AVC, troubles cognitifs, déshydratation… Comment la canicule met les corps en surchauffe
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Risques cardiaques et d’insuffisance rénale, aggravation des affections respiratoires, déshydratation ou, à l’inverse, intoxication à l’eau… La canicule précoce, qui touche 38,8 millions de Français, met l’organisme en danger, en particulier pour les personnes précaires, malades ou âgées.
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Le soleil éclatant et le ciel bleu ont, ces jours-ci, la couleur du cauchemar. Depuis le jeudi 18 juin, la France suffoque sous une vague de chaleur précoce, d’une intensité «exceptionnelle, similaire à celle d’août 2003», selon Météo France, et à «la durée encore incertaine». Ce lundi, la température a atteint ou dépassé les 43°C, à Châteaumeillant (Cher), Bélis et Pissos (Landes) ou La Couronne (Charente). Mardi, quelque 38,8 millions de personnes, dans 54 départements, seront concernées par la vigilance rouge canicule, et, en tout, plus de 90 % de la population par la vigilance orange ou rouge.
Dans les rues désertées, les rideaux et les volets sont clos. A l’intérieur des maisons, des appartements, des bureaux et des magasins, les ventilateurs et les climatiseurs (quand il y en a) tournent à plein régime. Tout le monde cherche, de jour comme de nuit, un refuge d’ombre et de fraîcheur. Car la chaleur n’épargne personne : en silence, elle tue, abîme durablement les corps et brouille les esprits.
Même si la tragédie des 15 000 décès de l’été 2003 ne s’est jamais répétée, notamment grâce aux actions de prévention mises en place depuis, les vagues de surchauffe continuent de causer des milliers de morts chaque année en France. Rien que l’an dernier, plus de 5 700 décès ont été attribués aux fortes températures, d’après le baromètre 2025 de Santé publique France. S’il est encore bien trop tôt pour connaître le bilan de la surmortalité liée à l’épisode actuel et à celui de mai, certains drames rendent déjà visibles ces morts. Deux enfants de 2 et 4 ans ont ainsi été retrouvés morts ce lundi dans leur voiture familiale sur le parking d’une résidence à Carpentras (Vaucluse), a indiqué le parquet, soulignant que «la piste de la canicule est privilégiée». Dimanche, trois personnes âgées sont décédées à leur domicile en Gironde en raison des fortes chaleurs, a fait savoir la préfecture. Treize autres se sont noyées au cours du week-end, a rapporté de son côté la Sécurité civile.
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Les canicules rendent malades
Les canicules rendent aussi malades. Elles augmentent le risque d’insuffisance rénale aiguë, d’infarctus du myocarde et d’AVC, rappelle l’ONG Oxfam France dans un rapport publié jeudi 18 juin, et aggravent les pathologies respiratoires, comme l’asthme, mais aussi les fibroses pulmonaires ou la mucoviscidose. De fait, la machine biologique humaine ne supporte pas le chaud, et encore moins l’extrême chaleur. Le corps s’emploie inlassablement à maintenir une température interne autour des 37 °C, notamment en dissipant dans l’air environnant la chaleur naturellement produite, ce qui garantit le bon fonctionnement des organes et du système nerveux. Or, lorsque le thermomètre s’emballe, la mécanique déraille. Les maux de tête, les nausées, les crampes musculaires ou encore la déshydratation sont autant de signes cliniques d’un corps «qui n’arrive plus à se rafraîchir», déroule Noémie Letellier, épidémiologiste à l’Institut de recherche en santé, environnement et travail à Rennes.
L’organisme déploie alors deux mécanismes pour éviter la surchauffe. «Les vaisseaux sanguins proches de la peau vont se dilater dans le but d’envoyer la chaleur excédentaire aux extrémités, vers les mains, les pieds et les joues. C’est ce qu’on appelle la vasodilatation. Le corps se met également à transpirer afin de faire redescendre la température interne», décrit la chercheuse. Cette évacuation de chaleur vers la peau ou sous la forme de gouttes de sueur n’est pas sans conséquences. «Cela perturbe le fonctionnement normal du corps, tout en accélérant les battements du cœur qui redirigent le flux sanguin», poursuit Noémie Letellier. Mal pris en charge, ces efforts, comparables à un footing léger, peuvent «entraîner des malaises et des insuffisances rénales», appuie Nahid Tabibzadeh, néphrologue à l’hôpital parisien Bichat.
