Les Fossoyeurs: Le témoin clé de l’effondrement de 1940
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André Géraud, dit Pertinax (L’Artilleur, 25 €, 2026)
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André Géraud, dit Pertinax (1882-1974) figure parmi les rares observateurs qui ont entrevu la menace militaire nazie et pris la mesure de la déliquescence de l’État français. En 1943, il publie aux États-Unis sous le titre Les Fossoyeurs une analyse très documentée de l’effondrement du pays avec Daladier, Gamelin, Reynaud et Pétain en maîtres d’œuvre. L’ouvrage est enfin réédité pour les passionnés et les spécialistes de la période.
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Les Fossoyeurs, somme en deux volumes publiée pour la première fois à New York en 1943, n’est pas seulement un témoignage essentiel sur l’effondrement, en six semaines, d’une France censée aligner la « meilleure armée du monde ». C’est aussi et surtout l’autopsie de cette défaite, pratiquée par un homme qui, depuis vingt ans, voyait croître les symptômes du mal et ne cessait d’avertir ses contemporains sur les moyens de l’enrayer. Des contemporains dont il connaissait la quasi-totalité des dirigeants politiques, mais aussi économiques et financiers, qu’ils soient Français, britanniques ou américains — ceux qu’on nomme aujourd’hui les « décideurs », dont il s’aperçut avec effroi qu’ils excellaient surtout à ne rien décider, emportés qu’ils étaient par un tourbillon d’intérêts contradictoires, dont certains honteusement privés…
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Ce constat aurait pu entraîner Pertinax vers les extrêmes de son époque — une droite antirépublicaine assimilant la démocratie à l’impuissance ou une gauche radicale ne concevant de salut que dans la révolution —, or il n’en fut rien.
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Un observateur d’une exceptionnelle clairvoyance
Le 25 mai 1917, Géraud publie sa première chronique à la « une » de l’Écho de Paris. Plus de 6 000 suivront jusqu’en 1938, en sus des papiers qu’il continuera de livrer, non seulement à la presse anglaise mais, avec de plus en plus de régularité, aux journaux de la North American Newspaper Alliance, créée en 1922 par le « tycoon » républicain, Harry Chandler, consortium qui fédère alors plus de cinquante titres paraissant aux États-Unis et au Canada.
En pleine guerre, alors que la censure est partout et que les esprits les plus fins — tel Maurice Barrès dans ce même Écho de Paris ! — préfèrent relayer le « bourrage de crâne » de l’état-major qu’exposer sereinement l’état des rapports de force, Pertinax se livre, sous le titre tout simple Où en sommes-nous ?, à un exercice géopolitique de haute volée.
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Il ne dissimule pas à ses lecteurs que la guerre sous-marine à outrance déclenchée par l’Allemagne depuis le début de l’année contre les convois alliés est « l’un des problèmes vitaux du moment présent (qui) peut mettre en péril nos communications maritimes et nous empêcher, soit de procéder à la lente mobilisation mondiale, soit d’en attendre le plein secours ». Quel secours ? Celui bien sûr, des États-Unis, qui sont entrés en guerre contre l’Allemagne un mois plus tôt, mais dont aucun contingent n’a encore débarqué en France. Or en ce printemps de 1917, à l’heure même où écrit Pertinax, la marine marchande britannique connaît ses pires pertes de tout le conflit : 800 000 tonnes envoyées par le fond pour le seul mois d’avril !
Surtout, le journaliste s’inquiète des conséquences de la Révolution russe — la première, celle de février 1917, qui a entraîné l’abdication du Tsar et dont il pressent qu’elle va déboucher sur l’effondrement du front oriental et laisser à l’Allemagne les mains libres à l’Ouest. Il écrit : « L’œuvre de Pierre le Grand et de Catherine va-t-elle être défaite ? Repoussée de la Baltique et de la Mer noire, l’État russe sera-t-il rejeté en Asie au profit d’une débordante Mitteleuropa ? »
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Déjà apparaît ce qui deviendra son obsession avec l’avènement du nazisme : l’Europe de l’Ouest en général et la France en particulier ont besoin, à l’Est, d’un allié capable d’équilibrer la puissance renaissante d’une Allemagne habitée par de nouveaux démons. Sans doute aurait-il préféré que cet allié ne fût pas communiste. Mais quand la survie de son pays est en jeu, l’heure n’est pas à arbitrer les élégances !
