Sélectionner une page

Prix des carburants : que faire de TotalEnergies ? Débat entre Eva Sas et Aurélie Trouvé

.

Entretien

 

Nationalisation, taxation des superprofits et blocage des prix : l’écologiste Eva Sas et l’insoumise Aurélie Trouvé exposent leurs solutions contre la crise énergétique, dans laquelle le pétrolier joue un rôle déterminant.

Justin Delépine

Eva Sas, Députée du groupe Ecologiste et social de Paris

Aurélie Trouvé, Economiste et députée LFI de Seine-Saint-Denis

18 juin 2026

.

Eva Sas

.

Le plein à la station-service va continuer à coûter cher. Malgré l’accord signé entre Téhéran et Washington sur la réouverture du détroit d’Ormuz, la crise n’est pas finie et le prix du pétrole devrait rester relativement haut encore plusieurs mois.

Cette crise fragilise l’économie française et alimente le débat sur les façons d’y répondre. Acteur énergétique central de l’Hexagone, le géant pétrolier et gazier TotalEnergies pourrait être un outil pour alléger la facture des particuliers et des entreprises. D’autant que le groupe a engrangé 5 milliards de bénéfices au premier trimestre 2026.

.

Auditionné le 17 juin par la commission des finances de l’Assemblée nationale, Patrick Pouyanné, le PDG du groupe, a réitéré les arguments qu’il martèle depuis des semaines : si TotalEnergies échappe à l’impôt sur les sociétés car ses activités sur le territoire sont déficitaires, elle est « l’entreprise française qui paie le plus d’impôts sur les bénéfices au monde ». Quant à son geste commercial de plafonnement des prix à la pompe dans ses stations-services depuis le début du conflit, il lui aurait coûté 200 millions d’euros, a-t-il déclaré.

.

Mais au-delà du cas TotalEnergies, faut-il nationaliser les raffineries, taxer les superprofits ou encore bloquer les prix ? Alternatives Economiques a réuni deux députées de gauche, l’écologiste Eva Sas et l’insoumise Aurélie Trouvé, pour débattre de ces questions.

.

Aurélie Trouvé

.

Après un plus de trois mois de crise énergétique, les aides ciblées restent une priorité du gouvernement. Faut-il les amplifier et/ou agir directement sur le prix ?

Eva Sas : Parmi les mesures à prendre d’urgence, nous plaidons en faveur d’un triplement du montant du chèque énergie. Il tourne en moyenne aujourd’hui autour de 148 euros et nous pourrions le porter à 350 euros par an et l’élargir aux 30 % des ménages les plus pauvres contre seulement 20 % aujourd’hui. Une telle amplification aurait un coût – 2,7 milliards d’euros sur une base annuelle – mais couvrirait près d’un tiers de la population, et surtout celle qui en a le plus besoin.

Le leasing social, ce mécanisme d’aide à la location longue durée d’une voiture électrique réservé aux 50 % des ménages les plus pauvres, pourrait a minima être doublé et atteindre 100 000 véhicules par an. Cela amplifierait la proportion de ménages pouvant se passer de carburants fossiles pour leurs déplacements. Le tout pour un coût d’environ 1 milliard d’euros.

Sur le prix, l’Etat pourrait encadrer les marges des raffineurs et des distributeurs, pour éviter les abus et contenir l’inflation énergétique.

Le plan d’électrification annoncé par le gouvernement va globalement dans le bon sens, mais reste insuffisant et comporte un énorme impensé : la sobriété. L’Etat vient même de geler 284 millions d’euros de MaPrimeRénov, ce qui est parfaitement contradictoire. Les Services express régionaux métropolitains, les fameux RER métropolitains, restent également largement sous-financés. Nous restons donc très loin des investissements nécessaires pour que les ménages puissent se passer de leur voiture.

.

« Le leasing social ou la rénovation sont des mesures à prendre, mais elles produisent des effets dans le temps. Se pose la question de l’urgence pour les millions de Français plongés dans la pauvreté » – Aurélie Trouvé

.

Aurélie Trouvé : Le leasing social ou la rénovation sont certes des mesures à prendre d’urgence, mais elles produisent des effets qui s’étalent dans le temps. Se pose donc la question de l’urgence pour les millions de Français plongés, davantage encore, dans la pauvreté, et devant arbitrer entre des activités essentielles à la vie faute de pouvoir d’achat. La France insoumise porte une mesure d’urgence de blocage des prix des carburants. Elle ne coûterait rien à l’Etat et serait prise en charge par l’industrie pétrolière. TotalEnergies a en effet vendu jusqu’en mai du carburant à 2 euros le litre, alors qu’elle l’avait produit ou acheté avant la guerre à un prix bien plus bas. Les prix auraient donc pu être bloqués à leurs niveaux d’avant-guerre, à 1,70 euro le litre pour l’essence et 1,80 pour le gazole.

L’Etat a les moyens de tenir tête à TotalEnergies : le blocage des prix a déjà été utilisé par la France, c’est un simple décret à appliquer. Quant au chantage de Patrick Pouyanné à la pénurie, il ne marche pas, car le groupe a plusieurs mois de stocks. Son chantage à la délocalisation ne fonctionne pas non plus, l’entreprise possède des raffineries en France et ne va pas transformer sa chaîne de valeur en quelques semaines. Même si TotalEnergies persistait dans ce bras de fer, l’Etat a des armes à sa disposition. La réquisition en est une. Elle est inscrite dans la loi en cas de danger vital pour la Nation, et l’alimentation énergétique en fait partie. La nationalisation en est une autre, en dernier ressort.

Enfin, le versement de chèques énergie sans blocage des prix revient à des chèques cadeaux des contribuables aux grands actionnaires de TotalEnergies, pouvant continuer à profiter de prix au plus haut. C’est ce qu’il s’est passé suite à la guerre en Ukraine avec des dizaines de milliards d’euros versés en chèques énergie, qui ont finalement servi les superprofits de TotalEnergies.

E. S. : Chez Les Ecologistes, nous n’avons pas d’opposition de principe au blocage des prix, mais nous préférons des mesures ciblées, à l’instar du chèque énergie. Bloquer les prix présente l’inconvénient d’effacer le signal-prix, dont l’objectif est justement d’inciter sur le long terme les ménages et les entreprises à s’équiper pour moins consommer de pétrole. En n’étant pas ciblé, ce blocage risque d’encourager la consommation, en particulier des plus riches qui sont ceux qui dépensent le plus en carburant.

Quelle est la justification économique et politique d’une taxation des superprofits du secteur ?

E. S. : Ces profits ayant été réalisés au détriment des ménages français, leur redistribution s’impose.

A. T. : La taxation des superprofits répond aux trois grandes fonctions de l’impôt. Premièrement, le partage des richesses, puisqu’il y a bien une captation injuste des richesses au bénéfice des actionnaires de TotalEnergies (dont 40 % sont des fonds américains). Deuxièmement, il s’agit de financer les dépenses publiques nécessaires à la collectivité, via le nécessaire financement de la transition énergétique. La troisième fonction de l’impôt est de changer les comportements. Taxer les superprofits dissuade de telles stratégies de prix.

Mais alors comment concrètement taxer ces superprofits ? La plupart des bénéfices du secteur sont réalisés hors de France et d’Europe. Quelle est la base taxable accessible et qu’espérer comme rentrées fiscales ?

A. T. : La taxation des superprofits reste une mesure a posteriori, c’est-à-dire en réaction. Or je pense qu’il faut en priorité prendre une mesure a priori : la taxation universelle des multinationales. TotalEnergies réalise environ 25 % de son chiffre d’affaires mondial en France mais n’a pas payé d’impôt sur les sociétés dans le pays en 2025, car la compagnie y enregistre un bénéfice fiscal négatif. Sur les quatorze dernières années, TotalEnergies a payé seulement à six reprises un impôt sur ses bénéfices en France, à cause des stratégies d’évitement fiscal de la compagnie. Pour éviter cela, nous avons besoin d’une taxation universelle des multinationales. Cette disposition a été votée par le Parlement dans le cadre du projet de loi de finances, mais a été retirée avec l’usage de l’article 49-3. Cette taxation, qui ne concernerait pas que le secteur pétrolier, est la suivante : TotalEnergies réalise un quart de son chiffre d’affaires en France, alors le pays l’impose à hauteur d’un quart de ses profits mondiaux.

