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L’ESS, une contribution à un nouveau modèle de développement économique – La parole à Hugues Sibille

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 20 mai 2026
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L’ESS, une contribution à un nouveau modèle de développement économique – La parole à Hugues Sibille

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A l’occasion de la sortie de son livre “Mémoires de futurs désirables – Sur les chemins de l’économie sociale et solidaire”, Hugues Sibille revient dans cet entretien avec le RTES sur 50 ans d’engagement au service de l’ESS, sur la période historique et menaçante que celle-ci traverse, sur le rôle central des élu.e.s locaux comme chefs d’orchestre de la coopération territoriale, et sur les défis à relever pour que l’Europe reste fidèle à son modèle humaniste et social.

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Pourquoi ce livre aujourd’hui, en écho avec votre parcours et le contexte actuel ?

Ce livre s’est imposé à moi pour deux raisons. La première est personnelle. Après avoir occupé de nombreuses responsabilités au sein de l’économie sociale et solidaire (ESS) — depuis la présidence du Centre des jeunes dirigeants (CJDES) en 1992 jusqu’à la présidence du Labo de l’ESS quittée en juin 2025, en passant par la délégation interministérielle de l’ESS, la Caisse des dépôts et les présidences de l’Avise et de la Fondation du Crédit Coopératif — j’ai voulu laisser la place à de plus jeunes (tout en restant militant de base). J’ai donc quitté le Labo de l’ESS, le groupe d’experts européens, le Conseil supérieur de l’ESS etc … C’était bien-sûr un moment très émouvant et important pour moi, celui d’un bilan, de la mise en ordre de mes idées. Près de cinquante ans de parcours dans l’économie sociale — je suis entré dans une coopérative en 1977 —, cela méritait ce que j’appellerais un « chant du cygne ».

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Je souhaite que ce livre donne envie d’agir, de se battre, de prendre des initiatives.

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Mais il y a aussi des raisons de fond, que l’on retrouvera dans ce livre. Nous traversons des mutations considérables : la mondialisation en crise, le dérèglement climatique, l’intelligence artificielle explosive, et peut-être plus grave encore : les menaces sur la démocratie et l’État de droit. Face à cela, j’avais envie de porter un esprit de résistance et d’espérance. J’ai eu comme ami Claude Alphandéry, résistant mort à 101 ans, qui m’a transmis l’idée d’une résistance créative — non pas simplement refuser l’inacceptable mais s’engager pour transformer le monde. Je souhaite que ce livre donne envie d’agir, de se battre, de prendre des initiatives.

Il y a un paradoxe que je souligne dans l’ouvrage : on est aujourd’hui davantage capable de penser la fin du monde que de penser la fin du capitalisme et ce qui lui succéderait. Les modèles d’économie collective administrée du XXe siècle ont totalement échoué. Nous sommes « veufs » de modèle alternatif. Je pense que l’ESS peut être une contribution à ce nouveau modèle de développement économique — pas la solution unique, mais une pierre à l’édifice, capable de convaincre et de polliniser le reste de l’économie.

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« La situation actuelle est gravissime », comme vous l’indiquez dans votre livre. De nombreux acteurs de l’ESS tirent la sonnette d’alarme. Quelle est votre analyse et quelles pistes d’action mettre en place pour affronter la situation ?

J’ai soutenu pleinement l’initiative du Mouvement associatif avec sa journée « Ça ne tient plus » le 11 octobre 2025. Les menaces sur l’ESS s’inscrivent dans un contexte de dégradation durable des finances publiques. Mais soyons précis : ce sont les associations qui sont touchées. D’autres secteurs comme les coopératives ou les mutuelles se portent plutôt bien. Le monde associatif, déjà fragilisé par le COVID-19, est pris en étau : ses charges augmentent (l’énergie, l’immobilier…) pendant que ses ressources diminuent, sous l’effet des coupes budgétaires de l’État et de leur répercussion en cascade sur les collectivités locales.

À cette menace financière directe s’en ajoute une autre plus insidieuse : la progression d’idées néo-réactionnaires, qui minent la solidarité nationale et aussi le monde associatif. Progresse dans la société une idéologie, selon laquelle le social ou la culture coûteraient trop cher, les associations seraient trop nombreuses, l’assistanat gagnerait du terrain etc. Cette idéologie se diffuse hélas bien au-delà de l’extrême droite. Pourtant si l’on s’interroge sur ce que serait la vie sans les associations dans de nombreux domaines (éducation, sport, culture, handicap, dépendance etc) on mesure à quel point casser ce tissu associatif serait grave. Les associations sont les cellules vivantes d’une société, les attaquer c’est faire de la société un grand corps malade. Disons-le : démolir cette économie sociale de proximité serait infiniment plus facile que de la reconstruire ensuite. Aujourd’hui des associations meurent en silence.

