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Le combat social justifie-t-il le retour de la violence dans notre société?
Coupures d’électricité, intimidations, intrusions: le mouvement social contre la réforme des retraites s’est radicalisé. N’est-ce pas contradictoire de lutter pour le progrès social « flingue au poing » et « insulte au bord des lèvres »?
Un tract collé sur un abribus met en scène un rapport de violence avec l'exécutif...
Un tract collé sur un abribus met en scène un rapport de violence avec l’exécutif dans la lutte contre la réforme des retraites, à Paris, le 21 janvier 2020.

Pompiers et policiers s’affrontent durement, la CGT Énergie coupe sans vergogne l’électricité, des permanences sont vandalisées dans le cadre de la campagne municipale, des candidats subissent des intimidations ou des menaces sur les réseaux sociaux, des syndicalistes sans ménagement dans les locaux d’autres syndicalistes, une conductrice de métro intimidée par des grévistes à la RATP doit faire face à la bêtise la plus crasse: on ne compte plus les exemples et les symboles de ce que nombre de commentateurs nomment la radicalisation des mouvements sociaux ou des nébuleuses contestataires. Faut-il pour autant penser que la violence s’affirme plus forte aujourd’hui que dans les décennies passées ou à l’aube du XXe siècle? Ce type de comparaisons historiques me semble toujours risqué. Les combats politiques et idéologiques entre 1875 et 1981 montaient souvent aux extrêmes et l’on molestait volontiers l’adversaire de caste, de classe ou de religion. Par conséquent, difficile de soutenir que “c’était mieux avant”.

Ce qui me paraît en revanche plus certain, c’est que les Trente Glorieuses décrédibilisèrent férocement l’usage de la violence politique et sociale, et la violence tout court, nous conduisant collectivement à une claire intolérance à la brutalité des comportements d’assurance doctrinale jusqu’au-boutiste. Autrement dit et en résumé, l’éthique de responsabilité semblait avoir gagné le match contre l’éthique de conviction (c’est-à-dire l’idée que la fin justifie les moyens). Nous revenons depuis quelques années sur cet acquis des démocraties post Guerre froide. Les sociétés “pacifiées” se reconflictualisent de façon décomplexée. Les activistes de tous bords estiment que refuser d’obéir à la loi puis recourir éventuellement à la violence constitue quasiment un droit individuel et collectif qui ne devrait même pas être sanctionné… Le droit à la désobéissance civile et à la brutalité comme liberté individuelle ordinaire et quotidienne en somme…

Les sociétés “pacifiées” se reconflictualisent de façon décomplexée. Les activistes de tous bords estiment que refuser d’obéir à la loi et recourir à la violence constitue quasiment un droit individuel et collectif.

Non seulement une telle prétention ne tient pas la route intellectuellement, mais elle se révèle de surcroît dangereuse pour la longévité de la démocratie. Comment s’exempter de la règle commune sans tomber dans la plus révoltante des violences de rue qui rappelle les groupes fascisants de la première moitié du XXe siècle? Pourquoi certains seraient-ils autorisés à imposer leurs convictions aux autres via le saccage ou même simplement par l’empêchement sporadique ou journalier de la capacité de se déplacer librement, de s’éclairer ou de gagner sa vie? Est-il acceptable que des petits commerces ne parviennent plus à survivre parce que quelques syndicalistes “radicaux” ou des activistes frénétiques décident de persévérer dans des mentalités et des méthodes d’un autre temps?

Est-il sain que des gens pratiquant méthodiquement la posture en se drapant dans une revendication de “solidarité”, de “défense des petits”, de “refus de la précarité”, de “progrès social” et de lutte pour tous les droits imaginables, puissent concrètement interdire à leurs concitoyens de mener leur vie à leur guise? De claironner que priver des foyers d’électricité (même quelques heures, ce n’est pas le problème), “ce n’est pas la fin du monde” et qu’il faut donc accepter des “dommages collatéraux” dans le combat social? C’est tout simplement refuser les fondamentaux du jeu démocratique et du libéralisme politique. C’est un comportement d’irresponsable, méprisant les autres, leurs existences et leurs enjeux de vie. C’est prendre le risque de faire perdre leur travail aux individus les plus fragiles professionnellement, de priver des femmes, des hommes, des familles de se rassembler, d’imposer aux autres avec arrogance et indifférence, mépris et médiocrité, son propre agenda, ses propres besoins et intérêts. L’arène démocratique, l’État de droit, visent précisément à s’opposer à la loi du plus fort. Cette dernière tente de s’imposer de nouveau. Ce n’est pas une bonne nouvelle.

