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Technofascisme de Norman Ajari

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Dans son livre, Norman Ajari développe la notion de « technofascisme » pour dépasser les catégories de populisme ou d’illibéralisme et penser une recomposition du pouvoir autoritaire. Tout en reconnaissant la richesse de cette analyse du capitalisme et de ses mutations, le texte interroge la cohérence du concept.

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Xenophon Tenezakis
juin 2026
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Si une transformation autoritaire de la politique semblait en marche aux États-Unis depuis 2016 et la première élection de Trump, elle s’est accélérée depuis sa réélection. Non seulement Trump a mis en œuvre des réductions budgétaires drastiques, vidant de leur substance de nombreuses agences gouvernementales, une répression indiscriminée des sans-papiers, une politique de coups de boutoir à courte vue en matière d’affaires internationales ; mais il a aussi promu la participation assumée de nombreux hommes d’affaires à son gouvernement. Celui-ci est ainsi devenu un outil d’enrichissement et de corruption pour ses proches, mais également une occasion, pour des entrepreneurs tels que Elon Musk ou Peter Thiel, de remodeler les affaires américaines selon leur idée.

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Du populisme au « technofascisme »

Comment analyser cette évolution ? Est-elle dans la continuité du populisme trumpien ? Constitue-t-elle une forme de « mutation autoritaire » du néolibéralisme, ou se retrouve-t-elle dans la continuité d’une forme « illibérale » de démocratie ? La thèse de Norman Ajari, défendue dans cet ouvrage foisonnant des jeunes éditions Météores, est que de telles formules seraient bien trop faibles pour décrire la transformation en cours. La tournure autoritaire, chrétienne nationaliste et raciste du gouvernement américain sous Trump relèverait en partie d’une évolution vers le « technofascisme ». Ce dernier serait promu par certains réseaux proches de Trump, incluant des hommes d’affaires tels que Thiel et Musk, qui ont vécu une partie de leur vie dans l’Afrique coloniale ou post-coloniale. Ce technofascisme serait une nouvelle forme d’autoritarisme visant à remplacer le pouvoir de l’État par celui des grandes entreprises technologiques et d’une gouvernance fondée sur l’accumulation de données. En tant qu’idéologie, il refléterait la situation dominante des nouvelles élites économiques de la tech, qui voudraient s’émanciper des limites posées à leur action par le cadre démocratique.

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Sans constituer un mouvement politique entièrement cohérent, le point commun des promoteurs du technofascisme serait de défendre une sorte d’ « archéofuturisme », concept inventé par Guillaume Faye, penseur de la Nouvelle Droite française, mais qui correspond bien selon Norman Ajari au projet technofasciste. Contrairement au conservatisme, le technofascisme ne veut pas préserver le monde existant tel qu’il est, mais employer sa conception de la hiérarchie, considérée comme principe moral valable de façon transhistorique, pour remodeler la société de façon à produire un saut qualitatif en termes de progrès technologique. Contrairement au fascisme traditionnel, il ne s’appuierait pas pour cela sur les masses (ce qui représentait l’aspect « démocratique » du fascisme) mais sur le pouvoir et l’emprise des grandes entreprises technologiques, qui constituent déjà, en elles-mêmes, un principe d’autorité verticale susceptible de supplanter l’État.

Ajari présente comme principal promoteur et « Prince » de ce technofascisme Peter Thiel. Entrepreneur américain d’origine allemande, éduqué en Afrique du Sud, il y aurait été imbibé par l’idée de hiérarchie naturelle entre les êtres humains, dont la mise en œuvre permettrait davantage de favoriser le progrès humain que la démocratie. L’expérience de Thiel au sein de diverses entreprises comme Paypal, dont il est cofondateur, aurait confirmé ce principe. Thiel a ainsi produit des écrits dans lesquels il défend l’idée que les entreprises ne doivent pas seulement se concevoir comme des organisations destinées à produire des biens et services, mais aussi comme des moyens de transformation sociale. C’est ainsi qu’il conçoit Palantir, entreprise qui consiste à réutiliser les outils algorithmiques élaborés, entre autres, dans le cadre de Paypal, dans un but sécuritaire et politique. Il s’agit ainsi d’en faire un laboratoire pour les instruments d’un nouvel autoritarisme, fondé sur l’usage d’outils technologiquement avancés par des entreprises.

