Sélectionner une page

 23 juin 2026

.

Marc Bloch, historien et citoyen antifasciste : sa place est au Panthéon

.

.

Gilles Manceron

.

Né à Lyon en 1886, Marc Bloch a été durant son adolescence marqué par l’affaire Dreyfus. Il s’est souvenu plus tard avoir écourté à l’été 1899 les vacances que sa famille passait dans le Jura suisse avec celle d’un ami dreyfusard de ses parents, Charles Andler, fervent socialiste jauressien, pour revenir en France où s’ouvrait à Rennes le second procès d’Alfred Dreyfus. Patriote français, Marc Bloch a tenu en 1905 à faire dès l’âge de 19 ans son service militaire, et, à partir d’août 1914, il a combattu pour la défense de la France pendant les quatre années de la Première guerre mondiale, qu’il finira au grade de capitaine.

Devenu ensuite professeur agrégé d’histoire, il s’est opposé comme historien à ce qu’il a appelé « le divorce des études relatives au passé et de celles qui ont pour objet le présent ». Passé et présent étaient pour lui imbriqués : « Sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé », peut-on lire au début de son livre de réflexion et de témoignage, L’étrange défaite, écrit en 1940 mais publié après la guerre (1).

.

Peu après l’accession de Hitler au pouvoir, Marc Bloch a signé en 1934 un « manifeste pour la constitution d’un comité antifasciste » qui donnera naissance au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) et a dénoncé y compris le « fascisme » du mouvement du colonel de La Rocque (2). Puis, en 1938, il a dénoncé, lors de la conférence de Munich, la capitulation de la France face à l’expansion de l’Allemagne hitlérienne au détriment de la Tchécoslovaquie, qui constituait, selon les mots de son collègue Lucien Febvre, un « abandon qui présageait une défaite » (3), pourtant suivi en France de ce que Marc Bloch a appelé dans L’étrange défaite une « lâche allégresse ».

.

Illustration 1
Marc Bloch.
.

Quand la guerre reprend en 1939 sur le continent européen, il est mobilisé à sa demande à l’âge de 53 ans. Son engagement en mai-juin 1940 lui vaut une citation pour avoir mené ses missions avec « un complet mépris du danger ». Mais, après la mise en place du régime de Vichy, il doit interrompre son enseignement parce que juif et quitter Paris où sa bibliothèque est pillée. Pourtant, il était athée et ne se revendiquait comme Juif que face aux antisémites. Il réalise que lui-même, son épouse, née Simonne Vidal, et leurs enfants pouvaient être victimes de l’antisémitisme des nazis et de du régime de Vichy. Il écarte cependant une possibilité qu’ils partent aux Etats-Unis et décide de rejoindre en 1943 le mouvement de résistance Franc-Tireur, créé à Lyon en décembre 1941 par Jean-Pierre Lévy, Georges Altman et Elie Péju. Là, sous des pseudonymes divers, il a pris rapidement des responsabilités importantes.

.

Des membres de ce mouvement ont relaté l’arrivée de Marc Bloch :

[Au début de l’année 1943 où se créent les Mouvements Unis de Résistance (MUR),] « chaque mouvement continue à se réunir individuellement, conservant la responsabilité de son journal. Pour toutes ces raisons, Franc-Tireur maintient un secrétariat qui a son siège d’abord chez Josette [Josette Rimbaud, sœur de la secrétaire de Jean-Pierre Lévy] derrière l’Opéra de Lyon, puis place Sathonay. “Dans ce tohu-bohu, pêle-mêle de papiers, de tampons, évoque Henri Falque, l’un des membres du secrétariat, défilent le patron, Jean-Pierre (jusqu’à son départ pour Londres en avril 1943), Péju-Didier toujours en retard, toujours affairé, toujours souriant, Altman-Chabot de l’humour plein les yeux, Clavier-Lafleur et sa gentillesse mélancolique, Claudius, travailleur, jamais content… D’autres viennent moins souvent, Deleule-Berthet, Auguste Pinton, Raymond Péju”.

En mars 1943, Marc Bloch, un nouveau venu, entre à Franc-Tireur, Monsieur Rolin, Monsieur Blanchard pour ses logeurs, Arpajon, Chevreuse, Narbonne pour les résistants de Franc-Tireur ; il prend vite une grande place. Dès le départ il demande à partager la vie des clandestins “acceptant cette vie de risques et d’illégalité” jusqu’au bout. Dès lors, on le voit lui aussi au coin d’une rue “échanger de mystérieux et compromettants bouts de papier avec de jeunes gens en canadiennes…”.  “Dans notre hourvari clandestin, dans nos rendez-vous, nos réunions, nos courses, nos imprudences, nos périls, il apportait un goût de précision, d’exactitude, de logique…” » (4).

.

Arrêté le 8 mars 1944, torturé, Marc Bloch a été assassiné, le 16 juin 1944, dans un groupe de trente résistants, à Saint-Didier-de-Formans, près de Lyon, dans le département de l’Ain. 

Dans une lettre très ferme destinée à l’Elysée, les descendants de Marc Bloch ont refusé la présence de représentants de l’extrême droite lors de la cérémonie au Panthéon, la présence de ceux qui, comme l’a fait Vichy, veulent retirer la qualité de Français à certains de nos compatriotes. Quand antisémitisme et racisme prennent une ampleur nouvelle et quand l’État de droit est menacé, il est plus nécessaire que jamais d’évoquer son exemple, et, comme y a appelé la Ligue des droits de l’Homme (5), de s’approprier son épitaphe : « dilexit veritatem », « j’ai chéri la vérité » (6).

Sa place, ainsi que celle de son épouse, Simonne Vidal, qui l’a toujours soutenu dans son travail aussi bien que dans ses engagements, est bien au Panthéon, comme symbole de la vigilance scientifique et citoyenne dont notre pays a besoin.

.

Gilles Manceron

Notes

.

(1) Marc Bloch, L’étrange défaite, écrit en 1940, publié en 1946 par la Société des Editions Franc-Tireur, p. 1.

(2) Ce jugement de Marc Bloch rejoint les analyses de Zeev Sternhell (1935-2020) qui a essentiellement travaillé sur le fascisme en France dans la période de l’entre-deux-guerres et dont les analyses n’ont pas été admises par la plupart des historiens français de la période.

(3) Lettre de Marc Bloch à Lucien Febvre, du 3 octobre 1938.

(4) Dominique Veillon, Le Franc-tireur, un journal clandestin, un mouvement de résistance, 1940-1944, Flammarion, Sciences humaines, 1977, p. 175. Témoignage d’Henri Falque recueilli par l’historienne et citation de l’article de Georges Altman, « Au temps de la clandestinité, notre “Narbonne” de la Résistance », in Annales d’histoire sociale. 8ᵉ année, n° 1, 1945. p. 7.

(5) Voir le communiqué de la Ligue des droits de l’Homme, Paris, le 22 juin 2026.

(6) Marc Bloch, « Testament spirituel de Marc Bloch », Annales d’histoire sociale, 8ᵉ année, n° 1, 1945, p. 6.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *