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Il faut penser ensemble la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, par Michel Wieviorka

Le sociologue décrypte le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme de l’année 2025. Il pointe les évolutions de l’antisémitisme, désormais infra-politique à l’extrême droite et électoraliste à la gauche de la gauche.

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Lors de la signature du plan de la Dilcrah, qui coordonne et anime les politiques publiques en matière de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT. Ici, à Valence (Drôme), en janvier 2026. 

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Michel Wievorka, sociologue
 30/06/2026 

Le roboratif rapport 2025 de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) de 382 pages intitulé : «La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie» mérite une lecture attentive.

Et d’abord pour une raison générale : alors que l’époque est aux logiques politiques et géopolitiques de fragmentation, à la montée des radicalités et des extrémismes, aux discours de rupture et à la crise de la démocratie, à la violence et à la guerre, ce document donne l’image d’une France plus tolérante que l’on pourrait croire.

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Mais pas pour autant apaisée. Car si les préjugés ne s’accroissent guère, les discours haineux, les polémiques violentes, les actes racistes et antisémites sont à la hausse, en particulier depuis les attentats du 7 octobre 2023 en Israël.

Un fossé sépare les débats passionnels sur les Juifs ou les Arabes, sur la cause palestinienne et le sionisme, d’un côté, des grands sujets qui d’un autre côté taraudent la société dans sa profondeur. Ou la vie politique locale d’une part, et d’autre part les espaces où se jouent les affrontements les plus virulents, et les plus médiatisés – des établissements d’enseignement supérieur, des milieux intellectuels radicalisés, des réseaux sociaux. D’ailleurs, la CNCDH le montre, les hantises et les préjugés les plus tranchés visent un groupe peu présent dans le débat national, les Roms, plus que tout autre.

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Son rapport nous engage à saisir le racisme dans sa totalité, et à ne séparer, ni dans l’analyse ni dans l’action, la haine des Arabes, des musulmans, des noirs, etc. et celle des Juifs. A juste titre : quand la lutte contre un racisme spécifique est conduite au nom de la seule défense du groupe singulier qui le subit, sans en appeler aux valeurs universelles, le risque existe qu’elle débouche sur les pires essentialisations, voire qu’elle s’approche de la guerre des races. Les acteurs qui se disent «racisés» s’approprient alors le stigmate. Ils le renversent pour se définir eux-mêmes en termes raciaux, et en faire autant pour ceux qu’ils combattent. A l’avenir, ces tendances à la racialisation ou à l’ethnicisation généralisée du débat pourraient se renforcer, ce qui s’observe déjà quand les Juifs sont tenus comme des oppresseurs blancs, coupables de la domination blanche et non plus comme les victimes d’une haine spécifique. Quand ils sont «blanchis» pour être mieux haïs.

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L’antisémitisme telle une ressource au service d’une stratégie électorale

Les rapports de la CNCDH pour les années à venir gagneraient certainement à aller plus loin dans l’analyse politique. La portée du racisme, au sens large, change selon qu’il participe ou non d’une visée de politique générale. Ainsi, l’antisémitisme se situait au cœur d’un projet d’extrême droite du temps de Jean-Marie Le Pen, alors qu’il s’inscrit aujourd’hui non pas dans une visée générale, mais comme une ressource au service d’une stratégie électorale pour le parti LFI de Jean-Luc Mélenchon.

L’antisémitisme, refusé désormais au sommet du Rassemblement national, existe encore, à la baisse, et surtout infra-politique, observable dans son appareil et à sa base, tandis que le racisme anti-immigrés demeure un élément clé de son projet politique. Et la gauche de la gauche se montre bien plus qu’avant perméable aux préjugés antisémites. Il faut penser le racisme globalement, il faut aussi introduire des nuances, des distinctions. Et faire preuve d’esprit critique face aux généralisations abusives de pseudo-concepts, à commencer celui de «nouvel antisémitisme», oublieux des éléments de continuité dans la haine et les préjugés à l’égard des Juifs, de la latence du phénomène dans l’extrême droite institutionnelle, et de sa virulence chez ses ultras, comme Alain Soral.

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La CNCDH nous laisse sur notre faim s’il s’agit des actes racistes et antisémites, rarement suivis de plaintes, et qui, lorsqu’ils aboutissent devant un tribunal, ne donnent lieu à sanction que pour près de 20 % des dossiers. Ce qui autorise des supputations et non des affirmations étayées sur leurs auteurs et leurs motivations. Quels liens entre les préjugés et l’action, à quoi tient le passage à l’acte ? Comment fonctionnent ici les idéologies politiques extrémistes, de droite et de gauche ? Les délinquants et criminels ne sont-ils pas plutôt des déclassés, y compris par rapport à un milieu d’origine, agissant de façon expressive sans grande réflexion politique ?

La CNCDH s’intéresse à l‘école, et fait ici nombre de propositions, notamment relatives à la formation des enseignants. Un pas de plus, ici, consisterait à articuler dans l’analyse l’Ecole (le collège et le lycée) et l’Enseignement supérieur. A l’Ecole, la responsabilité de l’institution est immense s’il s’agit des préjugés. Mais où et comment les enseignants sont-ils eux-mêmes formés, par qui ? Qui sont les formateurs des formateurs, d’où viennent-ils, quelle est leur place dans le système universitaire, quels sont leurs diplômes, leurs carrières, comment sont-ils sélectionnés et préparés ?

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Quand les élèves deviennent des étudiants, ils ont déjà été formatés. Dans le supérieur, ils sont majeurs, passibles des tribunaux s’ils enfreignent la loi. Et les excès racistes relèvent de l’idéologie, de la politique, voire de l’engagement, et non de la seule expression de préjugés.

Si les problèmes se multiplient à l’Ecole, c’est qu’elle est en crise, on l’a vu aussi au sujet du terrorisme ; et s’ils surgissent dans des établissements universitaires, c’est aussi que les responsables, au nom de la sécurité, y interdisent des débats légitimes et peinent à contrer les menaces pesant sur la liberté académique. Les racismes se déploient dans la crise de la république.

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Michel Wievorka, sociologue
 30/06/2026
Michel Wieviorka est l’auteur de : Métamorphose de l’antisémitisme qui sortira le 2 octobre 2026 aux éditions du Seuil.

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