Enfin, Pertinax croit à la victoire finale parce que « toutes les ressources de l’univers ont été silencieusement transférées à la coalition libérale » — Charles de Gaulle ne dira pas autre chose, le 18 juin 1940, en annonçant que l’oppresseur hitlérien serait vaincu par ces « forces immenses qui n’ont pas encore donné ». Mais il alerte sur le danger qui guette la France quand elle aura gagné la guerre : abandonner à la « civilisation Anglo-saxonne en train de se constituer » le leadership de la modernité économique : « Notre patrie ne doit pas être seulement la terre sainte du sacrifice militaire et de la liberté. À son couronnement moral, de grandes assises matérielles de doivent pas manquer. Sans plus attendre, il faut les construire ».
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Ou comment, en trois colonnes : exposer la complexité d’une conjoncture ; donner des raisons d’espérer sans tomber dans un optimisme de commande ; esquisser les enjeux des vingt ans à venir avec une justesse de ton qui, plus d’un siècle plus tard, force encore l’admiration… et démontrer au passage qu’un patriote peut être autre chose qu’un aboyeur !
En choisissant de jeter l’ancre à l’Écho de Paris, André Géraud choisit un journal qui lui ressemble. Catholique et patriote mais étranger aux excès de la presse nationaliste et monarchiste de l’époque. L’Action française, par exemple, qui, à l’image de son fondateur, Charles Maurras, ruine la valeur de certaines de ses analyses par une véhémence confinant parfois au délire…
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Dans les années qui suivent la Grande Guerre, il pressent combien le pacifisme d’Aristide Briand (« Arrière les canons ! Arrière les mitrailleuses » ; « Je déclare la paix au monde », etc.) sert objectivement le grand dessein du réarmement allemand.
Avec la montée du nazisme, les éditoriaux de Pertinax deviennent littéralement prémonitoires. À l’issue des législatives allemandes de 1930 qui voient le NSDAP devenir la deuxième force politique du Reichstag, il écrit le 5 octobre : « Les élections allemandes signifient que le Reich s’oriente vers un régime de force et que la politique de M. Briand a vécu ».
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Honte aux prophètes de malheur ! s’exclame pour sa part le socialiste Léon Blum quand, deux ans plus tard, les nazis reculent légèrement aux élections de 1932. « Hitler est désormais exclu du pouvoir, proclame le leader socialiste dans Le Populaire du 8 novembre. Il est même exclu, si je puis dire, de l’espérance du pouvoir ». Et L’Action française, pour une fois d’accord avec sa bête noire, de titrer : « Le crépuscule d’Hitler » …
Quand, le 19 octobre 1933, Hitler, devenu chancelier, quitte sans prévenir la SDN (Société des Nations, ancêtre de l’ONU), plus aucun doute n’est permis sur ses intentions. Mais L’Écho de Paris, et bien sûr Pertinax, Kerillis et Pironneau, sont encore et toujours les seuls au sein de la presse française à crier « au loup ! ». Les seuls, aussi, en dépit de leur anticommunisme revendiqué, à soutenir l’utilité du Pacte franco-soviétique signé entre Pierre Laval, alors ministre des affaires étrangères (mais initié par son prédécesseur, Louis Barthou) et son homologue russe Maxime Litvinov, le 2 mai 1935.
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Et voici que quelques semaines plus tard, c’est d’Angleterre qu’arrive la surprise : le 18 juin 1935 (jour d’anniversaire de Waterloo !) Londres annonce conjointement avec Berlin la signature d’un pacte naval autorisant l’Allemagne à construire une flotte de guerre égale à 30% du tonnage britannique. Pour la France, qui n’a pas été tenue au courant des négociations, le camouflet s’apparente à un coup de poignard dans le dos.
Tout attaché qu’il soit à l’alliance britannique, et justement parce qu’il la souhaite indissoluble, Pertinax ne mâche pas ses mots : « Adolf Hitler a triomphé du principe de la paix indivisible… Jusqu’ici, nous avions dans l’esprit que la sécurité de l’ouest ne pouvait être achetée au détriment de celle de l’est. Maintenant l’Angleterre semble estimer que la paix maritime et aérienne peut être établie sans que simultanément, la paix continentale soit assurée. Quelle étrange dissociation ! » Et de conclure : « Nous n’avons pas à reconnaître un arbitrage qui s’est exercé sans souci de nos intérêts ».
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Un condensé de l’effondrement de l’État français
Après un bref passage par Londres, à la fin de juin 1940, c’est à Washington, où il a pris soin d’emmener ses précieuses notes que Pertinax entreprend la rédaction des Fossoyeurs tout en poursuivant sa collaboration avec les journaux américains et britanniques.
Dans le premier tome, le récit s’organise autour des trois derniers chefs de la IIIème République : Gamelin, le fossoyeur militaire, Daladier, le fossoyeur de notre diplomatie et Reynaud, le fossoyeur de de la République, lui sur les épaules duquel reposaient tous les espoirs des antimunichois et qui ne trouva rien de mieux que de transmettre ses pouvoirs à Pétain en l’échange d’une ambassade à Washington qu’il n’obtint même pas. Dans le second tome, tout entier consacré à ce même Pétain, c’est du fossoyeur de la souveraineté et de la liberté de la France qu’il est question.
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Gamelin n’est rien d’autre, pour lui, qu’une fausse valeur absolue… Et surtout l’alibi de ceux qui, en 1936, restèrent inertes quand Hitler remilitarisa la Rhénanie. Après avoir fièrement proclamé, le 8 mars, à la radio, que la France ne laisserait pas Strasbourg « sous le feu des canons allemands », le président du Conseil, Albert Sarraut, demande en effet au chef d’état-major de l’armée française s’il dispose de plans précis à mettre en œuvre pour réagir au coup de force ? L’autre lui répond par un haussement d’épaule qu’il faudrait au moins 300 000 hommes pour maîtriser la situation. Et que, si la Wehrmacht devait résister, on irait sans doute vers une mobilisation générale et une « guerre d’usure » ! Une « guerre d’usure » pour déloger 12 batteries d’artillerie ?
Jusqu’alors, Gamelin passait, y compris aux yeux des Allemands, pour le général le plus brillant de l’armée française. Peu de gens savaient qu’en privé, ses subordonnés le surnommaient « Baudelaire » (à cause du vers célèbre « Je hais le mouvement qui déplace les lignes »). Quand, quelques mois plus tard, Hitler apprit que ledit « Baudelaire » avait évalué les troupes entrées en Rhénanie à 22 divisions et à plus de 120 celles dont la Wehrmacht embryonnaire de mars 1936 était censée disposer, il comprit qu’il était confronté à « la plus extraordinaire nullité du moment ».
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« Gare à Hitler ! »
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Ils nous avaient prévenus de la menace nazie
Après la Grande Guerre de 1914-1918, dans une Europe meurtrie et agitée de mille tourments, très peu de gens ont pris la mesure du danger nazi. Sans doute moins d’une dizaine, tous français à une exception près !
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Dans la vie faut pas s’en faire (Maurice Chevalier, 1921)
Pendant que les Occidentaux s’enivrent dans la paix retrouvée des Années Folles (les années 1920), le reste de l’Europe subit les contrecoups de la guerre. L’historien Robert Gerwarth rappelle que « plus de quatre millions de personnes trouvèrent la mort lors des conflits armés de l’Europe d’après-guerre » (Les Vaincus, Seuil, 2017).
La Russie, devenue URSS, enchaîne guerre civile, famines et répressions, cependant que l’Italie rompt avec la démocratie. Mussolini et sa pratique autoritaire du pouvoir, fondée sur la sacralisation de l’État, font très vite des émules dans les petits pays d’Europe centrale et méditerranéenne : Horthy en Hongrie, Pilsudski en Pologne, Seipel et Dollfus en Autriche, Primo de Rivera en Espagne, Salazar au Portugal, Metaxàs en Grèce…
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Autant dire que la montée laborieuse du NSDAP, le parti nazi, en Allemagne fait figure d’épiphénomène. Qui pourrait s’inquiéter d’un peintre raté à la gesticulation ridicule ?
Avec le krach de Wall Street en octobre 1929 et l’explosion du chômage en Europe, tout se gâte. Chacun se consacre à ses problèmes intérieurs : emploi, salaires, monnaie, commerce…
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En France, dès janvier 1930, le président du Conseil André Tardieu et son ministre de la Guerre André Maginot évacuent la question militaire en engageant la construction d’une ligne fortifiée de la Méditerranée à la frontière franco-belge.
Ainsi, dans leur esprit, la menace allemande ne sera plus à craindre, d’autant que la République fondée à Weimar s’est consolidée et se veut encore pleinement démocratique.
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Les Cassandre de l’hitlérisme

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Le premier à prévenir ses concitoyens de la menace militaire du IIIe Reich intervient… douze ans avant celui-ci et avant même que Hitler n’adhère à ce qui deviendra le parti nazi ! Il s’agit de Jacques Bainville, un historien à succès de 50 ans. Disciple du royaliste Charles Maurras, il écrit dans son journal L’Action française.
Dès octobre 1918, tandis que l’Autriche-Hongrie se disloque, il adjure Clemenceau de sauver la Double-Monarchie : « Une anarchie, compliquée d’une effroyable mêlée ethnique, menace de se développer sur les ruines de la seule organisation qui, jusqu’ici, ait été capable d’ordonner ce chaos. »
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Puis, voilà qu’après la conclusion du traité de paix de Versailles, le 28 juin 1919, il découvre le pamphlet Les Conséquences économiques de la paix dans lequel l’économiste John Maynard Keynes dénonce les réparations imposées à l’Allemagne et y voit la source de futurs conflits.
En réaction, dès l’année suivante, il publie Les Conséquences politiques de la paix, un court essai dans lequel il analyse avec une prescience extraordinaire les conséquences à venir du traité de paix pour les deux décennies à venir. Tout juste n’a-t-il pas pu donner le nom du chef qui allait reconduire l’Allemagne à la guerre !
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Jacques Bainville s’inquiète en premier lieu du remodelage de l’Europe centrale : « il reste l’Allemagne, seule concentrée, seule homogène, suffisamment organisée encore, et dont le poids, suspendu sur le vide de l’Europe orientale, risque de faire basculer un jour le continent tout entier. […] L’œuvre de Bismarck et des Hohenzollern était respectée dans ce qu’elle avait d’essentiel. L’unité allemande n’était pas seulement maintenue, mais renforcée ».
Prophétique, il voit dans le traité de Versailles les germes d’un autre conflit : « On ne peut donc pas dire que le traité ne démembre pas l’Allemagne. Il la démembre nettement à l’Est, à un point sensible, très loin de la prise des Alliés. Il la démembre au profit de la Pologne, trois fois moins peuplée qu’elle et plus de vingt fois moins forte si l’on tient compte des faiblesses intimes de l’État polonais et des périls qu’il court. Regardez encore cette carte si parlante. Accroupie au milieu de l’Europe comme un animal méchant, l’Allemagne n’a qu’une griffe à étendre pour réunir de nouveau l’îlot de Koenigsberg. Dans ce signe, les prochains malheurs de la Pologne et de l’Europe sont inscrits »
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L’essai recueille un succès d’estime… mais ne conduit pas pour autant gouvernants français et britanniques à réviser leurs options politiques et diplomatiques.
Jacques Bainville souffre de n’être pas mieux écouté que Cassandre, fille du roi de Troie, qui avait reçu le don de prophétie assorti du malheur de ne pouvoir convaincre personne (Iliade). Mais il est bientôt rejoint par d’autres observateurs aussi visionnaires que lui, à commencer par le journaliste André Géraud, dit Pertinax.
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À l’issue des législatives allemandes de 1930 qui voient le parti nazi devenir la deuxième force politique du Reichstag, Pertinax écrit dans son journal L’Écho de Paris (conservateur), le 5 octobre 1930 : « Les élections allemandes signifient que le Reich s’oriente vers un régime de force et que la politique de M. Briand a vécu ».
Ce diagnostic reviendra régulièrement dans ses chroniques, malgré les haussements d’épaules des apôtres de la « sécurité collective » incarnée par la Société des Nations (SDN).
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Là-dessus, le 7 juillet 1933, peu après l’accession de Hitler à la chancellerie, Henri de Kérillis, rédacteur en chef du même journal, écrit un fameux éditorial : « (…) L’Allemagne n’est pas l’Italie. L’Allemagne qui garde son fond barbare, est une nation turbulente et batailleuse qui rêve de guerre et de conquête, une nation vaincue que hante l’espoir de la revanche. Les réformes jetées par Hitler en pâture à ses troupes ne sauraient valoir que pour un temps court. On peut même admettre qu’elles causeront un tel trouble et qu’elles apporteront de telles déceptions que la nécessité d’une diversion se fera bien vite sentir et qu’en tous les cas, le pays aura tôt fait de se retourner vers les objectifs extérieurs.
C’est pourquoi, au « Centre de propagande » je demande avec une insistance pressante à mes amis de tenir sans cesse l’opinion publique en éveil. Certes, les dangers ne manquent pas à cette heure. Mais celui-là domine de loin tous les autres. Gare à Hitler ! Gare aux nazis ! Gare à l’Allemagne qui arme ! » (source gallica.bnf.fr / BnF).
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Le 20 octobre 1933, c’est le chroniqueur militaire de L’Écho de Paris, André Pironneau, qui dénonce l’impréparation de l’armée française devant la menace allemande ! Et il saisit cette occasion pour mettre en avant les propositions quasi-révolutionnaires d’un lieutenant-colonel encore inconnu, Charles de Gaulle. Il écrit ainsi : « Des troupes de choc, formées de spécialistes, motorisées, en partie blindées, changeraient du tout au tout nos moyens d’agir pour maintenir la paix et, éventuellement, les conditions de notre sécurité propre. (…) C’est la formule qu’a lancée le commandant de Gaulle. (…) Enfin, vis-à-vis des Allemands, dont la puissance industrielle n’a d’égale que leur esprit de méthode et d’organisation, nous devons mettre notre industrie à même de procéder, dans le plus bref délai possible, aux fabrications de guerre. (…) Pendant qu’il en est encore temps encore, nous appelons sur ces réformes essentielles, l’attention des hommes responsables. Et qu’on ne voie dans cet appel aucune arrière-pensée politique ! La Défense nationale est un domaine indivis entre tous les Français » (source gallica.bnf.fr / BnF).
Par la suite, de connivence avec de Gaulle, André Pironneau publiera une quarantaine de chroniques sur le réarmement et la motorisation de l’armée.
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À la tribune de la Chambre des députés, ces appels désespérés sont repris par Georges Mandel. Député-maire de Soulac (Gironde), il débuta comme journaliste à L’Aurore et chef de cabinet de Clemenceau pendant la Grande Guerre.
Le 9 novembre 1933, il s’en prend à l’immobilisme du gouvernement Sarrault face à la menace hitlérienne : « Nos voisins d’Outre-Rhin, c’est évident, n’ont jamais pris leur parti de la défaite. Ils n’ont qu’un objectif : démanteler les traités pour que, selon le mot de leur maréchal-président, « les anciennes terres allemandes redeviennent allemandes ». Et tour à tour, avec Stresemann, avec Curtius, avec Bruning, ils avaient essayé, en « finassant », de réaliser leurs desseins par des voies pacifiques.
