La transition écologique des territoires
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Le concept de « transition » s’est substitué à celui de « développement durable », sans faire l’objet d’une définition consensuelle. Ce concept ne précise ni la nature de la transition ni le type de territoire concerné. Seule constante : il s’applique à une échelle infranationale. Dans un monde ouvert, où les interactions entre espaces géographiques sont nombreuses et variées, quel sens donner à une transition menée à l’échelle locale ?
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DARD 2026/17
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De quoi la « transition écologique des territoires » est-elle le nom ? La notion s’est imposée comme une sorte d’évidence, sans pour autant être vraiment explicitée. Elle se retrouve presque directement dans le nom du ministère de « la Transition écologique et de la cohésion des territoires ». Or, composée de deux termes-valises, elle ne dit pas grand-chose de sa nature. Construite sur des concepts flous, est-elle un énième « élément de langage » qui pollue les débats ? Ou est-elle une praxis à même de répondre aux enjeux environnementaux actuels ?
Le concept de « transition » s’est substitué à celui de « développement durable », sans pour autant faire l’objet d’une définition bien stabilisée. Cette évolution sémantique était défendue par le philosophe Dominique Bourg pour rompre avec le développement durable, consistant à concilier croissance indéfinie du PIB et protection de l’environnement, sans réflexion critique sur le contenu de la croissance [1]. L’oxymore du développement durable est difficilement contestable, dans sa logique autant que dans ses déclinaisons concrètes. Pour autant, parler de transition change-t-il vraiment la donne ? Le terme reste ambigu. Le politologue Jacques Theys distingue deux conceptions qui renvoient à des approches différentes. La première, plus classiquement utilisée, est celle d’un passage entre deux phases. La seconde est une mise en mouvement vers un changement désiré [2]. Les approches diffèrent dans les objectifs et les temporalités. En suivant le premier sens, la transition n’est qu’une étape qu’il faut passer le plus rapidement possible pour retrouver un équilibre. Les solutions de court terme, principalement techniques, qui permettent d’obtenir des résultats immédiats, même s’ils ne sont pas durables, tendent à être privilégiées. La période de transition devant être la plus courte possible ; la fin justifie les moyens. Dans la seconde approche, le chemin prime et on avance sans borner l’horizon, les moyens priment alors sur une fin non connue. Le court terme n’est pas prioritaire, même si l’urgence pousse à agir. Cette voie est plus adaptative à un contexte par essence évolutif. Une conception fermée de la transition s’oppose ainsi à une conception ouverte.
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L’autre terme est le territoire, un des mots les plus polysémiques du vocabulaire géographique [3]. De façon très générale, un territoire est un espace délimité sur lequel un pouvoir s’exerce, ce qui renvoie à une gamme d’espaces très large. Pourtant, son usage commun le convoque souvent en opposition à des espaces plus englobants, comme le pays. C’est la « France des territoires », qui s’inscrirait dans une réalité physique, face à une France éthérée, littéralement hors sol – ou l’Europe, voire le reste du monde. Le « territoire » constituerait un espace sur lequel on peut agir face à ces entités que par métonymie on assimile à leur capitale – c’est « Paris » ou « Bruxelles » contre « les territoires ». Cette approche tend à se superposer avec celle du « local ». Aurélien Bernier souligne ces limites d’opposition d’action locale à celle de l’État, dans un monde globalisé [4].
Ainsi, la « transition écologique des territoires » constitue une proposition floue, qui ne précise ni la nature de la transition ni le type de territoire concerné. Seule constante : elle s’applique à une échelle infranationale. Dans un monde ouvert, où les interactions entre espaces géographiques sont nombreuses et variées, quel sens donner à une transition qui serait menée à l’échelle locale ? À moins d’aller vers l’autarcie, la transition évoquée peut-elle être autre que partielle, sectorielle, sans remise en cause réelle du modèle actuel ? Les normes qui structurent profondément notre monde sont établies à l’échelle nationale et, de plus en plus, européenne. Une action locale, aussi intéressante soit-elle, peut-elle agir sur les structures, les causes ? Ou, au mieux, n’a-t-elle d’impact que sur leurs effets ?
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Loin d’être univoque, la transition écologique des territoires ne peut se résumer à la formule naïve « agir local, penser global », qui fait abstraction des changements d’état quand on change d’échelle, qui invisibilise le poids des superstructures qui influent sur le niveau local. Elle prend sa dimension la plus pertinente quand elle vise plus par métonymie les habitants et qu’elle permet d’expérimenter de nouvelles manières d’habiter le territoire, sans le limiter au local, mais dans ses différentes dimensions, aussi bien horizontales – en incluant le vivant – que verticales – en ne perdant pas de vue l’ensemble des niveaux de pouvoir [5].
