Soupçons de crypto-corruption, conflits d’intérêts et trafic d’influence entachent le deuxième mandat de Donald Trump. Le président des Etats-Unis ne se cache presque plus pour s’enrichir personnellement en contournant les contre-pouvoirs.
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Juliette Le Chevallier
3 juillet 2026
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On connaissait « De la démocratie en Amérique », ouvrage publié par Alexis de Tocqueville en 1835. Il faudra peut-être bientôt écrire « De la kleptocratie en Amérique » pour qualifier les mandats de Donald Trump. Si l’homme d’affaires n’est pas le premier président à tirer profit de son poste à la Maison-Blanche, les Etats-Unis semblent entrés dans une nouvelle ère où les décisions politiques sont prises pour enrichir le Président et ses proches. Bref, la définition d’une kleptocratie. « Aucun président américain n’a aussi ouvertement mélangé pouvoir et business personnel », tranche ainsi Romuald Sciora, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).
En un an à la tête des Etats-Unis, il a empoché au moins 2,2 milliards de dollars de revenus en 2025, contre 622 millions l’année précédente, avant son retour à la Maison-Blanche. C’est ce que révèle sa déclaration financière publiée fin juin, que la loi sur l’éthique gouvernementale de 1978 impose au Président et hauts fonctionnaires de remplir chaque année.1
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Donald Trump n’a jamais été aussi riche que depuis son retour à la Maison-Blanche
Estimation annuelle du patrimoine net de Donald Trump, en milliards de dollars
L’estimation du patrimoine ayant été réalisée en mars 2026, la fortune de Trump a pu encore augmenter en quelques mois.
Source : Forbes
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Cet enrichissement provient principalement d’une nouvelle activité, qui a l’avantage d’être peu contrôlée : les cryptomonnaies. Elles lui ont permis de générer au moins 1,4 milliard de dollars en 2025, soit plus de la moitié de ses revenus déclarés cette année-là, alors qu’en 2024, elles n’en représentaient que 9 %.
Ces profits sont issus des $TRUMP, des jetons numériques lancés par le Président en janvier 2025, et de World Liberty Financial (WLF), une société cofondée par la famille Trump, dont 75 % du produit de chaque vente est reversé à une société appartenant à Trump. En 2025, il a ainsi perçu 799 millions de dollars de WLF, contre 57 millions en 2024.
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Cryptocorruption
Plusieurs décisions politiques ont favorisé cet essor. A commencer par l’adoption du Genius Act en juillet 2025, qui offre un cadre juridique attractif aux émetteurs de stablecoins, des cryptoactifs dont la valeur est adossée sur le dollar. Une aubaine pour World Liberty Financial (WLF), qui créait en parallèle son stablecoin (USD1), lancé en mars 2025.
L’entreprise profite également de la création par le Président d’un stock public de cryptomonnaies, incluant une monnaie numérique (Ether) dans laquelle World Liberty Financial avait investi quelques mois auparavant. Le jour de l’annonce, la valeur des Ether que l’entreprise avait achetés a augmenté de plus de 30 millions de dollars.
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La société est par ailleurs devenue un outil de corruption, car en achetant des cryptomonnaies de World Liberty Financial, des investisseurs peuvent faire des dons indirects à Trump pour s’acheter ses faveurs. Un cas emblématique est celui du milliardaire chinois Justin Sun, qui était poursuivi par la justice américaine depuis 2023. Il a acheté pour 40 millions de $TRUMP et les poursuites ont été abandonnées quelques semaines plus tard.
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« Donald Trump monétise publiquement sa fonction présidentielle, affirme Romuald Sciora. Il le fait aussi avec sa résidence de Mar-a-Lago, qui s’est transformée en club privé où les élites paient pour avoir un accès privilégié au Président. »
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Ce club lui a rapporté 77 millions de dollars en 2025, soit une hausse de 54 % par rapport à sa déclaration de 2024, avant son retour à la Maison Blanche.
Néanmoins, « l’accès à Trump » reste un concept relativement vague. Pour établir des faits de corruption et de trafic d’influence, il faudrait que la justice réalise des investigations plus approfondies. Des enquêtes habituellement réalisées par des services que le locataire de la Maison-Blanche a réduits à peau de chagrin.
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Contre-pouvoirs affaiblis
Donald Trump a commencé par dissoudre l’unité de contrôle des cryptomonnaies, créée sous son prédécesseur, Joe Biden. Le ministère de la Justice (DOJ) a ensuite demandé aux procureurs fédéraux de se concentrer uniquement sur l’utilisation des cryptos à des fins criminelles ou terroristes. Les activités de la Trump Organization dans les cryptomonnaies sont donc désormais quasiment hors de contrôle.
Par ailleurs, après avoir suspendu pendant quatre mois les poursuites dans le cadre de la loi sur la corruption à l’étranger, le DOJ a donné de nouvelles lignes directrices pour concentrer le contrôle principalement sur les entreprises étrangères. Autrement dit, les affaires de corruption impliquant des entreprises états-uniennes à l’étranger (dont celles de Trump) seront relayées en bas de la pile des priorités.
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« La présidence contourne tous les contre-pouvoirs, déjà affaiblis depuis des décennies, jusqu’au Congrès. L’Etat fédéral est en déliquescence », estime Romuald Sciora.
