La transition écologique à l’échelle des territoires
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Saisir les concepts et les effets des transitions à l’échelle territoriale reste un objet de débat sur le plan scientifique, la transition étant par essence un processus non achevé. On observe de nombreuses actions se revendiquant comme des démarches de transition, sans que ce caractère fasse l’objet d’une définition consensuelle ni que l’on puisse évaluer si elles contribuent à de réels changements. Comme il est difficile de se repérer dans le foisonnement des initiatives, celles qui relèvent de l’écoblanchissement peuvent prospérer et détourner d’actions plus structurantes. L’absence de certitudes quant aux résultats peut freiner l’engagement, seules les contraintes générées par les actions menées étant directement perceptibles.
La revue Géographie, économie, société consacre un numéro spécial pour contribuer à ce débat. Il regroupe dix articles traitant de la question territoriale, notion absente des travaux sur les transitions dans la recherche internationale, qui privilégient le concept des sustainability transitions. Si ce dernier désigne les « transitions radicales, structurelles et paradigmatiques afin de parvenir à la soutenabilité écologique et sociale souhaitée », il s’inscrit essentiellement dans une logique mettant l’accent sur l’économie et les solutions techniques.
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L’introduction générale de ce numéro présente à la fois les apports théoriques et les démarches empiriques proposés par les autrices et auteurs. Elle dresse surtout une riche synthèse qui laisse le lecteur sur une fin ouverte. Regardé à l’aune du territoire, en prenant en compte la complexité des liens entre les catégories d’acteurs et les échelles spatiales imbriquées, le caractère multidimensionnel des processus à l’œuvre, la capacité à observer les transitions territoriales soutenables n’existe pas. On peut observer des changements de type « niche », pour reprendre les concepts de la perspective multiniveaux, guère mieux.
Cette approche distingue trois niveaux : le niveau central, le régime sociotechnique, est celui à faire bouger pour atteindre une structure plus durable. Il est caractérisé par une certaine stabilité de long à moyen terme du fait d’une forte cohérence interne. Sa transition ne peut s’envisager que sous l’action des deux autres niveaux. Le niveau micro est constitué des niches d’innovation qui correspondent à des champs relativement autonomes, de court terme, qui remettent en question certains aspects du régime. Une niche seule reste insuffisante pour le remettre en question, mais plusieurs combinées entre elles peuvent atteindre un point de bascule. Le niveau macro, quant à lui, est celui du paysage sociotechnique, qui s’inscrit dans le long terme et traduit l’organisation matérielle de la société.
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En constatant que seul le niveau niche peut être reconnu, les autrices et auteurs soulignent à la fois le manque de recul dont nous disposons ainsi que la fragilité des mutations observées dans une perspective de changement durable. Quatre thèmes principaux se dégagent des différentes expérimentations étudiées : le vivant, la circularité, la sobriété et l’autonomie. Les visions sont peu technocentrées, peu anthropocentrées, réellement en rupture du modèle dominant et même de certaines approches de la transition. Le travail à mener consiste principalement à créer les conditions pour que les changements opèrent, en procédant à ces expérimentations, en les diffusant et en faisant œuvre de pédagogie. Ces expérimentations doivent alors être vues comme des pistes de travail, des éléments potentiels d’une recette qui reste à élaborer. La logique de cheminement vers une destination demeure donc encore incertaine.
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Introduction. Comment appréhender les transitions soutenables des territoires ?
- Par Gilles Debizet,
- Kirsten Koop
- et Rachel Levy
Dans Géographie, économie, société (2024/2-3 Vol. 26)