E. S. : Je partage les arguments d’Aurélie sur la taxation universelle des multinationales. Pour taxer les grandes firmes, l’une des solutions est en effet de cibler le bénéfice mondial de telle sorte que chaque Etat taxe une proportion de celui-ci équivalente à la part de son pays dans les ventes finales de l’entreprise en question. Mais cela implique un accord international pour déterminer une assiette fiscale mondiale, ce qui rejoint les travaux et réformes de l’OCDE sur la taxation des multinationales. Et malgré des progrès, nous n’y sommes pas encore.^.

.

« L’autre solution pour taxer les entreprises est de viser, non pas les bénéfices, mais le chiffre d’affaires. Contrairement aux premiers, il est très difficile de déplacer artificiellement le second dans des paradis fiscaux » – Eva Sas

.

Cependant, si on raisonne à législation existante, la taxation des superprofits est certes compliquée, mais possible. Oui, l’essentiel des profits vient des activités d’extraction situées en dehors du continent et les stratégies d’évitement fiscal font que le secteur pétrolier est, de manière consolidée, déficitaire en France. Mais TotalEnergies compte plus de 200 filiales dans l’Hexagone, et parmi elles, certaines réalisent des bénéfices. La contribution temporaire de solidarité, un mécanisme de taxation des superprofits instauré en 2022 par le gouvernement français sous demande de la Commission européenne, a peu rapporté mais a confirmé l’existence d’une base taxable en France dans le secteur pétrolier.

Nous pouvons partir de cette expérience pour améliorer son rendement et se baser sur les travaux de l’économiste Laurent Bach. Ces travaux montraient qu’il y avait deux failles majeures dans le dispositif. La mesure permettait la prise en compte du report de déficit, et le gouvernent avait choisi d’exclure les entreprises actives dans les achats et reventes d’hydrocarbures, ce qui minorait la base taxable respectivement de 20 % et 72 % ! En corrigeant ces deux failles, le rendement n’aurait pas été de 68 millions d’euros en 2022 mais de 330 millions. En réitérant cette contribution corrigée de ces deux failles, et en en augmentant son taux, nous pouvons espérer un rendement qui serait de l’ordre de 600 millions d’euros pour 2026, même si cela reste dépendant de l’ampleur et de la durée de la crise.

L’autre solution pour taxer les entreprises est de viser, non pas les bénéfices, mais le chiffre d’affaires. Contrairement aux premiers, il est très difficile de déplacer artificiellement le second dans des paradis fiscaux. Cette option est beaucoup plus efficace contre l’évitement fiscal. En 2022, l’Espagne a mis en place une taxe à 1,2 % les entreprises du secteur énergétique, ce qui lui a rapporté 2 milliards d’euros en 2023. Je pense donc qu’il faut aller vers des mesures de taxation du chiffre d’affaires avec une vigilance sur le risque de répercussion sur le consommateur, nécessitant de mettre des moyens sur le contrôle.

Dans le débat public, TotalEnergies, qui s’est engagée à plafonner les prix des carburants dans ses points de vente, est aussi accusée de profiter de la guerre au Moyen-Orient pour s’enrichir. Quel est son rôle dans la crise énergétique que connaît la France ?

A. T. : TotalEnergies n’est pas une entreprise parmi d’autres. C’est un acteur qui détermine le marché. Il contrôle l’essentiel des capacités de raffinage du pays, avec trois raffineries sur six, et au vu de ce qu’il pèse dans les volumes d’échanges, il fixe le prix sur le marché français du carburant. Les stations-services concurrentes sont dans un marché captif, et nous sommes très loin d’une concurrence libre et parfaite.

Plus largement, la compagnie a une responsabilité historique puisqu’elle a organisé notre dépendance au pétrole. Ses investissements dans les énergies renouvelables sont largement inférieurs aux besoins, et elle vient d’annoncer des investissements massifs aux Etats-Unis dans les hydrocarbures. La rente gigantesque que tire TotalEnergies du pétrole est utilisée pour reproduire la société du pétrole et rémunérer les actionnaires.

.

« Le problème principal n’est pas tant le rôle de TotalEnergies, mais plutôt la perméabilité du gouvernement à son lobbying » – Eva Sas

.

