Philippe Clergeau : « L’urbanisme doit pleinement intégrer la biodiversité »
L’écologue Philippe Clergeau appelle constructeurs et urbanistes à considérer la nature comme point de départ de tout projet.

Professeur d’écologie au Muséum national d’histoire naturelle et consultant en écologie urbaine, Philippe Clergeau travaille depuis vingt ans sur le thème de la biodiversité en ville. Pour lui, tout projet urbain qui se veut durable devrait commencer par des diagnostics géographiques et écologiques.
Comment définissez-vous la ville nature ?
Une « ville nature » est une ville qui n’est plus anthropocentrée, une ville qui accepte le vivant en son sein. L’enjeu aujourd’hui n’est pas tant de verdir, nous savons le faire, mais de restaurer la biodiversité, c’est-à-dire non seulement la diversité des espèces végétales et animales, mais surtout les relations qu’elles entretiennent entre elles.
Nous avons commencé à végétaliser nos villes ; passer à la biodiversité nécessite une approche plus complexe du fonctionnement des écosystèmes naturels. C’est plus complexe, mais c’est, à mon sens, réellement porteur de durabilité.
Pour quelles raisons doit-on prendre en compte les écosystèmes dans leur ensemble ?
Parce que les monocultures sont plus fragiles. Prenez, par exemple, les alignements de platanes que l’on développe partout pour leur résistance à l’environnement urbain. Ils « fournissent » certes des services aux citadins, mais leur fragilité est évidente : le moindre accident sanitaire ou climatique détruira l’ensemble des plantations.
La disparition des ormes dans le sud de la France en est le meilleur exemple. Une diversité d’espèces qui entretiennent des relations entre elles est bien plus résistante et assure une meilleure stabilité aux chaînes alimentaires, aux systèmes et aux paysages urbains. Une ou des espèces peuvent disparaître sans que toute la plantation ne soit détruite.
C’est pour cela que le paysage urbain doit pleinement intégrer les processus écologiques et la biodiversité. Ils rendent une multiplicité de services : stockage du carbone, baisse de la température, purification de l’air, régulation de l’eau, santé humaine physique et mentale, loisirs…
Comment concilier les exigences de densification de la ville et de développement de la biodiversité ? N’y a-t-il pas là une contradiction ?
Cela ne va pas de soi. Il faut travailler au cas par cas, et définir quelles zones peuvent être densifiées. Il faut aussi veiller à laisser régulièrement un minimum d’espace entre les bâtiments pour préserver les habitats des espèces. Et maintenir des corridors écologiques pour que ces espèces puissent se déplacer entre ces habitats, et entre ville et campagne. L’idée étant de faire venir des espèces locales jusque dans la ville.
Dans quelle mesure cette prise en compte de la biodiversité conduit-elle à repenser l’urbanisme ?
Aujourd’hui, lorsqu’on construit un lotissement, on bâtit souvent après avoir tout rasé, immeubles, maisons et voiries, et on demande ensuite au paysagiste de mettre du vert pour répondre au besoin de régulation thermique et d’ambiance.
Or, tenir compte des écosystèmes nécessite de commencer par regarder les pentes, les flux, d’air, d’eau, la perméabilité des sols, les réservoirs naturels, les lieux où sont installées les espèces… avant d’aménager. Ce qui implique de donner un poids très important aux diagnostics géographique, paysager et écologique avant même la production des premières esquisses d’organisation spatiale des constructions et des voiries.
La première démarche d’un diagnostic urbain devrait relever de l’écologie et de la géographie. C’est un changement complet de paradigme qui continue d’être vu comme une utopie par beaucoup.