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Radioscopie du métabolisme des territoires
En suivant l’enjeu principal du développement durable, qui consiste à obtenir un découplage entre la croissance et la consommation de ressources, l’approche locale peut-elle apporter une réponse autre que cosmétique ? La démarche « Territoires à énergie positive », soutenue par des acteurs institutionnels comme l’ADEME ou la Banque des territoires, s’appuie sur une boîte à outils [6] révélatrice de la complexité d’atteindre l’objectif affiché. Les thématiques sont multiples – parmi lesquelles les mobilités, la rénovation énergétique des bâtiments, la production d’énergie – et ne peuvent être toutes traitées en cohérence. Mais la réflexion reste circonscrite à l’échelle de ce qui est produit sur le territoire concerné : les interactions entre territoires ne sont pas ou peu prises en compte. Or, les interdépendances sont telles que l’on est incapables d’évaluer l’impact réel des actions proprement locales dans un bilan global. En prenant les consommations du territoire lui-même, suivant si ce dernier externalise une part plus ou moins importante de la production des biens et services qu’il consomme, le bilan changera. L’enjeu d’une approche par le métabolisme est de mieux évaluer ces bilans. Cet article reprend les bilans réalisés sur 67 territoires très différents, de taille comme de fonctionnement, permettant de mieux cerner les apports et limites de la méthode.
Le métabolisme des territoires perçu via ces flux ne fonctionne pas en vase clos. Il est très dépendant d’échanges interterritoriaux difficiles à appréhender. Par analogie avec le fonctionnement des organismes vivants, cette notion de métabolisme des systèmes territoriaux permet de rendre compte des flux de matières et d’énergie échangés au sein d’un espace donné, pour le maintenir fonctionnel par et pour les sociétés. L’importance du rôle des sociétés dans la mobilisation des ressources est ainsi mise en exergue, permettant à la fois de rappeler la dimension matérielle des activités anthropiques et d’identifier de potentiels leviers d’action pour réduire les impacts. Le métabolisme territorial peut aider à contextualiser les enjeux propres à chaque territoire et à sortir des visions trop stéréotypées et faire ainsi le lien avec les systèmes socio-techniques.
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Il constitue aussi une aide pour fixer un cadre politique d’intervention. Pour savoir vers où avancer dans une perspective de transition des territoires, il est nécessaire de disposer de modèles de référence. Même sans les formaliser, ce sont ces modèles qui orientent les actions, qu’elles soient institutionnelles ou portées par des acteurs plus informels. La ville dense, les territoires productifs, le verdissement des villes ou la promotion des mobilités actives constituent des références pour des territoires durables, sans réellement les discuter ni les contextualiser, en les essentialisant.
Une première difficulté, rappelée dans l’introduction de cet article, est qu’il n’existe pas de méthodologie standardisée pour mesurer les flux et stocks de matières consommées et échangées. Une seconde tient au fait que les modèles des villes et territoires durables, utilisés par les acteurs des politiques de transitions, ne prennent pas en compte les transformations du métabolisme territorial. L’article vise à confronter les approches, à confronter les modèles à la performance écologique perçue par les indicateurs de métabolisme. En s’appuyant sur une grande diversité de territoires, de différentes tailles, localisations et structures socio-économiques, ce travail ouvre des perspectives critiques importantes aux approches classiques de transition.
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L’accent est mis sur les liens interterritoriaux : aucun territoire ne s’inscrit dans une logique d’interdépendance, que ce soit en entrée ou en sortie de ce qu’il consomme. Les choix socio-économiques propres à chaque territoire peuvent masquer cette réalité, minimiser des impacts qui se réalisent en dehors du territoire concerné. Ceci souligne bien les limites de l’agir local si le système ne change pas globalement. En ne restant pas sur une approche quantitative, cet article montre bien l’intérêt du métabolisme territorial pour conduire un réel changement. En fournissant une analyse plus fine, moins sectorielle, il permet un meilleur ciblage des actions, mais aussi de repolitiser le sujet plutôt qu’appliquer des solutions standardisées.
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Efficacité matérielle et performance écologique des territoires : analyse croisée de 67 métabolismes
Par Guilherme Iablonovski et Sabine Bognon
Dans Flux (2019/2 N° 116-117)
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