E. S. : TotalEnergies ne crée pas la crise énergétique actuelle mais en profite. Le problème principal n’est pas tant le rôle de l’entreprise, mais plutôt la perméabilité du gouvernement à son lobbying. Pourquoi le gouvernement français n’a-t-il pas rejoint l’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne, l’Italie et le Portugal, qui ont plaidé pour une taxation européenne des superprofits ? Pourquoi n’a-t-il pas mis en place une taxation ambitieuse en 2022-2023 comme l’Italie et l’Espagne ? L’exécutif se contente des mesures de communication de l’entreprise sur le fait qu’elle plafonne les prix dans ses stations-services.

Le débat sur une éventuelle nationalisation de TotalEnergies revient sur le devant la scène. Faut-il aller dans cette direction ?

A. T. : A La France insoumise, nous considérons que la nationalisation est une mesure à envisager en cas de besoin. Ce n’est pas notre première option, mais nous n’excluons pas d’y recourir si les circonstances l’exigent. L’objectif serait de reprendre la main sur les prix pratiqués, mais aussi sur la stratégie d’investissement en France. Car les raffineries françaises de TotalEnergies ne préparent pas suffisamment la reconversion écologique, que ce soit vers des biocarburants ou autres. La nationalisation est un moyen de l’y forcer.

.

« Ce que nous proposons – en cas de besoin – est une nationalisation des six raffineries du territoire, pas uniquement celles de TotalEnergies, ainsi que des réseaux de transit, pour un coût estimé à 6 milliards d’euros » – Aurélie Trouvé

.

Cependant, nationaliser l’entièreté d’une multinationale soulève des difficultés : sa valorisation boursière est d’environ 170 milliards d’euros, cela coûterait donc extrêmement cher. Et l’Etat français n’a peut-être pas vocation à exploiter tous ses sites d’exploration et d’extraction à l’étranger. Ce que nous proposons – en cas de besoin – est une nationalisation des industries pétrolières françaises. C’est-à-dire de l’ensemble des six raffineries du territoire, pas uniquement celles de TotalEnergies, pour un coût estimé à 4 milliards d’euros. Nous proposons également de nationaliser les réseaux de transit, pour environ 2 milliards. Une telle nationalisation coûterait environ 6 milliards et permettrait de sortir de l’oligopole actuel.

E. S. : Je ne considère pas que la nationalisation soit la meilleure option. Une telle opération serait très onéreuse et je ne pense pas qu’en cette période de redressement des comptes publics, l’Etat doive indemniser les actionnaires. Cela aboutirait en outre à exiger des bénéfices importants à TotalEnergies pour, a minima, payer les intérêts de la dette avec laquelle l’entreprise aurait été nationalisée. Sachant que la France emprunte aujourd’hui à 3,8 %. Nationaliser une telle entreprise, c’est aussi prendre le risque de la mettre demain dans les mains d’un gouvernement pro-pétrole.

Chez Les Ecologistes, nous préférons le contrôle citoyen plutôt que la propriété publique. Celui-ci peut prendre la forme d’une « golden share » [Action conférant à son détenteur un droit de veto sur une série de décisions structurantes, NDLR]. Moyennant quelques aménagements législatifs musclant la portée de cette golden share, le contrôle citoyen donnerait un levier très important à l’Etat pour avoir son mot à dire sur les décisions stratégiques de l’entreprise et s’opposer à des décisions qui vont à l’encontre des intérêts essentiels du pays, mais aussi de la transition écologique. C’est un moyen plus efficace et infiniment moins coûteux pour peser sur les orientations de la compagnie, le prix d’une action se chiffrant à quelques dizaines d’euros. Mais l’enjeu structurant reste d’assécher la demande de pétrole.

A. T. : Exclure la nationalisation par crainte d’un futur gouvernement hostile reviendrait à se priver de tout levier d’action structurant ! Ensuite, la golden share ne permet absolument pas d’agir sur l’orientation des investissements. Cet outil confère uniquement un droit de veto sur des cessions à une entreprise étrangère. Elle n’obligera nullement TotalEnergies à investir dans les énergies renouvelables, ni à pratiquer une politique de prix raisonnable.

E. S. : Selon la loi actuelle, une golden share permet de s’opposer à des décisions qui « seraient de nature à porter atteinte aux intérêts essentiels du pays ». Nous pouvons adopter une lecture large de cette définition et surtout élargir les prérogatives de la golden share.

.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *