Le KGB à Tchernobyl. Une plongée inédite dans les archives ukrainiennes de Galia Ackerman
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Galia Ackerman a eu accès aux archives ukrainiennes du KGB sur Tchernobyl. Ce que révèlent ces documents est saisissant : la catastrophe n’a en rien été une surprise, mais la conséquence d’une situation parfaitement identifiée, qui néanmoins n’a pas été sérieusement prise en compte.
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Quarante ans après la catastrophe de Tchernobyl, l’historienne Galia Ackerman, qui connaît parfaitement le dossier et a déjà écrit plusieurs ouvrages sur le sujet1, propose un petit livre tout à fait étonnant. Elle a pu accéder aux archives ukrainiennes du KGB sur l’affaire, toujours accessibles alors que les archives russes ne le sont pas. Et les documents qu’elle a pu consulter sont doublement révélateurs. Ils nous renseignent évidemment sur la manière dont le Comité pour la sécurité de l’État s’est comporté, avant, pendant et après l’explosion du réacteur no 4, mais ils nous fournissent aussi un aperçu inédit du fonctionnement et des obsessions du KGB.
Héritier de la Tchéka – la Commission extraordinaire panrusse pour la lutte contre la contre-révolution et le sabotage, créée par Félix Dzerjinski sous l’autorité de Lénine, en 1917 – le KGB, aujourd’hui remplacé par la FSB, le Service fédéral de sécurité, était, comme l’écrit Galia Ackerman « les yeux et les oreilles du Parti ». Non seulement un organe de répression, mais également un vaste appareil technocratique de contrôle du pays et de la société, présent dans les entreprises, les écoles, les universités, les hôpitaux. Un réseau de surveillance généralisée, auquel nul n’échappait. S’il obéissait aux directives des dirigeants de l’Union soviétique, c’était lui qui conduisait, de manière exécutive, le pays. C’est cet aspect que mettent en lumière les archives ukrainiennes de la catastrophe.
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Des raisons de s’inquiéter
La décision de la construction de la centrale de Tchernobyl a été prise en 1966. Les travaux commenceront en 1971. Le KGB est bien sûr chargé d’en assurer la sécurité. Il dispose dès septembre de cette année-là d’un rapport commandé à un spécialiste du ministère de l’Énergie, qui insiste sur la surveillance du personnel, en raison des conséquences que pourraient avoir des actes de négligence ou de malveillance. Le KGB validera l’embauche des membres du personnel et les aura à l’œil. Son activité se déroulera, de manière obsessionnelle, sous le prisme de la menace de sabotage. Ce faisant, toutes les défaillances et tous les problèmes seront soigneusement documentés, si bien que les rapports mettent en évidence la mauvaise gestion des travaux, les vols de matériaux de construction, la corruption…
Il y avait, avant même la mise en service de la centrale, de sérieuses raisons de s’inquiéter. Mais cette surveillance ne permet en rien de rectifier la trajectoire. Les documents que présente Galia Ackerman sont à cet égard très éloquents : dans ces conditions, rétrospectivement, l’ « accident » de Tchernobyl n’a rien de surprenant. Il apparaît comme le reflet de l’état de la société soviétique et du délabrement de l’appareil technocratique dans un pays qui se voulait la seconde puissance mondiale. Les travaux avaient pris du retard, et en 1976, un rapport du KGB avertit que la mise en route du premier réacteur, prévue cette année-là et exigée « à tout prix »par le ministre de l’Énergie ukrainien, membre de l’Académie des sciences, Pietro Nieporojniy, est impossible « car cela pourrait entraîner des risques majeurs ». La centrale entrera en activité l’année suivante, mais dès 1978, le KGB s’inquiétera de « violations du régime de sécurité » pouvant entraîner des contaminations radioactives.
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Tchernobyl apparaît comme le reflet de l’état de la société soviétique et du délabrement de l’appareil technocratique dans un pays qui se voulait la seconde puissance mondiale.
Les rapports feront ensuite état d’une série de plusieurs « accidents ». Mais dès lors, le KGB se souciera surtout de faire en sorte que cela ne s’ébruite pas et ne ralentisse pas les travaux de construction qui se poursuivent. La surveillance s’étendra aux lieux où vivent les employés de la centrale, en particulier à la ville de Pripiat, décourageant toute contestation quant aux conditions de vie, par des « entretiens prophylactiques » avec ceux qui pourraient devenir des leaders… Un document pour le moins étonnant fait état de l’élevage de poissons dans le bassin de refroidissement de la centrale, lequel poisson est vendu à la population « sans analyse de la situation sanitaire et épidémiologique ». Un rapport ultérieur du KGB établira qu’il est impropre à la consommation. Mais l’accès au bassin sera simplement « interdit à toute personne non autorisée » par le directeur de la poissonnerie… Comme le note Galia Ackerman, on ne va tout de même pas « gâcher » les denrées disponibles, comme on ne gâchera pas plus tard la viande des animaux contaminés abattus ni le lait récolté, jugé non conforme (il sera transformé… en beurre !).
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L’organisation méthodique de la désinformation
Enfermé dans son obsession obsidionale, le KGB sera surtout soucieux d’identifier les menaces potentielles dans la population qui vit autour de la centrale. Il pointe donc les personnes d’origine étrangère ou ayant des liens avec l’étranger, celles qui ont « des correspondances avec les pays capitalistes », les malades mentaux, les nationalistes ukrainiens et… les Chinois. Pour cela, il mobilise des dizaines de personnes et met en place toute une organisation.
Quand surviendra la catastrophe, cette fixation sur la menace étrangère, sur les rumeurs négatives, cette volonté de garder l’information sous cloche pour éviter que la population soviétique et l’étranger ne soient informés des défaillances d’un régime supposé infaillible déterminera toute l’action du KGB. La dissimulation sera de règle, avec, à la clé, la manipulation des chiffres rendant compte du degré de contamination de l’air, de l’eau, de la nourriture et du niveau de radiation provoqué par l’explosion du réacteur. Autrement dit, les impératifs de santé publique seront tenus pour négligeables au regard d’une certaine conception de la sécurité de l’Union soviétique.
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De la même manière, le KGB veillera à dégager l’État de sa responsabilité, en mettant l’accent sur les erreurs individuelles commises par le directeur de la centrale, son ingénieur en chef et son adjoint. Le but de la manœuvre était d’éviter toute mise en cause de la conception du réacteur, dont on savait pourtant dès le début qu’il présentait de gros défauts et faisait courir des risques importants. Pour le KGB, la raison d’État devait l’emporter, face aux « ennemis » et aux « délateurs ». C’est ainsi qu’il a organisé sciemment et méthodiquement la désinformation non seulement des citoyens soviétiques, mais aussi des journalistes étrangers.
Ce que montre également Galia Ackerman, c’est comment, au fil du temps, le pouvoir de la pieuvre guébiste s’est amoindri. Le Comité surveille, produit des rapports, dissimule, mais le contrôle lui échappe au fur et à mesure que la société, sous l’effet de la perestroïka et de la glasnost, s’autonomise. Il constate lui-même qu’il ne peut que suivre le cours des choses, mais qu’il ne tient plus les rênes. Cependant, avec son affaiblissement, c’est le régime soviétique qui s’effondre.
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On ferme le livre avec une question auquel les rapports ukrainiens du KGB ne pouvaient pas apporter de réponses : comment se fait-il que quarante ans plus tard, ce soient les héritiers du KGB qui soient de nouveau au pouvoir, directement cette fois-ci et non plus sous la tutelle des dirigeants du Parti ? Sans doute d’autres rapports, bien plus tard, nous l’apprendrons, puisque depuis la Tchéka, l’usage a toujours été de tout consigner.
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- 1. Voir Tchernobyl, retour sur un désastre, Buchet-Chastel, 2006 ; Traverser Tchernobyl, Premier Parallèle, 2016.
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