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Mais, depuis l’avènement du Troisième Reich, ils comptent de nouveau sur l’emploi de la force (…). Or, quelle va être la riposte du gouvernement ? (…) Tandis que tous les autres pays victorieux ont augmenté leurs dépenses de défense nationale – l’Angleterre de 20,9%, les Etats-Unis de 56,6%, l’Italie de 77%, le Japon de 203% – la France est le seul qui, depuis 1913, ait à peu près maintenu les siennes au même niveau.
Et, alors qu’elle avait abaissé la durée du temps de service à deux années, puis à dix-huit mois et enfin à douze mois, et réduit de moitié le chiffre de ses divisions métropolitaines, elle a accueilli le triomphe et l’avènement de l’hitlérisme par une diminution massive de 2 milliards sur ses crédits de la guerre, de la marine et de l’air. »
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Pourquoi on ne les a pas écoutés
Hors de France, on ne connaît guère que Winston Churchill qui ait tenté de mettre en garde ses concitoyens contre la menace militaire du IIIe Reich.
Il n’a jamais été entendu pour de solides raisons : au cours des quarante premières années d’une carrière politique très remplie, il s’est trompé plus souvent que de raison dans ses jugements et ses actions. On lui attribue ainsi l’échec de l’offensive des Dardanelles en 1915, la calamiteuse gestion de la monnaie en 1925, sa défectueuse appréciation de Gandhi en 1931, son erreur de casting dans la crise dynastique de 1936, etc.
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En France, au contraire de Churchill, les Cassandre de l’hitlérisme n’étaient guère connus.
Outre les journalistes Bainville, Pertinax, Pironneau et Kérillis ainsi que le député Mandel, déjà cités, on pense également à Geneviève Tabouis, correspondante du quotidien L’Œuvre auprès de la SDN (Genève) ainsi qu’à André François-Poncet, ambassadeur de France à Berlin.
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Tous ces observateurs s’affichaient comme modérés ou conservateurs en matière politique, y compris Jacques Bainville, très éloigné des outrances de ses amis de L’Action française et de son mentor Charles Maurras.
Mais dans son ensemble, l’opinion publique, préférait les ignorer. Encore mal remis de la boucherie de la Grande Guerre, quinze ans plus tôt, les Françaisse rassuraient sur la double conviction d’avoir la « meilleure armée du monde », celle qui avait remporté la Victoire en 1918, et de disposer d’une défense inexpugnable, la ligne Maginot.
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À gauche, on se souciait moins de prévenir une agression de l’Allemagne que de dénoncer une illusoire menace fasciste intérieure. On avait cru la voir dans la manifestation sanglante du 6 février 1934. C’était lui accorder trop d’importance.
Cette manifestation exprimait simplement l’exaspération des classes populaires face à la déliquescence de l’État profond, illustrée par l’affaire Stavisky et plus tard mise en lumière par l’historien-soldat Marc Bloch dans L’Étrange défaite. Elle sera résumée dans une cinglante formule de De Gaulle à propos du président Albert Lebrun : « Comme chef d’État, deux choses lui avaient manqué : qu’il fut un chef, qu’il y eut un État » (Mémoires de guerre).
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La même année, l’Allemagne tombait sous le pouvoir absolu de Hitler et Staline inaugurait en URSS le système le plus répressif que l’humanité ait connu.
Deux ans plus tard, le 3 mai 1936, la gauche unie remportait les législatives sous la bannière du Front populaire et aussitôt, le gouvernement de Léon Blum, débordé par les grèves, concédait la semaine de 40 heures et les congés payés.
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Il y avait matière à se réjouir de ces belles conquêtes sociales si ce n’est qu’elles survenaient avec un demi-siècle de retard sur l’Allemagne de Bismarck et surtout au pire moment qui soit, alors que Hitler engageait à marche forcée le réarmement de l’Allemagne…
La guerre allait dès lors devenir inéluctable sans que les Cassandre y pussent quoi que ce soit.
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Dans son livre Les Fossoyeurs, écrit en 1943, pendant son exil à New York, André Géraud (Pertinax) fait un récit très documenté de cette descente aux enfers, à travers le portrait de quatre protagonistes : le général Maurice Gamelin et les trois derniers présidents du Conseil Édouard Daladier, Paul Reynaud et Philippe Pétain.
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