat actuel, déjà réchauffé de 1,8 °C à l’échelle de l’Hexagone par rapport à 1900, mais le travail va se poursuivre pour intégrer à terme la perspective de + 4 °C en 2100, comme le prévoit le plan national d’adaptation au changement climatique.
.

Entre-temps, un guide à l’attention des communes va également être produit par le groupe de travail national afin de mieux définir les phénomènes de ruissellement, réaliser des cartographies locales robustes et améliorer la prévention ainsi que les moyens alloués. «La question financière est le nerf de la guerre. La politique nationale doit sans doute évoluer sur ce point. D’abord parce que le fonds de prévention des risques naturels majeurs, dit fonds Barnier, est difficilement mobilisable pour des actions liées aux ruissellements et parce qu’il faudrait que cette enveloppe s’accroisse pour une meilleure prise en charge de ces sujets», plaide Nicolas Bauduceau, directeur adjoint du département réassurances et conseil à la CCR.
Le fonds Barnier peut notamment financer la réalisation ou l’actualisation de plans de préventions des risques inondation, prescrits par les préfets dans les secteurs identifiés comme à risque. Historiquement, seul le débordement était pris en compte mais le ruissellement peut y être ajouté. Une fois le constat établi, les règles d’urbanisme évoluent. Les zones en rouge sont interdites à la construction, d’autres demeurent autorisées mais à certaines conditions : se doter de batardeaux, surélever le plancher, prévoir les pièces de vie à l’étage, installer l’électricité à une certaine hauteur sur les murs…
.
Dans les cas les plus extrêmes, et rares, des opérations d’acquisition amiable par les collectivités ou d’expropriation sont envisagées. «C’est dans les situations de mise en danger des personnes, par exemple parce qu’elles se trouvent dans une cuvette et qu’il peut arriver 2,50 mètres d’eau en quelques heures», illustre Nicolas Bauduceau.
Dans tous les cas, des solutions fondées sur la nature peuvent être déployées pour atténuer le risque : déterrer les petits cours d’eau enfouis sous les villes pour leur donner plus de place, désimperméabiliser les rues pour que l’eau de pluie puisse s’infiltrer, créer des zones d’expansion contrôlées des crues, planter des haies dans les champs, restaurer des zones humides… Autant de gestes vertueux pour limiter les écoulements problématiques, mais jusqu’à une certaine limite.
«On peut essayer de ralentir les eaux en amont pour limiter les effets de concentration des écoulements, et ainsi gérer les cas les plus courants. Mais lorsque les phénomènes deviennent vraiment extrêmes, comme en mai 2025 dans le Var, il est toujours plus difficile de réguler, avertit Yann Deniaud, du Cerema. Il faut finalement accepter de vivre avec l’eau, avec la possibilité qu’elle finisse par passer dans certaines zones.» (…)
.