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Face à cette situation sérieuse, des pistes, même difficiles sont envisageables : là où il y a une volonté il y a toujours un chemin. Ainsi une possibilité consiste à multiplier des conférences de financement plutôt que des décisions unilatérales de coupes budgétaires. Je suis réaliste, j’ai travaillé à la Caisse des dépôts, je sais comprendre les contraintes budgétaires. Mais on peut se parler autour d’une table, exposer les contraintes des deux côtés, trouver des solutions. La Cour des comptes a publié l’an dernier un rapport sur l’ESS qui montre qu’en proportion, l’ESS reçoit moins d’argent public que l’économie privée, ce qui contredit des idées reçues (elle reçoit 7% de l’aide aux entreprises privées alors que l’ESS représente 13,7 % de l’emploi privé).

Une autre piste, dans la perspective de l’après-présidentielle 2027, serait une loi de programmation budgétaire sur cinq ans. Non pas une nouvelle loi ESS, (celle de 2014 reste globalement bonne), mais un cadre pluriannuel qui donne de la visibilité et de la sécurité aux acteurs.

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D’autres pistes encore sont plus ciblées : développer la finance solidaire, grâce à l’assurance vie solidaire sur le modèle de l’épargne solidaire ; amplifier la philanthropie et le mécénat, par exemple à travers des fondations territoriales, qui collectent et distribuent l’argent sur le territoire au bénéfice d’associations locales.

Ces pistes ne doivent pas écarter l’hypothèse de s’organiser collectivement pour dire “non” à certains moments — ce peut être le rôle du Mouvement associatif ou d’ESS France- mais aussi de regroupements comme le Pacte du pouvoir de vivre, qui réunit deux grandes organisations syndicales et 63 grands réseaux associatifs.

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Vous soulignez la pertinence de l’échelle du territoire pour répondre aux enjeux d’une économie sobre, inclusive et relocalisée. Vous avez contribué à la création des SCIC et êtes un fervent partisan des PTCE. Comment voyez-vous le rôle des élus locaux ? Quels sont les outils et messages clés ?

Entre le niveau microéconomique (celui de l’entreprise et des ménages) et le niveau macroéconomique (celui de l’État et des grandes politiques), nous avons longtemps sous-estimé le niveau intermédiaire, le niveau méso économique : celui des territoires. Trois raisons poussent à sa montée en puissance. D’abord, la transition écologique se joue sur les territoires — la façon dont les gens se déplacent, consomment, habitent, produisent. Ensuite, la souveraineté économique – le COVID-19 a montré les risques liés à notre dépendance aux autres pays – et la relocalisation d’activités se construit localement. Enfin, la citoyenneté économique : les gens veulent être acteurs de ce qui se joue sur leur territoire, beaucoup plus que par le passé.

Aujourd’hui, personne n’a la solution seul. Ni l’État, ni la collectivité locale, ni l’entreprise — qui doit comprendre qu’elle vit dans un écosystème, et que cet écosystème a besoin de tissu associatif, de services de proximité, de formation professionnelle etc. La coopération territoriale est donc essentielle. Je me souviens de la grande canicule de 2003 : il y eut moins de morts dans les départements où la coopération entre hôpitaux, médecins de ville, collectivités et associations était la meilleure. C’est concret.

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Quels messages aux élus, notamment aux nouveaux délégués à l’ESS ? 

Premièrement, faire un bilan des marchés publics de la collectivité pour voir en quoi ils soutiennent — ou non — l’ESS locale. C’est un levier puissant, qui ne coûte pas de subventions supplémentaires.

Deuxièmement, former les élu-e.s et les fonctionnaires territoriaux à l’ESS. On a constaté que la méconnaissance de structures comme les Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif (SCIC) a conduit dans un premier temps à s’en méfier par ignorance, alors que c’est un excellent support de développement public-privé et que la collectivité peut en être actionnaire jusqu’à hauteur de 50 %.

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Troisièmement, financer l’ingénierie territoriale. Avant de créer une SCIC ou de lancer un Pôle Territorial de Coopération Économique (PTCE) ou d’imaginer une fondation territoriale etc, il faut souvent un à deux ans de travail préparatoire. Les élu.e.s qui refusent de financer cette phase parce que ce ne serait pas de « l’investissement productif » font fausse route — dans l’économie classique, on finance sa conception et son ingénierie avant de construire une usine !