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Car les soupçons de corruption ne s’arrêtent pas aux transactions de cryptomonnaies. Mais comme le rappelle Anne Deysine, juriste et professeure émérite à l’université Paris-Nanterre, le cadre juridique états-unien laisse désormais les mains presque libres au clan Trump :
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« Il y a d’abord eu une décision de la Cour suprême du 1er juillet 2024 accordant une immunité quasi absolue aux Présidents pour les actes commis durant leur mandat. Ensuite, il y a la définition extrêmement étroite de la corruption : il faut prouver que la chose reçue l’a été en échange d’une faveur spécifique, ce qui est très difficile. Enfin, les poursuites qui relèvent du département de la Justice sont sous le contrôle direct du Président, qui peut interdire toute investigation et toute poursuite. »
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Des organisations continuent toutefois de documenter ces potentielles violations du droit. Citizens for Responsability and Ethic in Washington (Crew) a ainsi recensé au moins 22 projets immobiliers de la Trump Organization à l’étranger en cours de développement, dont au moins cinq ont été annoncés depuis son investiture. Des projets qui se négocient généralement en parallèle de discussions officielles des Etats-Unis avec les pays dans lesquels ils doivent être implantés.
Par exemple, un mois après le lancement des travaux d’un complexe de golf de la Trump Organization dans la banlieue de Hanoï – grâce à une accélération de la procédure par les autorités vietnamiennes –, les Etats-Unis ont abaissé les droits de douane appliqués au Vietnam.
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Conflits d’intérêts en pagaille
Si Donald Trump s’enrichit personnellement, il n’en oublie pas ses proches pour autant. Ses fils, notamment, bénéficient régulièrement de coups de pouce dans leurs affaires. Plusieurs entreprises financées par la société de capital-risque 1789 Capital, dont Donald Trump Junior est associé, ont ainsi décroché 735 millions de dollars de contrats publics en 2025. Et ce n’est qu’un exemple parmi de nombreux autres.
Le gendre du Président, Jared Kushner, jouit ainsi d’un poste d’« envoyé spécial des Etats-Unis pour la paix », entraînant régulièrement des situations de conflits d’intérêts. Son fonds d’investissement, Affinity Partners, a notamment levé des millions auprès des monarchies du Golfe, où il négocie au nom des Etats-Unis.
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Au-delà du cercle familial, de nombreux membres de l’administration Trump sont soupçonnés de profiter à titre personnel de leurs propres décisions politiques. Cela sans être inquiétés car Donald Trump a abrogé un décret signé par son prédécesseur qui interdisait aux collaborateurs du Président de travailler sur des domaines liés à leurs précédents postes dans le privé pendant deux ans. Il a également limogé 17 inspecteurs chargés d’enquêter sur la fraude, la corruption et les conflits d’intérêts au sein du gouvernement fédéral.
Le site d’investigation ProPublica a dévoilé les liens financiers2 de 1 500 fonctionnaires fédéraux nommés par Trump, révélant de nombreux cas de conflits d’intérêts. On peut citer celui du secrétaire adjoint à la Défense, Steve Feinberg, qui supervise le projet de système de défense anti-missiles états-unien alors que plusieurs entreprises détenues par la société de private equity qu’il a cofondée – Cerberus Capital Management – ont obtenu des contrats publics dans le cadre de ce projet. Dans son accord d’éthique, étape obligatoire lorsqu’un haut fonctionnaire vient du privé, il s’est engagé à céder ses parts dans Cerberus, mais en se laissant la possibilité de le faire via un transfert à ses enfants.
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Soupçons de délits d’initié
Certains documents obtenus par ProPublica révèlent aussi que l’ex-procureure générale, Pam Bondi, nommée début 2025, a vendu entre 1 et 5 millions de dollars d’actions le jour de l’annonce par Donald Trump de droits de douane importants visant une vaste partie du monde, le 2 avril 2025. Ce « timing parfait », puisque les cours de Bourse ont chuté juste après, éveille des soupçons de délit d’initié. Mais, dans ce cas comme dans bien d’autres, il sera difficile à démontrer, car il faudrait la preuve que Pam Bondi a eu connaissance à l’avance de détails concernant l’annonce de Trump.
Toujours d’après ProPublica3, depuis le retour au pouvoir de Trump, plus d’une douzaine de hauts responsables de l’exécutif et d’assistants parlementaires ont réalisé des transactions opportunes d’actions juste avant d’importantes annonces du gouvernement.
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Des analystes financiers ont par ailleurs repéré des paris suspects réussis sur les marchés de prédiction, tel Polymarket, concernant le jour de la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro ou les bombardements états-uniens en Iran, qui ont permis à quelques personnes d’empocher d’importantes sommes.
Fin mars, une ou plusieurs personnes ont également vendu plus de 500 millions de dollars de pétrole quelques minutes seulement avant une déclaration de Trump qui a fait brusquement chuter le cours de l’or noir. S’il est impossible d’identifier qui sont les personnes derrière ces opérations de marché, et donc d’affirmer qu’il s’agit d’initiés disposant d’informations confidentielles, cela ne fait pas de doute pour l’économiste états-unien Paul Krugman :
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« Cette histoire serait déroutante s’il n’y avait pas une explication évidente : une personne proche de Trump savait ce qu’il allait faire, et a exploité cette information privilégiée pour réaliser d’énormes profits », écrit-il sur son blog.
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Abondant dans le sens de la thèse du glissement des Etats-Unis vers une kleptocratie, il émet des doutes sur les raisons qui guident désormais les décisions politiques du pays : « Les décisions en matière de guerre et de paix servent-elles en partie la cause de la manipulation des marchés plutôt que l’intérêt national ? » Une question qu’il n’est pas seul à se poser, selon Anne Deysine : « Beaucoup d’Américains se demandent si la politique étrangère des Etats-Unis n’est pas guidée par l’enrichissement de la famille Trump. »
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