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Brexit : au Royaume-Uni, la décennie du grand gâchis

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Depuis 2016 et le vote historique de leur sortie de l’UE, nombre de Britanniques sont animés d’un sentiment de regret et mesurent le temps, l’énergie, les talents et l’argent perdus.

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Keir Starmer
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Lors de la National Rejoin March, jeunes et femmes  appellent à une coopération plus étroite avec l’UE, à Londres, le 20 juin 2026. 
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Juliette Démas, correspondante à Londres
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Si on leur proposait aujourd’hui un nouveau référendum, six Britanniques sur dix choisiraient de rejoindre l’Union européenne. Les derniers chiffres d’Ipsos sur le Brexit font état, une décennie après le vote, «d’un appétit conséquent pour une relation plus proche» avec l’Europe, surtout chez les jeunes et les électeurs du Labour. Alors que des milliers de personnes défilaient à Londres ce week-end pour montrer leur ras-le-bol après dix ans de cafouillages, les conséquences du Brexit alimentent les exaspérations du quotidien, les nouveaux obstacles et les soubresauts à plus long terme.

Le 23 juin 2016, lorsque le résultat du vote était annoncé – 52 % pour sortir de l’UE, 48 % pour y rester – personne ne savait à quoi ressemblerait ce «Brexit», mot-valise en quête de définition. Le Premier ministre conservateur David Cameron, qui avait lancé le référendum avant de faire campagne contre, démissionnait dans la foulée et partait en chantonnant écrire ses mémoires dans un abri de jardin à 25 000 livres sterling (environ 29 000 euros).

Crédibilité politique érodée

Depuis, la scène politique a volé en éclats : six (bientôt sept) Premiers ministres se sont succédé, sans qu’aucun ne mène à terme son mandat. Le Parti conservateur s’est fracturé entre les partisans d’une sortie «dure» et les plus europhiles, avant d’enregistrer une des pires défaites de son histoire en 2024. Le Labour paie encore son indécision lors de la campagne, tandis que des années de négociations laborieuses ont érodé la crédibilité politique, mettant au jour le manque de préparation et de sérieux des dirigeants.

On avait dit aux Britanniques qu’ils pourraient «reprendre le contrôle» face aux bureaucrates de Bruxelles. Résultat : l’économie du pays s’est contractée de 2 à 6 % sur les dix dernières années. Les travailleurs saisonniers européens sont rentrés chez eux et les récoltes ont pourri dans les champs, forçant les élus à débloquer des milliers de visas temporaires. Même problème pour l’hôtellerie-restauration, comme pour le secteur du soin à la personne, qui manquent encore cruellement de mains. Les pêcheurs, qui pèsent pour moins de 0,5 % de l’économie britannique, avaient énergiquement accusé l’UE du déclin de leur industrie. Ils se sentent aujourd’hui floués. Loin de leur offrir une pêche miraculeuse, la sortie du marché commun a rendu plus difficiles les exportations de poissons et fruits de mer, entravant toujours plus la rentabilité de leur secteur.

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Mensonges sur les «350 millions de livres»

Les promesses ne se sont pas concrétisées, surtout pas celle de transférer au système de santé les «350 millions de livres» envoyées chaque semaine à l’UE – un slogan mensonger écrit sur le bus de campagne de Boris Johnson. Près de la moitié des hôpitaux du NHS (le système de santé britannique) ont désormais des banques alimentaires à destination de leurs équipes, et le temps d’attente médian pour commencer un traitement est passé de 6,5 semaines en 2015 à 12,9 semaines en 2025.

Il y a aussi les vexations du quotidien. Le passeport bleu, symbole supposé d’un nationalisme durement reconquis, est produit en Pologne par le groupe franco-néerlandais Thales. Le voilà tamponné à chaque entrée dans l’espace Schengen, lorsque les Britanniques font la queue avec les autres non européens à l’aéroport. Des autorisations électroniques et payantes pour entrer sur le territoire ont été mises en place : 23 euros pour les Européens en séjour touristique au Royaume-Uni, et bientôt 20 euros pour les Britanniques qui voudront rejoindre l’Europe. Signe que tout le monde ne s’en contente pas, les demandes de passeport irlandais ont flambé. Anglais, Gallois et Ecossais se cherchent frénétiquement un ancêtre sur l’île d’Emeraude pour conserver leur liberté de voyager.

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90 jours et tranche de six mois

Les nouvelles règles du système de visas à points frappent brutalement des centaines de milliers de familles binationales, qui doivent naviguer entre les surcoûts de frais de couverture santé et la barrière d’un revenu minimum élevé, 29 000 livres sterling (33 500 euros) pour faire venir un partenaire au Royaume-Uni. Pour les musiciens ou comédiens britanniques en tournée, il faut aussi calculer chaque déplacement avec soin pour ne pas dépasser la limite autorisée de 90 jours par tranche de six mois, sous peine de rester bloqué à la frontière.

A l’échelle du Royaume-Uni, le Brexit a creusé les blessures des nations dévolues. L’Ecosse, majoritairement pro-Europe, a réclamé son indépendance avec une urgence redoublée. Le pays de Galles est pour la première fois dirigé par le parti nationaliste Plaid Cymru, et l’Assemblée nord-irlandaise compte une majorité de députés en faveur d’une réunification avec la République d’Irlande, et le reste de l’Europe.

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Il n’y a guère qu’à la City que la tornade annoncée n’a pas eu lieu. Le directeur du London Stock Exchange s’inquiétait d’une possible disparition de 232 000 emplois du secteur. Seuls 7 000 emplois se sont finalement déplacés vers l’Europe. Fin 2022, Paris voyait bien sa capitalisation boursière dépasser brièvement Londres pour la première fois, mais le Brexit n’y serait pas pour grand-chose. Selon David Blake, professeur à la City University, «si notre marché boursier ne croît plus aussi vite qu’avant, c’est surtout que les entreprises se déplacent vers New York pour leurs introductions en Bourse».

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Marchepied et Erasmus

Les leçons du référendum ont-elles été tirées ? Il semblerait bien que non. Pour une frange populiste de la droite et de l’extrême droite, il faudrait aller plus loin, quitter aussi la Convention européenne sur les droits de l’homme, traité qui garantit les libertés fondamentales. Et, loin d’être l’acmé du moment populiste, le Brexit en a été le marchepied. Nigel Farage, figure de proue de la campagne Leave, est revenu en force avec un nouveau parti politique, Reform UK, en premier dans les sondages – cette fois, ce n’est plus le «plombier polonais» qui fait peur, mais «l’immigré illégal» qui traverse la Manche en bateau. Tiraillé, le Royaume-Uni se rapproche donc de l’Union européenne, relance Erasmus et parle de «renouveau» des relations d’un côté, tout en fermant ses frontières de l’autre.

Certes, la sortie de l’UE n’est pas la seule grande perturbation de la dernière décennie, pour les Britanniques. Il y a eu la pandémie de Covid-19. Le mini-budget de l’éphémère Première ministre Liz Truss avait fait chuter la livre sterling à son niveau le plus bas et grimper le coût de l’emprunt. Une violente crise du coût de la vie, précipitée par la montée des prix de l’énergie avec la guerre en Ukraine, puis en Iran. Les nouveaux tarifs douaniers imposés par les Etats-Unis, qui n’ont pas été l’allié commercial espéré. Ou encore, la continuation de politiques d’austérité dévastatrices. Avec le recul, l’expérience Brexit se résume donc à une quantité phénoménale de temps, de talents et d’énergies mal dépensés et perdus. Un détour dont le pays aurait mieux fait de se passer.

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Keir Starmer

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