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Plutôt que sur les faits, une « vérité alternative » se fonde sur les expériences ressenties. Alors que l’on parle souvent « d’ère de la post-vérité », la philosophe Gloria Origgi explique comment la vérité fait l’objet de récupérations politiques pour séduire les électeurs.

  • .Gloria Origgi

    Philosophe, chercheuse au CNRS, Institut Jean Nicod

Dans le podcast « Les mots de la République« , des spécialistes en sciences politiques reviennent sur les termes incontournables du débat public pour mieux comprendre l’actualité. Gloria Origgi, philosophe à l’institut Jean Nicod, analyse comment le concept de « vérité » est devenu un enjeu politique majeur.

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Un terme paradoxal

Vérité alternative, c’est « un terme paradoxal » introduit la philosophe. « Parce qu’une vérité, si elle est alternative, elle n’est pas une vérité. » Pourtant, elle estime que ce concept a commencé à circuler depuis une vingtaine d’années.

En 2005, le philosophe américain Harry Frankfurt publie De l’art de dire des conneries pour traiter théoriquement des « vérités alternatives », qui « seraient des foutaises (de l’anglais « bullshit ») qui ne sont pas complètement fausses, parce qu’elles sont dites par les gens qui ne connaissent pas la vérité », rapporte Gloria Origgi.

En 2016, dans le contexte de l’élection de Donald Trump aux États-Unis et du Brexit, l’Oxford English Dictionary choisit comme mot de l’année « post-vérité », très proche de « vérité alternative ». La « post-vérité », « c’est lorsque les faits sont considérés sur la base d’une expérience subjective, émotionnelle, plutôt que sur la base de preuves », précise la philosophe.

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Négocier entre le vrai et le juste

Et en politique, la question de la vérité, et de qui la détient, est centrale : « il n’y a pas de vérité utile en politique si elles ne rencontrent pas le ressenti des électeurs. » Or le ressenti est loin de toujours coller à la réalité : « les théories (économiques, sociologiques, scientifiques) qui nous aident à comprendre le monde sont très complexes, et très souvent ne sont pas ressenties », constate Gloria Origgi.

Elle prend l’exemple de l’Italie, où les économistes assurent que le contexte économique s’est amélioré, alors que les consommateurs constatent au quotidien une forte augmentation des prix. « Une politique doit donc négocier entre entre ces deux notions, entre le vrai et le juste » résume-t-elle.

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L’illusion d’un « empowerment »

Elle poursuit en expliquant que « certains partis politiques et certaines formes de populisme contemporains ont adopté ces vérités-là, c’est-à-dire ce que les gens ressentent, plutôt que ce qui se passe vraiment, pour faire leur campagne politique. »

Elle analyse :« Ce que la démagogie du populisme de droite a réussi à faire, c’est d’intercepter cette espèce d’écart entre vérité officielle et vérité ressentie. » Car selon elle, cette méthode donne l’impression aux gens « que leurs facultés mentales et perceptuelles marchent », créant ainsi une sorte d’« empowerment à travers cette acceptation d’une vérité alternative. »

L’équipe

Guillaume Erner, Docteur en sociologie et producteur des Matins de France Culture

Félicie Faugère, Réalisation

Emma Lichtenstein, Collaboration

Mara Noury, Collaboration

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