Le vent se lève contre les ravages écologiques des data centers
.
Un projet de construction du plus grand centre de données d’Europe, Campus IA, menace 70 hectares de terres agricoles à Fouju (Seine-et-Marne), une commune de 650 habitants. Comme ailleurs en France, des résistances citoyennes font face aux périls pour le vivant que représente l’arrivée de ces infrastructures.
.

Jean-François Dupont, de France Nature Environnement, lors d’une réunion presse.
.
« D’ici jusqu’à l’autoroute et la décharge, il faut imaginer des bâtiments de 25 mètres de haut, qui vrombissent toute la journée, explique Jean-Noël Péché, en pointant du doigt l’étendue du projet depuis son camion. C’est 70 hectares, c’est immense ! » Installé depuis dix ans dans la commune de 650 habitants de Fouju (Seine-et-Marne), cet apiculteur décrit son nouveau voisin : Campus IA, futur plus grand data center d’Europe.
Pour qu’il voie le jour, 50 milliards d’euros ont été investis par le fonds souverain des Émirats arabes unis, MGX, la Banque publique d’investissement (BPI), le leader mondial des puces de calcul Nvidia et la start-up française Mistral AI. Vanté par Emmanuel Macron lors de la 8e édition du sommet Choose France, en mai 2025, ce projet est la figure de proue de sa politique visant à faire de la France une terre d’accueil pour les data centers. Sauf qu’à Fouju les centres de données géants ne font pas autant rêver qu’à l’Élysée. À l’occasion de l’ouverture de l’enquête publique concernant le projet, mercredi 13 mai, différentes organisations s’y opposant ont appelé à un rassemblement.
.
Une quarantaine de militants, de riverains et de journalistes étaient réunis à deux pas de la mairie pour alerter sur les dommages sociaux et environnementaux du Campus IA. « Les citoyens concernés par le projet sont soumis à la raison d’État et ne sont pas considérés, clame Jean-François Dupont, représentant de France Nature Environnement. On est en train de sacrifier une bande de nature contre des compensations paysagères. »
.
Un projet hors normes et polluant
Car si l’on parle de « cloud » pour désigner l’ensemble des données numériques, leur stockage n’a pas la légèreté de la vapeur d’eau. L’étude préliminaire réalisée par la Mission régionale d’autorité environnementale (Mrae) souligne les « caractéristiques hors normes, notamment en termes de consommations énergétiques, d’empreinte carbone et de consommations foncières » du projet. Outre les 90 hectares de terrain occupés, dont 70 devront être artificialisés, les onze bâtiments qui formeront le complexe auront une puissance de près de 850 MW, équivalant à la consommation annuelle moyenne de 200 000 foyers.
Bien que les aficionados des data centers ne manquent jamais d’invoquer la décarbonation de l’électricité française pour justifier la durabilité de leurs projets, l’empreinte carbone de Campus IA est estimée à plus de 700 000 tonnes d’équivalent CO2 par an, soit deux fois plus que celle de toute la communauté de communes Brie des Rivières et Châteaux.
.
On est en train de sacrifier une bande de nature contre des compensations paysagères. J-F. Dupont, France Nature Environnement
.
Le projet serait également polluant du fait de son utilisation de produits toxiques. Les 613 groupes électrogènes de secours fonctionneront aux huiles végétales hydrotraitées (HVO), dont la combustion pourrait entraîner, selon la Mrae, une exposition des travailleurs au dioxyde d’azote dépassant les valeurs seuils de l’OMS, tandis que le fluide prévu pour refroidir les unités de calcul, le R-1234ze, est un Pfas, un « polluant éternel » dont la dégradation dans l’air endommage les écosystèmes. Les fuites pourraient atteindre 15 tonnes par an, intoxiquant durablement l’air et l’eau de la région.
Pour les organisations syndicales agricoles, l’artificialisation de dizaines d’hectares de terres agricoles comptant parmi les meilleures de France ne passe pas. « Il y a beaucoup de jeunes agriculteurs qui veulent se lancer dans le coin, raconte Jean-Noël Péché, encarté à la Confédération paysanne. La principale difficulté pour eux, c’est de trouver de la terre. Et là, on en crame 70 hectares pour rien. »
.
.