Quatrièmement, jouer un rôle de mise en cohérence des initiatives pour les faire gagner en efficacité – PTCE, territoires à énergie positive (TEPOS), pôles alimentaires, tiers-lieux…etc – pour éviter une fragmentation et construire une vision systémique de la transition. C’est par exemple ce que Jean-François Caron a incarné avec succès comme maire de Loos-en-Gohelle puis avec la création de la Fabrique des transitions. Ce rôle de chef d’orchestre ne peut être joué que par l’élu.e local.

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Cinquièmement, développer une nouvelle responsabilité territoriale des entreprises (RTE) — au-delà de la RSE, mesurer l’empreinte territoriale des acteurs économiques, ce qu’ils prennent et ce qu’ils apportent au territoire, et évaluer l’impact des actions menées.

Je veux le dire clairement : la France est un pays d’innovations territoriales assez extraordinaire. La société civile de ce pays est formidable. Le rôle de l’élu.e, est de catalyser cette énergie, d’en faire un projet de territoire à dix ans. Je suis convaincu qu’on peut embarquer dans ce projet de nombreuses TPE -PME qui ne sont pas dans l’ESS, mais ont besoin pour prospérer d’un territoire qui fonctionne bien.

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Vous indiquez que l’Europe est votre pays. Vous étiez proche de Jacques Delors et avez été un des artisans de la reconnaissance de l’économie sociale à l’échelle européenne. Quels sont les principaux points d’appui et défis à relever ?

Le contexte géopolitique — la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient, le désengagement américain de l’OTAN — fait progressivement (re)prendre conscience que l’Europe est une nécessité. Mais être une nécessité ne suffira pas : il y faut aussi un projet. Si l’Europe se réduit à une nécessité militaire, technologique, administrative… ou au grand marché des entreprises, ce n’est pas suffisant.

Dans les cinq dernières années, des progrès significatifs ont été accomplis pour l’ESS en Europe : un premier plan d’action européen sur cinq ans, un commissaire dédié à l’ESS (Nicolas Schmit), une définition européenne de l’économie sociale proche de la définition française, une demande faite à chacun des 27 États membres de définir une stratégie nationale ESS. Le commissaire Thierry Breton a également intégré l’économie sociale et de proximité parmi les 14 écosystèmes industriels européens. Ce fut une belle séquence.

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Malheureusement, depuis un an, le vent tourne. Nous avons perdu le commissaire Schmit, Thierry Breton a été remplacé par Stéphane Séjourné qui a abandonné l’ESS dans ses compétences et refermé le service ESS du Marché intérieur. C’est une régression. La Commission européenne est désormais absorbée par deux priorités : la compétitivité économique face à la Chine notamment— à la suite des rapports Draghi et Letta — et le « réarmement ». Le risque existe que ce recentrage se fasse au détriment du modèle social européen, modèle humaniste qui nous distingue des États-Unis ou des pays asiatiques.

Face à cette régression, plusieurs leviers. D’abord, que la France reprenne un leadership sur l’ESS en Europe — elle l’a perdu au profit de l’Espagne (cf. : Estrategia Española de la Economia social 2023-2027, ministerio de trabajo y economia social). Cela passe par un ministre de l’Économie sociale de plein exercice à Bercy qui porte ces sujets à Bruxelles, des conventions bilatérales avec l’Espagne, l’Allemagne et d’autres partenaires, un renforcement de la Représentation permanente française (RP) auprès de la Commission européenne. Il faut aussi booster l’intergroupe ESS au Parlement européen.

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Ensuite, il y aurait lieu d’évaluer rapidement le Plan d’action actuel pour en promouvoir un nouveau pour 2027-2032, en veillant à ce que l’ESS conserve une place substantielle dans la programmation pluriannuelle des fonds structurels — FSE, FEDER — qui représentent des milliards d’euros.

Au-delà des institutions, européennes j’appelle aussi les acteurs de l’ESS à construire l’Europe par la base : des partenariats directs par exemple entre PTCE français et clusters d’innovation sociale européens, entre associations de différents pays, entre collectivités locales… L’Europe ne peut être seulement l’affaire de Bruxelles et de Strasbourg. C’est aussi un projet des sociétés civiles européennes, que nous devons promouvoir à la base — et pas seulement aller « tirer du fric à Bruxelles », comme on me le dit parfois, mais pour construire ensemble des réponses aux immenses défis que nous partageons. Promouvons un grand programme Erasmus de l’ESS. Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin.

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