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« Famine rouge », d’Anne Applebaum : Lénine et Staline, affameurs

Avec le magistral « Famine rouge », l’historienne Anne Applebaum décrit l’implacable mécanique de la famine ukrainienne en 1932-1934, produit de l’utopie soviétique.

 
Paysans ukrainiens fuyant la famine, vers 1932-1933. akg-images/Pictures From History

« Famine rouge. La guerre de Staline en Ukraine » (Red Famine. Stalin’s War on Ukraine), d’Anne Applebaum, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Grasset, 532 p., 26 €.

Quand, en 1937, l’Union soviétique entreprend un recensement de sa population, la presse officielle n’attend pas ses conclusions pour célébrer un formidable essor démographique. Mais, alors que les statisticiens tablaient sur 170 millions, le chiffre se révèle catastrophique : 162 millions. On constitue une nouvelle équipe, dont les résultats, l’année suivante, ont le bon goût de se confondre avec l’objectif. Commentaire de Staline : « Sous lesoleil de la Grande Révolution socialiste se produit une augmen­tation de la population (…) encore jamais vue. »

C’est, bien sûr, le contraire qui est vrai : des millions de personnes font défaut. Mais que s’est-il passé ? Une part décisive de la ­réponse, démontre Anne Applebaum dans Famine rouge, est à chercher en Ukraine où, entre 1932 et 1934, la faim a ravagé les campagnes, comme elle l’a fait, de manière moins intense, à travers d’autres régions d’URSS. Des études démographiques qui font désormais autorité établissent à 3,9 millions, durant la période, les morts « en excédent » en Ukraine, auxquels s’ajoute presque 1 million d’autres à travers le reste de l’Union.

Une fresque unique de la réalité soviétique

Comme dans Goulag (Grasset, 2005) ou Rideau de fer (Grasset, 2014), la journaliste et historienne américaine combine une vaste série de documents, de témoignages et de travaux historiques récents pour rendre compte, d’une manière plus complète que cela n’a été fait jusque-là, des événements résumés par ces chiffres. Elle brosse, ce faisant, une fresque unique de la réalité soviétique, d’une précision étourdissante. Ainsi de sa reconstitution des mois de famine, à partir du printemps 1932, qui tient aussi bien du tableau clinique que du récit d’épouvante, tant chaque étape du désastre est rendue présente.

A leur point le plus extrême, pendant le printemps 1933, les rues, les champs, les chemins d’Ukraine sont peuplés de corps effondrés, vivants ou morts. Une survivante : « On ne souhaite rien, on n’a pas même envie de manger. (…) Vous vous couchez et vous attendez la mort. » Enfants abandonnés, que leurs parents ne veulent pas voir mourir, cannibalisme, corps déformés, gonflés, devenus translucides après des semaines sans nourriture – « comme un sac plastique », se souvenait un autre rescapé, des années plus tard… En un chapitre, placé au centre du livre, Anne Applebaum déroule, implacable, la litanie de la destruction.

« Dans tous les villages, emparez-vous de 15 à 20 otages, et en cas de quotas non remplis, alignez-les tous contre le mur », ordonnait Lénine, en 1921

Ces pages n’épuisent pourtant pas la puissance de cette somme magistrale. Avant, après, en remontant loin dans l’histoire ukrainienne, et en se rapprochant, à la recherche des causes profondes et immédiates, puis du traitement mémoriel de ce que les Ukrainiens nomment « Holdomor » – l’extermination (« mor ») par la faim (« holod ») –, l’historienne explore non un moment tragique de l’histoire soviétique, mais cette histoire même, comme ramassée en lui.

Quelles décisions, quelle visée politique et, au-delà, quelle idée de l’humanité peuvent conduire à une infamie de cette ampleur ? De l’enquête minutieuse d’Anne Applebaum, ressort une double politique, élaborée au lendemain de la révolution bolchevique, de pillage de l’Ukraine, depuis longtemps « grenier à blé » de la Russie, et de transformation, par la contrainte et la violence, de cette société rurale, attachée à un mode de vie traditionnel.

Quotas d’exportation disproportionnés

La lutte contre les « koulaks », paysans prétendument riches, ­séparés de leur groupe familial et villageois, puis la collectivisation forcée déstabilisent, dès le début des années 1920, l’ensemble de l’agriculture ukrainienne. Mais l’exigence des autorités ne faiblit pas pour autant : des quotas d’exportation disproportionnés sont imposés à mesure que les récoltes s’appauvrissent, dans l’objectif de plus en plus illusoire de nourrir les ouvriers des villes soviétiques, au nom de la « fraternité » des paysans et des prolétaires. Au bout du compte, les paysans meurent, spoliés du peu de chose qu’ils pouvaient encore produire.

« Dans tous les villages, emparez-vous de 15 à 20 otages, et en cas de quotas non remplis, alignez-les tous contre le mur », ordonnait Lénine, en 1921. Staline, lui succédant, durcit cette politique, jusqu’à maintenir les quotas pendant la famine, mais rien, dans ses décisions, ne s’éloigne d’une continuité avec les choix de Lénine. Quand Khrouchtchev entamera, en 1956, un examen critique des errances du système, il ne sera pas question de cet épisode – qui demeurera tu jusqu’à la chute de l’URSS, en 1991. L’heure était à la déstalinisation. Il aurait fallu aller aux racines pour regarder les morts ukrainiens en face, et dès lors renoncer à soi-même.

« déléniniser » donc,

Se joue ici, en définitive, l’ambition fondamentale du totalitarisme soviétique : la métamorphose de l’humanité « sous le soleil de la Grande Révolution socialiste ». C’est peu de dire que le modèle visé ne ressemblait pas au paysan ukrainien, lequel, entré de force dans cette grande machine d’ingénierie humaine, devait par conséquent y être régénéré, « prolétarisé », écrit Anne Applebaum. Mais ce n’est pas un « homme nouveau » qui est sorti de la machine. Et lorsque, refermant le livre, le lecteur songe à ce vieux slogan, il ne peut chasser de son esprit l’image de corps difformes, translucides, abandonnés, à la fois vivants et morts, sur le sol des villages ukrainiens.

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