Faut-il pour autant renoncer à influencer le débat public, à se faire entendre des responsables politiques et économiques? Aucunement. Il est simplement question d’inventer d’autres modes d’évolution des idées, d’autres façons de convaincre que la vérité se situe peut-être ailleurs et naît surtout de l’intelligence collective. Il s’agit de contribuer à la discussion en respectant la loi et les avis éclairés et bienveillants. Bref, d’innover vraiment, de réfléchir en profondeur sur les possibilités de mobilisation constructive. Quels sont les possibles?

C’est prendre le risque de faire perdre leur travail aux individus les plus fragiles, de priver des femmes, des hommes, des familles de se rassembler, d’imposer aux autres avec arrogance son propre agenda, ses propres intérêts.

Ils s’inscrivent tous dans la conviction que l’on doit proposer des modèles de développement économiques et sociaux “non invasifs”, n’ayant pas la prétention de tout détruire pour tout reconstruire (ce qui finit toujours mal et mène inévitablement au totalitarisme), mais actant une fois pour toutes que la réforme vaut mieux que la pseudo révolution toujours abreuvée de rancune et enracinée dans des théories délirantes, irréalistes ou haineuses. Ce qui implique par conséquent de privilégier de nos jours des modalités évidentes: nourrir des travaux académiques et consolider la dynamique des think tanks qui produisent des notes, des études, montent des séminaires, des colloques, sensibilisent des décideurs au moyen de rencontres et de notes orientées “actions”; construire de véritables partenariats de confrontation intellectuelle (universités permanentes, groupes de travail, instituts de recherche et de débats) entre l’univers des entreprises et celui de la société civile (intellectuels, universitaires, éditeurs, associations, syndicats, partis politiques, médias, etc.), afin de réduire drastiquement la méfiance, la méconnaissance entre les uns et les autres, et de s’enrichir vraiment de l’analyse de l’autre, en sincérité et sans l’envisager “flingue au poing” et “insulte au bord des lèvres”; bâtir des formations métissant les publics, associant des cadres supérieurs d’entreprises, des philosophes et des économistes, des syndicalistes et des membres de la fonction publique, afin d’anticiper les collaborations futures, de les dessiner et de les imaginer pour les rendre rapidement réelles une fois revenu dans son écosystème professionnel.

Au bout du compte, nous devons anéantir l’ensemble des syndromes de guerre froide dans les têtes, à moins que nous ne souhaitions tous convoquer l’intelligence collective exclusivement dans les discours et les slogans, sans jamais lui laisser aucune chance de féconder notre avenir.

Eric Delbecque, Ancien responsable sûreté de Charlie Hebdo après l’attentat (2015-2017), directeur Général Adjoint de l’IFET

1 Commentaire

  1. Cet article digne du macronisme est complètement hors sol et méprise la réalité.
    Comme il n’y a en réalité pas de démocratie, et que le système en place et ses bourgeois font bloc pour ne pas écouter ni entendre les dominés, pour continuer le pillage des biens communs et la destruction du vivant, et que le système autoritaire en place brutalise les aspirations démocratiques et sociales par ses flics, ses discours et ses médias, il est parfaitement logique et légitime que les contestations utilisent des moyens dits illégaux, voir réellement violents par moment, pour percer la chape de plomb et construire un avenir meilleur.
    Ce sont les défenseurs de l’ordre et en place, crispés jusqu’au bout sur leurs intérêts et prêts à faire mutiler des manifestants pour les défendre, qui sont responsables du fait que les révoltés débordent et usent parfois de violences.

    Sous couvert de défendre les faibles et l’aspiration commune à la paix, l’auteur Eric Delbecque fait en fait un pladoyer pour le statut quo et la continuation de la domination destructrice des oligarques, riches et gros capitalistes qui ont tout pouvoir pour imposer ce qu’ils veulent par la force malgré les fictions de dialogues et les débats.

    Dans les systèmes autoritaires centralisés tels que la France, de tout temps, des exploités minoritaires ou majoritaires ont du se révolter et parfois se battre avec violence pour imposer des droits sociaux et des libertés aux dominants intransigeants. C’est peut-être triste, mais la faute à qui ?!
    Le jour où le capitalisme et tous les systèmes autoritaires auront été réduits à néant ou presque, alors peut-être il y aura moyen pour les gens de faire ensemble des changements positifs et de résoudre les conflits sans devoir en passer par la violence insurrectionnelle.

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