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Même une légère déshydratation affecte le cerveau
Le cerveau, composé en grande partie d’eau, est tout aussi vulnérable. Même une légère déshydratation altère les fonctions cognitives ainsi que la capacité à réguler les émotions. C’est pourquoi, le confort thermique dans les entreprises a été estimé entre 23 °C et 26 °C par l’INRS, un organisme de référence sur la santé au travail. Un seuil impossible à respecter dans la rue, sur un chantier, une parcelle agricole ou en plein marathon. Là, dans la fournaise et sous le cagnard, les personnes sans domicile fixe, les ouvriers et les sportifs – même en très bonne santé – risquent le coup de chaleur, une urgence vitale. «A ce moment-là, la température corporelle est égale ou supérieure à 40 °C. Malgré la transpiration, l’organisme n’arrive plus à évacuer la chaleur, relate Vincent Bounes, professeur de médecine et directeur du Samu au CHU de Toulouse (Haute-Garonne). Les symptômes qui doivent alerter sont, comme pour la grippe, la sensation de froid et les frissons. Si on grelotte, il est urgent de stopper tout mouvement, de s’hydrater et de se mettre à l’ombre.»
Dans le cas où ces signaux sont ignorés, «alors les cellules cessent de fonctionner et libèrent une toxine qui provoque l’arrêt des organes, prévient le médecin. Les patients entrent dans un état confusionnel, parfois jusqu’au coma, et convulsent. Ce diagnostic nécessite une prise en charge urgente car la mortalité est importante (entre 20 % et 60 %).» L’immersion dans un bain glacé est l’une des options les plus efficaces pour faire baisser la température interne. «On peut aussi couvrir la personne d’une couverture froide, ou lui injecter des solutions froides dans les veines, précise Nahid Tabibzadeh. Ensuite, on l’envoie directement en soins intensifs afin de pallier les organes désormais défaillants.» Ce type de situation représente une petite partie des décès enregistrés durant ces journées brûlantes.
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«Lorsqu’on vieillit, le corps ressent moins la soif»
La majorité des victimes sont les seniors de 75 ans et plus, généralement déjà malades, affaiblis et donc extrêmement sensibles à toute progression du mercure. «Lorsqu’on vieillit, le corps ressent moins la soif. Cette sensation, mais aussi la tolérance à la chaleur, sont encore plus diminuées par les traitements psychotropes ou cardiovasculaires que prennent beaucoup de personnes âgées», rappelle Olivier Guérin, gériatre au centre hospitalier de Nice (Alpes-Maritimes). Un message martelé et bien assimilé depuis la dramatique canicule de 2003. «Les plus vieux évitent maintenant le contact avec la chaleur et font attention à s’hydrater. Mais quand il fait chaud pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, que l’habitat se transforme en four, ils n’arrivent pas à compenser et finissent aux urgences pour une insuffisance respiratoire ou rénale, car leurs reins fonctionnent moins bien. A l’hôpital, le pic d’hospitalisations est au bout de cinq jours. Et plus ça dure, plus le nombre d’arrivées augmente» et met les services sous pression, souligne Vincent Bounes, du CHU de Toulouse.
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L’histoire est la même pour les plus précaires qui résident dans des logements bouilloires, mal isolés, sans climatisation et sans espaces extérieurs. «Les plus aisés peuvent mieux se protéger du chaud et ont accès à des sources de rafraîchissement, comme des parcs et des zones de baignade», confirme Rémy Slama, épidémiologiste environnemental et directeur de recherche à l’Inserm. En 2025, durant la saison estivale, la mortalité a été 31 % plus élevée dans les dix départements les plus pauvres que dans les dix départements les plus riches, alerte Oxfam dans son rapport.