En Île-de-France, le schéma directeur en la matière indique pourtant que les centres de données doivent être implantés « prioritairement dans les sites d’activités économiques existants » et ne peuvent être réalisés en extension urbaine « qu’en l’absence d’alternative au sein d’espaces déjà urbanisés ». Le porteur du projet explique n’avoir pas trouvé de friche industrielle pour s’installer sans artificialisation de terrain. « Mais il n’a pas cherché ! C’est plus simple de se mettre à Fouju, estime Marie*, représentante de la Confédération paysanne. Tu as déjà des lignes à haute tension, c’est des champs, c’est tout plat, vas-y, bétonne ! »
.
.
Des oppositions éclectiques
L’enquête publique, ouverte du 30 avril au 30 mai, a déjà reçu près de 500 contributions. « Ce qui est intéressant, c’est que la majorité des répondants à l’enquête ne sont pas dans une posture du type “Pas ici, chez les autres” », raconte Flo*, militante des Soulèvements de la Terre. Les personnes insistent plutôt sur la nécessité de se poser et de réfléchir sur la question des data centers. Que fait-on, et dans quel but ? »
Le collectif marseillais Le nuage était sous nos pieds a répertorié 351 data centers en activité en France, et 67 en cours de déploiement. Constituée en 2024, dans le prolongement d’un festival luttant contre l’accaparement de la cité phocéenne par les infrastructures du numérique, l’organisation est précurseure dans la lutte contre les centres de données.
.
On croit beaucoup plus à des oppositions citoyennes qu’à une résistance des pouvoirs politiques. Tim, collectif Le nuage était sous nos pieds
.
« On croit beaucoup plus à des oppositions citoyennes qu’à une résistance des pouvoirs politiques », explique Tim*, membre du collectif. Ils misent sur l’éducation populaire, enquêtent sur les nouveaux projets et organisent balades, discussions publiques ou projections. « On essaie de sortir ce sujet de la catégorie “réservé aux experts”, et de faire en sorte que la population puisse s’en saisir, poursuit Tim. On met le maximum d’informations à disposition, parce qu’on pense que les gens doivent avoir une opinion sur la question. »
Pour Loup Cellard, chercheur au CNRS et spécialiste de l’empreinte écologique du numérique, les oppositions aux projets de centres de données sont singulières en ce qu’elles sont éclectiques : « On y retrouve des organisations habituelles, comme les Soulèvements de la Terre, Extinction Rebellion, mais aussi des personnes pas constituées en groupe, parfois d’une autre couleur politique. À Marseille, par exemple, des technocritiques libertaires côtoient des comités de quartier, souvent constitués de petits propriétaires. »
.
La détermination des élites politiques et économiques à implanter le plus de centres de données possibles rend la lutte plus difficile : l’article 15 de la loi de simplification de la vie économique, adoptée définitivement le 15 avril par l’Assemblée nationale, prévoit la possibilité de qualifier par décret de projet d’intérêt national majeur (PINM) tout data center revêtant « une importance particulière pour la transition numérique, la transition écologique ou la souveraineté nationale ». Une nouvelle entorse législative leur permettant de déroger, notamment, aux textes sur la non-artificialisation des sols.
La lutte est également rendue difficile par l’opacité qui entoure les projets et la rapidité avec laquelle ils se concrétisent. À Fouju, la route desservant le site a ainsi été bloquée pendant plusieurs mois durant les premières excavations. « Il y a un effet de sidération qui naît de cette opacité, raconte Loup Cellard. Pour BXIA, à Bordeaux, les opérateurs ont conservé le secret pendant deux ans avant que soit officialisé le projet, fin janvier, ce qui a pris tout le monde de court. » Quand Jean-Noël Péché discute de Campus IA avec ses voisins, il constate qu’ils « n’ont pas les informations sur la dangerosité du projet, mais qu’ils sont aussi fatalistes : si ce n’est pas ici, ce sera en face. »
.
Les opposants à Campus IA ont de qui s’inspirer. En France, Le nuage était sous nos pieds décompte dix-neuf mobilisations contre l’implantation de data centers, tandis qu’aux États-Unis le Data Center Watch estime que des projets de centres de données représentant 156 milliards de dollars ont été bloqués par des luttes citoyennes en 2025. « Il faut refuser le fatalisme, argue Tim. Les data centers sont des prises politiques tangibles. Le projet global politique de l’IA se fabrique à l’intérieur. Par la mise en réseau, à l’échelle nationale et au-delà, par l’inter-luttes, on se donne les moyens d’enrayer la machine entière, pas les projets pris isolément. » Prochain rendez-vous à Fouju : un grand pique-nique festif, le dimanche 24 mai.

