Dans le Vercors, des villageois s’associent pour développer l’énergie solaire
Les « centrales villageoises », sociétés citoyennes à gouvernance locale, insufflent la transition énergétique sur leur territoire en louant des toits à des particuliers, des entreprises ou des collectivités pour y installer des panneaux solaires.
« Des solutions pour la planète ». Dans le village de Vassieux-en-Vercors (Drôme), perché sur un plateau du Vercors grand ouvert sur le ciel, les panneaux solaires prospèrent : sur les toits de l’école, du foyer de ski de fond, du gîte Les Myrtilles… Non loin de là, à Rencurel, au centre du massif préalpin, c’est l’église qui a été coiffée de ces grands panneaux noirs. « Tout un symbole », note fièrement Francis Tasset.
Ce physicien à la retraite s’est impliqué dans la centrale villageoise VercorSoleil, une entreprise citoyenne qui œuvre en faveur des énergies renouvelables et des économies d’énergie sur son territoire. « Tous les matins en prenant le café, je fais le tour des installations sur mon ordinateur, dit-il. Je vérifie si les panneaux produisent bien… » Depuis sa création en 2015, VercorSoleil a réalisé vingt-cinq installations photovoltaïques dans six villages du Vercors. « Tous les toits publics qui le pouvaient sont équipés », affirme M. Tasset.
VercorSoleil fait partie des 47 centrales villageoises, dont 22 en production, regroupées au sein d’une association du même nom. Chacune suit un cadre et des statuts types, mutualisant de nombreux outils (police d’assurance, site Internet, simulateurs économiques, etc.). Leur modèle : sur un territoire défini, des habitants créent une société – dont ils deviennent actionnaires – qui loue des toits à des particuliers, des entreprises ou des collectivités pour y installer des panneaux solaires. La centrale lance des travaux groupés, permettant d’installer plus de panneaux à moindre coût (préétudes communes, subventions…).
En général, toute l’électricité est revendue à EDF. « Les projets doivent être rentables, même si le montant des dividendes, et des loyers, sont minimes, souligne Jean-Eric de Rango, président de VercorSoleil. C’est avant tout une démarche d’engagement citoyen, le seul bénéfice est de faire avancer la transition énergétique à notre échelle. »
De petits projets, toujours plus nombreux
A l’origine, les premières centrales villageoises sont nées en 2010 sur huit sites pilotes de la région Rhône-Alpes, dont le parc naturel du Vercors. « A l’époque, le parc était démarché pour de gros projets photovoltaïques, qui impliquaient de déforester des zones… On a refusé et on a travaillé sur de petits projets portés par les citoyens et les collectivités locales », explique Emmanuel Jeanjean, chargé des énergies dans le parc.
Qui dit petit projet dit faible production : la centrale VercorSoleil produit actuellement « l’équivalent d’une grosse centaine de foyers, soit environ 3 % de la consommation électrique du territoire, industrie et agriculture comprises », selon Jean-Eric de Rango. Symbolique, certes. Mais pour Emmanuel Jeanjean, les six centrales villageoises qui couvrent désormais tout le territoire du Vercors ont un rôle à jouer quant aux ambitions du parc, qui se veut un territoire à énergie positive : « On produit déjà 65 % de l’énergie qu’on consomme, 80 % grâce à l’hydroélectrique. La part du solaire reste minime, mais on veut la multiplier par vingt dans les prochaines années. Les centrales villageoises sont un des leviers. »
Au-delà de la production stricte d’énergie, l’intérêt de l’initiative est de sensibiliser élus et habitants. Et de faire boule de neige. Les centrales villageoises, qui comptent aujourd’hui plus de 3 000 actionnaires, ont essaimé hors de leur région d’origine, en Bretagne, en Provence-Alpes-Côte d’Azur, ou dans le Grand Est… Treize nouveaux projets ont été lancés dans le courant de l’année.
« Smart-grid » et « micro-grid »
Néanmoins, ces sociétés citoyennes se heurtent à plusieurs obstacles. Les tarifs d’achat de l’électricité photovoltaïque ayant baissé, ils ne sont plus suffisants pour lancer de petites installations, notamment chez les particuliers. Et les frais sont parfois prohibitifs pour raccorder les toits au réseau, pas forcément adapté. « Dans le milieu rural, où le réseau est moins dense et moins robuste, le photovoltaïque peut augmenter significativement la tension à certains moments, par exemple quand il fait grand soleil et qu’il y a peu de consommation en été… », explique Noémie Poize, de l’agence Auvergne-Rhône-Alpes énergie environnement.
C’est pourquoi dans le village des Haies (Rhône), près de Lyon, une centrale villageoise expérimente le premier « smart-grid » (réseau intelligent) en milieu rural. « Au lieu d’adapter le réseau en le renforçant, ce qui est très cher, on augmente sa flexibilité », explique Noémie Poize. Dans cette expérimentation, les transformateurs et onduleurs sont conçus pour adapter la tension et la puissance en fonction de la production et de la consommation d’électricité. Et les habitants ont appris à ajuster leur consommation à l’énergie solaire, par exemple en allumant leurs appareils plutôt de jour.
Pour surmonter le problème de l’intermittence du solaire, une autre centrale villageoise, au pied du Vercors cette fois, mise de son côté sur le stockage de l’électricité grâce à l’hydrogène – quand le procédé sera mature. La centrale du Val de Quint a initié une démarche un peu différente : elle projette d’autoconsommer l’énergie solaire produite sur place, au lieu de la revendre. En cas de panne ou de problème plus global, ce « micro-grid » (microréseau) pourrait même se couper du réseau national pour fonctionner en autonomie.
Le territoire a ainsi été retenu comme site pilote d’autoconsommation collective en milieu rural dans le cadre du projet européen Pegasus. « C’est très novateur, on défriche encore le terrain », s’enthousiasme le vice-président de la centrale Gérard Dellinger, nonagénaire, qui rêve d’aboutir à terme à une vallée autonome en énergie.
Selon la Commission de régulation de l’énergie (« Etude sur les perspectives stratégiques de l’énergie », 2018), ces micro-grids, articulant production locale et stockage d’énergie renouvelable, pourraient prendre de plus en plus de place dans le futur paysage de l’énergie, en complément « des grands réseaux » centralisés.
Dérèglement climatique, pollution, effondrement de la biodiversité… Les menaces pesant sur l’avenir de la planète sont nombreuses. Mais les solutions pour faire face à ces défis sont, elles aussi, multiples : ce sont ces initiatives, mises en œuvre en France