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«Equilibrer les apports en eau et en sel»
A côté des risques de coup de chaleur, l’hyponatrémie – une diminution de la concentration de sel dans le sang causée par un excès d’eau – représente une complication grave encore méconnue qui endommage les cellules, en particulier celles du cerveau, et qui peut mener au malaise. «Aujourd’hui, chez les personnes âgées, il y a plus de cas d’intoxications à l’eau que de déshydratations, rapporte la néphrologue Nahid Tabibzadeh. Cela peut être une femme qui a tellement bu que ses reins n’arrivent plus à tout éliminer, ou un homme qui prend des médicaments contre la tension et à qui on recommande un régime peu salé.» Et celle-ci de compléter : «Nous sommes originairement des êtres aquatiques, notre sang est salé. Pour garder un bon état d’hydratation durant les fortes chaleurs, il est important de veiller à équilibrer les apports en eau ainsi qu’en sel, notamment à travers l’alimentation. Les gens fragiles doivent adapter leur traitement avec leur généraliste.»
En plus de malmener l’organisme, la chaleur attaque le mental. Certaines études scientifiques lient la montée des températures à des comportements sociaux violents et à une augmentation des tentatives de suicide, rapporte l’épidémiologiste Noémie Letellier. L’enchaînement de nuits tropicales (lorsque la température ne descend pas en deçà de 20 °C) peut aussi affecter l’humeur, notamment l’irritabilité, et les capacités de concentration. «La chaleur impacte énormément de monde. Les fœtus, les bébés, dont le système de thermorégulation est immature, ainsi que les enfants et les adolescents, qui ont plus de risques de se noyer dans les piscines et les cours d’eau, égrène la chercheuse. Ces drames sont évitables. Il faut se donner les moyens de mettre en place des mesures d’adaptation à la chaleur et repenser nos modes de vie. La responsabilité individuelle ne peut pas suffire, c’est aussi une responsabilité collective.»
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«Nous ne sommes pas préparés au futur»
Une prise de conscience indispensable alors que les épisodes caniculaires gagnent en intensité sous l’effet du changement climatique. L’exposition des populations des chaleurs dangereuses a considérablement augmenté ces cinquante dernières années, rapporte une étude publiée dans la revue Nature ce lundi.
D’autant que les conséquences sanitaires se ressentent «bien avant les pics», précise le chercheur Rémy Slama : «Il y a une augmentation du risque de mortalité dès que la température dépasse les 20 °C.» L’humidité drainée par les orages prévus en fin de semaine pourrait ne rien arranger. Quand le temps se fait lourd, la transpiration devient de plus en plus difficile. «La sueur, qui s’évapore normalement avec le vent et l’air sec, reste collée à la peau. La chaleur ne s’évacue plus et l’effet de surchauffe est amplifié», expose le gériatre Olivier Guérin.
Ces périodes de fournaise hors norme sont «un problème de santé publique majeur, encore pire au printemps quand nous sommes pris par surprise. Nous avons un retard à l’allumage sur les mesures de prévention […]. Nous ne sommes pas préparés au futur», alertait récemment le climatologue Robert Vautard dans Libération. Des lacunes reconnues par la ministre de la Transition écologique mercredi 17 juin : la somme consacrée à l’adaptation l’an dernier, 1,7 milliard d’euros, «n’est pas à la hauteur de ce que nous devons faire et nous allons devoir augmenter ces ressources», a admis Monique Barbut. Pour l’épidémiologiste Rémy Slama, il est temps de faire le lien entre les activités humaines, trop émettrices en gaz à effet de serre, et les milliers de morts de la chaleur. «Modifier nos comportements entraînera des bénéfices quasi immédiats sur la santé. Et ce, même si les autres pays ne nous suivent pas dans cette décarbonation, soutient-il. Arrêter de brûler des énergies fossiles, c’est sauver des vies.»
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