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Élites de la tech, capitalisme numérique et recomposition du pouvoir

Si Thiel représente la face la plus élitiste du mouvement, dans la mesure où son réseau et son audience sont constitués principalement d’autres entrepreneurs ou de membres de l’élite économique américaine, le technofascisme dispose d’autres relais intellectuels : Curtis Yarvin alias Moldbug, et Nick Land. Yarvin défend, dans son blog, la mise en place d’une nouvelle forme de monarchie basée sur l’entreprenariat, au nom de la plus grande efficacité de celui-ci. Nick Land, de son côté, défend une forme d’accélérationnisme transhumaniste : un développement autoritaire de nouvelles technologies au service de l’amélioration de l’être humain, et ce pour faire émerger une version radicalement transformée et supérieure de l’espèce humaine.

Un autre mérite de l’ouvrage de Norman Ajari est qu’il ne décrit pas seulement l’idéologie technofasciste, mais cherche aussi à en rendre compte dans le contexte plus général des évolutions récentes du capitalisme, d’où le technofascisme tire son origine. Norman Ajari reprend les théoriciens des évolutions les plus récentes du néolibéralisme pour en critiquer certaines intuitions tout en en reprenant d’autres.

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Norman Ajari (…) ne décrit pas seulement l’idéologie technofasciste, mais cherche aussi à en rendre compte dans le contexte plus général des évolutions récentes du capitalisme.

Ainsi critique-t-il des théories selon lesquelles le capitalisme cognitif conduirait intrinsèquement à une collectivisation du profit1:  des entreprises devenues organismes « parasitaires » construisent des plateformes où les consommateurs produisent eux-mêmes des contenus ayant de la valeur (comme sur des blogs, podcasts, etc.) et prélèvent une part de cette valeur (elles n’ont pas besoin de contraindre des salariés à le faire); cela implique que la collectivisation de la production, et donc le partage collectif de la valeur, en seraient plus aisés, puisqu’il suffirait alors de rendre ces plateformes publiques. Or, si les entreprises de la tech se servent effectivement de l’activité de leurs utilisateurs pour produire du profit, ces utilisateurs n’en sont pas moins intégrés par là même dans un univers d’ordre capitaliste, empêchant ainsi la collectivisation du profit. Par ailleurs, nous ne nous trouvons pas (encore ?) dans un technoféodalisme, au sens d’une économie de prédation ou de prélèvement de ressources sur des usagers assujettis par des autorités souveraines. En effet, le paradigme des entreprises de la tech demeure capitaliste, et reste centré sur le réinvestissement économique du profit en vue de la croissance de ce dernier (ce que ne faisait pas le féodalisme, qui se concentrait sur l’exploitation prédatrice de territoires). Ces entreprises ne s’appuient pas non plus sur des liens interpersonnels, comme dans les sociétés féodales, mais bien des liens marchands.

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Au contraire, selon Norman Ajari, le technofascisme comme idéologie et processus constituerait une nouvelle forme de capitalisme monopolistique, tendant à intégrer de plus en plus fermement de multiples entreprises, avec pour perspective de supplanter l’État et concentrer en lui-même des fonctions similaires. La concentration de diverses entreprises dans des conglomérats de plus en plus serrés, qui constitueraient ainsi des « mégacorporations », permettrait de produire des formes de domination tout à fait privées, dont les utilisateurs dépendraient pour leur survie.

Dans ce cadre interprétatif, Elon Musk constituerait une forme d’incarnation des affects technofascistes, dont il formulerait le rêve et le désir implicite. En effet, Elon Musk vend, à travers ses différentes entreprises et projets, l’idéal d’une humanité entièrement débarrassée de ses limites terrestres, en particulier à travers la colonisation de Mars, dont il a fait l’un de ses mantras. Seule une forme autoritaire de gouvernement permettrait de concentrer les ressources économiques existantes dans la poursuite de ce but. De plus, Musk formule ce projet en reprenant les tropes et les codes des cultures geeks existantes. En ce sens, il opère en quelque sorte le passage du populisme au technofascisme : il utilise son pouvoir économique, à travers le réseau social X et sa participation au gouvernement américain, pour construire une image publique transgressive et en prise sur certaines contre-cultures, néanmoins centrée sur l’idéal d’une forme autoritaire de gouvernement en vue de la libération du potentiel des technologies humaines. Cela dit, il devient par là même un point focal des réactions contre le technofascisme, permettant la résistance.

Ainsi, en fin de compte, il ne faudrait pas selon Ajari parler de Lumières sombres, comme le font certains théoriciens, car cela ne reflète pas le fait que le technofascisme est plutôt le sous-produit d’une branche elle-même distincte des Lumières : les Lumières dites blanches, cherchant à maintenir et étendre une inégalité et une domination des hommes blancs occidentaux sur le reste du monde. Dans le technofascisme, cette inégalité doit simplement être préservée par des formes autoritaires de gouvernement et une accélération technologique. En réponse, Ajari appelle à une réappropriation de l’État au service des buts des subalternes, pour remettre au pas les tendances autoritaristes du secteur économique.

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Les limites du concept de technofascisme

L’approche de Norman Ajari permet ainsi de fournir une analyse cohérente d’un projet politique particulier, celui d’une élite visant restaurer une forme de domination blanche en utilisant le pouvoir des entreprises technologiques. Cela dit, on pourrait interroger la définition que Ajari se donne du fascisme : celle d’un projet politique de régénération d’une communauté imaginaire, à travers un principe hiérarchique permettant d’exclure de cette communauté ce qui entrave sa force. Cependant, c’est une définition centrée sur l’idéologie, ce qui conduit à intégrer dans un même concept (fascisme) des phénomènes sociologiquement différents : la base sociologique du fascisme traditionnel était la petite bourgeoisie, et non l’élite technologique et entrepreneuriale comme dans le cas du technofascisme, ainsi qu’Ajari lui-même le souligne.

Ensuite, l’ouvrage pourrait avoir un regard plus critique sur la perspective politique ultime du technofascisme, qui ne paraît pas pleinement cohérente. Le technofascisme se propose la privatisation complète des services étatiques tels que la sécurité, l’armée ou la justice. Or, cette perspective ne paraît pleinement réalisable que dans un contexte d’effondrement ou de faiblesse du pouvoir central, dans lequel les individus doivent effectivement « acheter » leur sécurité à des acteurs privés tels que des milices ou des mafias. Mais un tel contexte d’effondrement de l’État serait aussi un obstacle à la poursuite de l’activité économique et sociale, et du même coup au progrès scientifique et technologique promu par le technofascisme. Les technofascistes feraient bien, en ce sens, de relire Hobbes.

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La perspective politique du technofascisme ne semble donc pas pleinement cohérente. Il semble plus réaliste que les menées technofascistes conduisent in fine à une intensification de l’usage des ressources de l’État au service des entreprises, comme c’est le cas par exemple en Iran. Les Gardiens de la Révolution iraniens constituent ainsi un conglomérat économico-militaire où grandes entreprises et intérêts politiques sont devenus tout à fait indissociables. Si cela est déjà en partie le cas aux États-Unis, la poursuite de ce processus accroîtrait l’aspect oligarchique du régime politique américain.

Cet ouvrage dense, mais accessible, constitue ainsi un moyen efficace de se familiariser de manière critique avec certains inspirateurs idéologiques des politiques actuelles du gouvernement américain. De la sorte, il lance un avertissement bienvenu face au danger, non seulement pour les États-Unis mais pour le monde que représente cette tendance technofasciste, qui pourrait apparaître sous d’autres couleurs en France.

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Xenophon Tenezakis
juin 2026

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  • 1. Voir Michael Hardt et Antonio Negri, Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, La Découverte, trad. Nicolas Guilhot, 2004, 407 p.; Yann Moulier-Boutang, Le capitalisme cognitif. La Nouvelle Grande Transformation, Éditions Amsterdam, 2008, 320 p.
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Météores, 2026
219 p. 16 €

 

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